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On cherche la lune dans la nuit noire

Et merde, c’est ce que je me suis dit ce matin, et merde, la lune a disparu dans le ciel. Elle n’était pas cachée par les nuages, ni dissimulée derrière un astre qui, de là où je me serais trouvé au moment où j’aurais voulu la regarder, aurait paru plus gros qu’elle, éclipse, non, ce n’était pas une nuit sans lune, non plus, non, je ne suis pas débile, je sais ce que j’ai vu : la lune avait disparu. Tout simplement. J’ai cherché un bon moment, mais rien. Pas trace de la lune dans le ciel. J’ai cherché ailleurs, du coup, me disant, peut-être, qui sait ? peut-être qu’elle est ailleurs, dans une poche, un tiroir, un placard, en plus, comme nous ne sommes pas chez nous en ce moment, pour les vacances, mais dans une maison que nous louons au bout du monde, elle pourrait être n’importe où, c’est vrai, je ne connais pas les moindres recoins de l’habitation, et puis, ici, ce n’est pas comme là-bas, où nous vivons, même si je connais un peu la région pour y être venu souvent, c’était il y a longtemps, quand même, la dernière fois, il y a des années, elle peut être passée n’importe où. Et moi, je ne sais pas où. Pas la moindre idée. Peut-être aussi qu’après tout, le problème, c’est que je ne sais pas chercher. Ni où ni comment. J’ai regardé partout mais n’ai rien trouvé. Et merde. Comment est-ce possible que la lune disparaisse ? Mais ce n’est pas possible, justement. Si la lune disparaissait, le monde ne tournerait plus rond. Littéralement. Or, il tourne rond. Ou alors, c’est moi qui ne pas. Non, ce doit être autre chose. C’est forcément autre chose. J’ai pensé aller me recoucher, me disant, trop confiant, évidemment, souviens-toi, tu l’as vue hier, dans le ciel bleu, alors qu’il faisait déjà jour, il devait être quoi ? dix heures ? dix heures et quart ? je l’ai même prise en photo. Oui, mais sur la photo, j’ai eu beau regarder ensuite, on ne voyait rien de blanc luisant, que l’à-plat de bleu ciel où j’aurais juré pourtant qu’elle était en la regardant quelques instants auparavant. Tout à coup, je n’ai plus eu sommeil. Du tout. Je ne vais tout de même pas perdre le reste de mon temps de sommeil pas dormi à chercher la lune à la cave ou au grenier, me suis-je fait remarquer. Non, tout de même pas. Alors, je l’ai branchée dans une prise, et elle a réapparu. C’était tellement simple. Tout est tellement simple. La moitié de ton temps, tu le passes à chercher des choses qu’évidemment tu ne trouves pas et, l’autre moitié, à te lamenter de ne les avoir pas trouvées. Ce n’est pas que tout soit là, à portée de la main, non, c’est une illusion. C’est quoi, alors ? Et merde. Je ne sais pas. Ce matin, enfin je dis ce matin, mais je ne savais pas encore que c’était le matin, j’étais plongé dans une masse noire et épaisse, dense et molle, comme le lit trop mou dans lequel je dors depuis le début du séjour ici, une masse sans place pour les rêves, noir dissolu, noir absolu, une fois plongé dedans, le corps disparaît en tant que tel, il ne ressemble plus à lui-même, simplement à la grande nuit qui dort tout autour de lui et raccourcit, raccourcit chaque nuit, emportant un morceau de lui. Bref, ce matin, je dormais, quand j’ai entendu un cri. J’ai voulu faire comme si je n’avais rien entendu — les hommes sont des lâches, c’est bien connu —, mais il y en a eu un autre et puis un autre. Impossible de les ignorer. C’était bien moi qu’on appelait. C’est étrange, pourtant, me suis-je dit en n’ouvrant pas un œil mais bien réveillé cependant, c’est étrange pourtant, c’est moi qu’on appelle mais ce n’est pas moi qu’on appelle. C’est moi qu’on appelle, mais ce n’est pas mon prénom qu’on appelle. Alors je me suis levé et je suis allé voir Daphné dans sa chambre, juste à côté de la nôtre. Papa, m’a-t-elle dit en pleurant, papa, la lune est éteinte. Ce n’est pas grave, mon lapin, lui ai-je répondu, je vais la brancher pour la recharger. Et c’est ce que j’ai fait. Ensuite, j’ai pris Daphné dans mes bras, qui ne pleurait déjà presque plus, et je lui ai demandé si elle se sentait mieux. Je ne sais pas ce qu’elle m’a répondu. Je ne sais pas si elle m’a répondu. Je me suis assis sur le lit qui n’est pas le sien dans lequel elle ne dort pas à côté du lit qui est le sien dans lequel elle dort et, au bout de quelques instants, je lui ai demandé si elle voulait se recoucher, mais elle ne m’a pas répondu. Enfin, si, elle m’a répondu, mais ce n’étaient pas des mots. Elle a pris mon bras gauche et l’a tiré sur son petit corps de plus en plus grand pour qu’elle soit proprement dans mes bras. Ensuite, enfin, quelques minutes après, je l’ai couchée, mais il lui manquait encore quelque chose. Elle allait se remettre à pleurer. Je lui ai expliqué que si je débranchais la lune, alors qu’elle n’était pas encore suffisamment rechargée, elle ne brillerait plus, parce que la batterie était vide, et j’ai senti qu’elle comprenait cette explication, mais qu’elle ne l’acceptait pas. Attends, lui ai-je dit alors, attends, j’ai une idée. Le problème, me suis-je dit, c’est qu’il faut que je la trouve, maintenant, cette idée. Alors, j’ai pris une petite étoile qui sert à faire fonctionner la machine à histoires que nous lui racontons, le soir, avant de se coucher, je l’ai allumée, et je la lui ai donnée. Après l’avoir inspectée, elle l’a enfouie entre ses draps et ses peluches, et elle a eu l’air d’accepter cette réapparition de fortune de la lune. Ensuite, je suis allé me recoucher. J’avais l’intention de me rendormir quand Nelly m’a dit, pour me rassurer sur le réveil de Daphné, de toute façon, il est six heures du matin. J’ai regardé mon téléphone et, en effet, il indiquait cinq heures cinquante-neuf. Et merde, me suis-je dit, et merde. Je savais que je ne pourrais plus dormir. J’ai regardé, comme on dit, des contenus sur mon téléphone, mais c’était parfaitement vide. Comme le ciel, me suis-je fait remarquer alors.
