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1.3.18

Le problème de la parole ressemble par certains aspects à celui de la richesse : son accaparation par certains crée une apparence d’abondance et un désir de rareté alors que c’est un petit nombre composé des mêmes qui la possède et s’en sert. Le problème de la parole est plus vicieux, cependant, que celui de la richesse à cause du concept de représentation et de la croyance qui le légitime qu’on peut parler au nom de quelqu’un. Si tellement peu de personnes accaparent tant de paroles, c’est parce qu’elles parlent au nom d’autres personnes qu’elles sont supposées représenter. Or, il faudrait déterminer précisément dans quelle mesure elles représentent effectivement ceux qu’elles sont supposées représenter, notamment pour savoir si la représentation est totale ou seulement partielle, si on ne représente pas, en fait, toujours quelqu’un en tant que quelque chose et pas en tant que personne dans son ensemble et si donc la représentation est seulement possible. Questions qui en posent une autre, laquelle me semble plus grave encore : Comment ne plus se laisser représenter ? Si l’on y réfléchit, on s’aperçoit que les problèmes de richesse et les problèmes de parole se ressemblent encore en ceci qu’ils naissent quand les personnes laissent les autres faire quelque chose à leur place. Cette spécialisation de la vie publique, qu’elle soit sous l’espèce de la richesse ou de la parole, pose un problème parce que celui qui laisse quelqu’un faire quelque chose à sa place est dépossédé de cela même qu’il laisse à l’autre le soin de faire. D’un certain point de vue, on explique cette situation en disant que je ne peux pas tout faire tout seul, mais on évite ainsi la question plus originelle de savoir à partir de quand ai-je cessé de tout pouvoir faire tout seul ? ou à partir de quand la spécialisation s’est mise à jouer contre moi en me privant de cela même que je confiais à quelqu’un d’autre qui en tirait profit à mon désavantage ? De même, si je donne ma voix à quelqu’un pour qu’il s’exprime à ma place, dans quelle mesure exacte n’en suis-je pas dans le même temps privé, dans quelle mesure ne me trouvé-je pas dépossédé de ce qui pourtant m’appartient au plus haut point en propre, ma voix ? Ce qui apparaît en premier lieu comme une métaphore — donner sa voix — se révèle avoir un sens littéral qui est justement la négation de la relation de représentation qu’elle était censée autoriser dans la mesure même où la voix n’est jamais rendue. L’enjeu d’une politique de la parole (c’est-à-dire d’une politique tout court) n’est pourtant pas dans la correction de la relation de représentation, mais dans sa destruction pure et simple. D’où la question : Comment ne pas se laisser représenter ? Question qui implique celle-ci : Comment se représenter soi-même ? Comment être à soi-même son propre représentant ? Comment parler pour soi-même ? Comment parler en son nom propre ? Comment être autologue ? Comment apprendre à parler pour soi ? Car il faut apprendre à parler pour soi et seulement pour soi, développer une parole singulière qui batte en brèche l’idée qu’on peut donner sa voix à un autre. Comme si l’universalisme de la parole dépendait de son transfert à un autre plus beau parleur que moi, plus écouté que moi, comme si l’enjeu se trouvait là. Alors même que celui qui s’approprie cette voix qui est la mienne ne parlera pas de ma voix, mais toujours de la sienne. Cette conception universaliste repose sur une théorie du grand nombre, des grands ensembles, des fantasmes de foules et de masses dans lesquelles les personnes se dissolvent pour former un grand corps politique, de peuples unis qui sont en fait démunis. Alors qu’un petit nombre parlant pour tout le monde, chacun se retrouve privé de l’usage de sa propre langue, réduit au silence, ou pire : condamné à parler pour ne rien dire. Alors qu’un petit nombre prétendant parler au nom de tous, chacun se retrouve livré à soi-même, contre tous les autres, au même titre que tous les autres. C’est le désir qui cherche toujours à s’assouvir de l’universalisme — réduire les multiplicités à une unité, ce qui revient à anéantir ces multiplicités. Tailler des problèmes pour les grands ensembles alors même qu’il n’y a jamais que des singularités muettes de croire en l’universel. Découper des grands blocs de discours alors même qu’il n’y a que de petites unités de sens. Inventer d’obèses épopées populaires alors même qu’il n’y a que des destins personnels. Faire l’Histoire quand il y a tant d’histoires à raconter. Comment ne pas se laisser représenter ? en commençant peut-être par refuser la domestication du langage. Le langage est domestiqué quand c’est le petit nombre des représentants qui choisissent ce dont tous doivent parler, quand le sens va de l’unité à la multiplicité. Le langage ne cesse pas d’être domestiqué — enfermé à la maison — quand c’est la multiplicité qui va à l’unité, quand d’innombrables phrases racontent la geste d’un peuple, mais quand la multiplicité reste à la multiplicité. Comment ne pas se laisser représenter ? en refusant d’être subsumé. La relation de représentation est en réalité une relation de subsomption, le particulier du multiple devenant un cas du général. On ne se laisse pas représenter en ne se laissant pas caser, en niant la possibilité d’un passage au général, d’une gradation à l’universel. Nul besoin de passer à l’universel, nul besoin de s’humilier. On ne se laisse pas représenter en se faisant confiance à soi-même. Les gens se trouvent, en parlant. Autrement, ils s’ignorent, ils parlent tous de la même chose, qui ne leur appartient pas. Les gens se trouvent quand on ne parle pas à leur place, quand ils prennent leur propre langue, font usage de leur propre voix.

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