comment 0

1.7.17

La notion de posthume chez Nietzsche est à la fois plus complexe et plus simple qu’elle ne semble à première vue. Plus complexe car nous n’avons pas affaire là à une posture, à un relent de romantisme à l’odeur plaisante mais excessivement artificielle, elle n’a pas grand-chose à voir avec l’idée du génie incompris. Mais c’est aussi en cela qu’elle est plus simple parce qu’il s’agit d’une expérience vécue. Paradoxe, il faut vivre une expérience pour comprendre qu’on est posthume. Eh bien, oui, c’est comme ça. Ce n’est que récemment que j’ai compris la nature de cette expérience qui aboutit à produire chez celui qui la fait le sentiment d’être posthume ; l’expérience que c’est perdu pour cette fois-ci, pour cette génération-ci, pour cette époque-ci, et qu’il faut ainsi attendre une autre époque pour avoir une chance d’être lu.
Nietzsche, encore une fois (GS, V, 365) :

L’ermite parle encore une fois. — Nous aussi nous fréquentons des « personnes », nous aussi nous revêtons modestement le vêtement sous lequel (et comme quoi) on nous connaît, estime, recherche, et ainsi vêtus nous nous rendons en société, c’est-à-dire parmi des travestis qui ne veulent qu’on les dise tels : nous aussi nous agissons en masques avisés et coupons court joliment à toute curiosité qui ne se bornerait pas à notre « travestissement ». Mais il est bien d’autres sortes d’expédients pour « fréquenter » les gens parmi les gens : par exemple en tant que fantôme — ce qui est fort recommandable si on veut se débarrasser et se faire craindre d’eux. La preuve : on porte la main sur nous et nous restons insaisissables. Voilà qui effraye. Ou bien : nous entrons par des portes closes. Ou bien lorsque toutes lumières sont éteintes. Ou bien encore : alors que nous sommes déjà morts. Ce dernier expédient est celui de l’homme posthume par excellence. (« À quoi pensez-vous — vous ? — disait un jour l’un de ceux-ci avec impatience, « serions-nous d’humeur à supporter cette étrangeté, ce froid, ce silence sépulcral, toute cette solitude souterraine, cachée, muette, ignorée, qui chez nous se nomme vie et pourrait tout aussi bien se nommer mort, si nous ne savions ce qu’il advient de nous — et que ce n’est qu’après la mort que nous parvenons à notre vie et devenons vivants, oh ! très vivants ! Nous autres hommes posthumes ! » —)

Tu te trompes quand tu y vois quelque chose d’affecté ; au contraire, il faut plutôt y voir la conversion de la résignation en quelque chose de positif, en quelque chose qui arrive, was aus uns wird, écrit Nietzsche : en ce que nous devenons.

C’est l’été. Il pleut à Paris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.