— Quoi ?
— Oui, le ciel.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Les contenus. Les contenus sont vides, comme le ciel.
— Oui, non mais c’est bon, j’ai compris ce que tu avais dit, mais tu racontes n’importe quoi, le ciel n’est pas vide.
— Ah bon ?
— Eh non.
— Alors comment expliques-tu que Daphné se soit réveillée ? Si la lune n’avait pas disparu dans la nuit profonde et noire, profondément noire, de nos lits étranges, crois-tu qu’elle se serait réveillée ou qu’elle aurait continué de dormir paisiblement ?
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
— Mais rien. La lune n’a pas disparu, c’est tout.
— Et le noir ?
— Non mais c’est sa veilleuse : la batterie était vide.
— Oui, c’est ce que je viens de te dire.
— Tu vois, ça recommence.
— Et merde.
— Eh oui. Déjà, hier, tu vois, je n’ai rien dit, mais j’ai bien senti que ça n’allait pas se passer comme ça, enfin, que ça n’allait pas se terminer comme ça, que tu ne contenterais pas de ça, d’une petite histoire et puis s’en va, mais que tu insisterais, mais je ne pensais pas si tôt, tout de même pas, pas dès le lendemain. Non. Sauf que j’aurais dû m’en douter, quand la machine est lancée, impossible de l’arrêter. Pourtant, tous les gens sérieux te le diront, ce n’est pas sérieux, justement, ça ne tient pas la route. Fabuler, comme ça, sur tout et n’importe quoi, alors qu’il y a des gens qui meurent dans le monde, alors qu’il y a des gens qui souffrent dans le monde, alors que la planète brûle, s’épuise chaque jour un peu plus, se rapprochant de sa fin, c’est irresponsable. Que fais-tu pour sauver le monde, toi, préserver la planète, réparer la vie ? Que fais-tu ? Rien. Tu ne fais rien. Tu racontes des histoires.
— Et merde. C’est vrai, tu as raison.
— Bien sûr, que j’ai raison.
— Mais tu ne crois pas quand même ?
— Quoi ?
— Non, rien.
— Non mais vas-y, c’est bon, après tout, au point où nous en sommes, debout avant le lever du jour, autant parler, je vais faire du café.
— Je ne bois plus que du thé. Vert.
— Fais pas chier.
— Ça va. Ça va. Calme-toi. Mais ne crois-tu pas, disais-je, ne crois-tu pas, tout de même, que les histoires ont un sens ? qui émerge, pour ainsi dire, de l’histoire ? il n’existe pas indépendamment d’elles, certes, non, mais il apparaît quand même à la lecture, comme un supplément de signification qui prend son envol à la lecture ?
— Non mais tu t’entends parler ? C’est pour ça que tu nous réveilles avant le lever du soleil ? Pour parler du sens qui prend son envol ? La littérature, mec, il faut que ce soit cash. Il faut que ce soit du contenu. Sinon, c’est mort.
— Ah, c’est bien ce que je pensais.
— Quoi ?
— La lune, absente dans le ciel, que l’on cherche partout, de la cave au grenier sans la jamais trouver.
— Eh bien ?
— C’est une métaphore de la mort de la littérature. Et plus généralement, de la culture. Ou de la civilisation. On retourne à la barbarie.
— Et merde.
— Quoi ?
— Tu fais chier avec tes histoires. Tu ne peux pas écrire des choses que les gens aient envie de lire ? Des polars.
— Pourquoi des polars ?
— Parce que c’est ta seule chance : avec ta vie de mâle hétérosexuel petit-bourgeois blanc sans intérêt, tu n’arriveras jamais à rien.
— Un jour, pourtant, quand j’étais petit, un mec plus âgé a sorti son machin et m’a demandé de lui montrer le mien.
— Et alors ?
— Rien. C’est tout.
— Tu vois ?
— Et merde.
Tant pis pour ma vie, me suis-je dit. J’ai rebranché la lune. Je me suis levé en essayant de ne pas faire de bruit — échec lamentable, mais c’est Nelly qui s’est levée, cette fois, et recouchée avec Daphné, d’ailleurs, elles dorment encore, je ne les entends pas, ce qui me laisse le temps d’écrire en buvant du café —, je me suis fait un café et puis un autre et je me suis assis sur un banc devant la table où j’avais posé la machine à fabriquer des histoires. Et je me suis mis à raconter. Parce que c’est ce qui m’avait tiré du lit. Cette histoire. Il faut bien une raison de se lever le matin. Une enfant qui pleure parce que la lune ne marche plus. Une histoire de monde cassé qu’on ne réparera pas, mais qu’on fera mieux d’inventer. Oh non, non non, toutes les raisons ne sont pas bonnes de se lever le matin. Ne crois pas ça. Et le plus terrible, c’est qu’il n’y a pas de méthode pour faire la part des choses, trier les bonnes du reste. Mais alors on fait comment ? Je ne sais pas, moi. On cherche la lune dans la nuit noire.

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