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30.4.18

Il faut inventer une nouvelle avant-garde. Les mouvements sociaux (ce que l’on a coutume d’appeler ainsi), en tant que destinés à renverser le pouvoir ou réformer la société ou la conserver contre les offensives de l’État au terme d’une démarche majoritaire (la convergence des luttes, la grève générale, etc.), sont voués à l’échec. La période que nous vivons est marquée par un consumérisme et un médiatisme qui tendent vers leur maximum (qu’ils n’ont pas encore atteint). Massivement, la population est occupée par la dépense, pas la transformation, et les outils qui permettent de contrôler la population (les médias) sont aux mains des responsables du consumérisme (grandes entreprises privées et États). Dans de telles conditions, la majorité ne sera jamais en faveur d’une transformation, mais toujours pour le maintien de l’ordre existant moyennant quelques réformes sociétales, dont la fonction néologistique est de convaincre la majorité que l’ordre existant — la démocratie majoritaire centralisée — est le meilleur possible. La démocratie majoritaire centralisée fabrique de nouveaux mots pour maintenir un ordre fondamentalement inchangé. Dans ce contexte, une avant-garde doit se poser comme minorité. Minorité minoritaire, dont le but n’est pas d’être reconnue par les instances de la démocratie majoritaire centralisée, pas d’être normalisée ni d’intégrer une majorité plurielle, un genre à qui l’on accorde une réforme orthographique pour qu’elle se sente acceptée dans sa différence (la démocratie majoritaire centralisée est essentiellement néologistique), mais d’inventer des réalités qui n’existent pas encore et ne peuvent pas exister parce qu’elles minent l’entreprise majoritaire centralisée. Une avant-garde de ce genre ne veut pas d’un monde nouveau, d’un homme nouveau — pas plus que d’une femme nouvelle, s’entend —, d’une nouvelle société, d’un nouvel ordre social, mondial, parce que ces nouveautés-là sont paradoxalement toujours les mêmes, elles unifient, réduisent, centralisent, alimentent la fabrique majoritaire et ses prises de décision uniques. Une avant-garde de ce genre reconnaît qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut parce que ce qu’elle veut n’existe pas encore et que sa tâche est de le découvrir. Cette avant-garde part de rien, littéralement. Contre le fonctionnement néologistique et métaphorique du monde majoritaire, elle en appelle à un sens littéral de voix multiples qui ne peuvent pas se réduire à une. Mais ce sens littéral ne se découvre pas en revenant à l’origine des mots. C’est le néologisme métaphorique du pouvoir majoritaire qui a introduit cette idée d’une origine, d’un sens originaire, qui n’existe pas, n’a jamais existé. Le sens, c’est l’usage ? Non. Le sens, ce sont tous ces usages qui ne peuvent pas être unifiés, qui n’ont pas besoin de communiquer entre eux — n’ont pas besoin d’une lingua franca, d’une langue française — pour circuler. Pas de sens, pas d’essence, — des sens. Plutôt que d’envoyer des messages, il faut faire circuler des bruits qui, du point de vue d’une langue unique, d’un pidgin, ne veulent rien dire mais dessinent de nouveaux horizons possibles. Il ne faut pas trouver une voix plus forte que les autres et qui prendra le pouvoir pour ne plus jamais vouloir le rendre, en attendant qu’une autre voix plus forte que les autres se fasse entendre, etc. Il faut désirer une infinité de sons différents. C’est la volonté d’unifier (de former une entité qui est nécessairement factice parce qu’elle gomme les différences) qui reproduit sans cesse le même, la même masse à qui s’adresse une grande voix (la Famille, la Patrie, la Nation, l’État, l’Entreprise) qui parle pour tous. Personne ne peut parler à ma place. L’anti-représentationalisme n’est pas négatif, ce n’est pas un acte négateur, mais l’expression de la nécessité de parler en son nom propre. Si la majorité n’a fondamentalement rien à dire, c’est parce qu’on ne lui en laisse pas le loisir. Or, ce n’est même pas un loisir. C’est l’œuvre d’une vie.

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