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Notes pour une théorie de la catastrophe individuelle

Un peu comme un suicide, son ratage, il ne faut pas le rater. Il faut réussir son échec, sa catastrophe individuelle, ne pas se contenter d’un peu. La conscience d’être un x raté n’est pas suffisante parce qu’on peut parfaitement être un x raté tout en étant — en même temps ­— un y réussi, être un raté d’un certain point de vue et ne pas l’être d’un autre. Encore faut-il être animé, s’élancer vers le néant, ne pas être modeste, mais généreux. Tout le monde ne peut pas être un raté, il faut avoir renoncé à tout espoir, épouser pleinement le destin du rien, accepter que sa vie soit tout entière un hommage au néant qui n’attend plus que son achèvement. Il faut avoir épuisé toute ressource vitale, ou mieux : n’en avoir jamais eu. Un tel être admirable que personne n’admire n’est-il pas grandiose, et microscopique ? Et si rare en réalité. Si rare que l’on peut se demander s’il a jamais existé un être parfaitement raté. Si ceux que nous appelons ainsi ne sont pas, en fait, de vulgaires petits joueurs. Et si, quand nous nous considérons nous-mêmes comme raté, ce n’est pas simplement que nous éprouvons un peu de peine, pleurons sur notre espoir déçu. Personne ne peut être un raté. Le pur raté devrait avoir une place dans le panthéon mythologique aux côtés du héros et du saint. Pourquoi ne s’y tient-il pas ? Parce que, à son sujet, il n’y a rien à raconter. Sa légende est une page blanche. On n’écrit pas sur une tombe Ci-gît dégun. Pourtant, ai-je en vie d’ajouter, pourtant, le raté est une pointe extrême de l’humanité au regard de laquelle les existences banales et confuses que nous menons chacun de notre côté apparaissent débiles, dérisoires, et décevantes. Son destin est extraordinaire par en-dessous, par soustraction, ce qui implique que l’on ne s’en aperçoit pas. Quand on le croiserait, on ne l’éviterait même pas, on ne prendrait pas cette peine, personne ne le verrait. Il faudrait pour qu’il surnage qu’il s’affirme et nous livre son propre récit, ce qui, à l’évidence, est impossible. Il faut faire un effort intellectuel, se livrer à une expérience de pensée, plonger dans les labyrinthes de la fiction, radicaliser le possibilisme pour tâcher de se représenter un tel individu. La page blanche, en effet, le grand vide, pur, absolu, le trou, le vrai négatif échappe à la pensée qui cherche toujours à remplir les vides, boucher les trous. Positiver. Horrible manie. Pour avoir une idée du raté, il faut peut-être tenter de concevoir quelqu’un qui serait né non-né, une contradiction dans les termes qui aurait échappé au principe du tiers-exclu et vivoterait depuis le jour qu’il y serait parvenu dans un éther d’indétermination où il n’accomplirait jamais rien. On le voit, un tel être confine à l’impossible. Comme le saint. Comme le héros. Or, s’il est absent de notre panthéon, c’est que personne n’ose regarder cet abîme obscur et humide de l’indéterminé. Quand la physique s’y risque, elle prend pour images des figures rassurantes, tel un chat, qu’elle torture peut-être, mais devant lesquelles on ne tremble pas. C’est qu’elle ne prend pas au sérieux le principe du tiers-exclu. Elle regarde ailleurs. Et il est vrai que son regard porte loin. Le raté fixe nos yeux sur le trou sombre autour duquel nous tournons et dont nous nous efforçons de nous écarter. Non qu’il nous attire. C’est pire : il nous aspire. Chaque génération s’efforce, animée par la peur d’y sombrer, de s’élever au-dessus de la précédente. Toutes, néanmoins, sont hantées par ce personnage sans épaisseur, sans profondeur, étique, cette absence moite, cette soustraction ontologique. Le raté, ne le dit-on pas « moins que rien » ? Qu’est-ce que moins que rien ? Qu’est-ce qui est moins que rien ? Rien. Le raté n’est pas moins que le rien — il n’y a rien de moins que le rien —, il est le celui qui enlève, retire, soustrait. Si abstrait soit-il — mais comment donner un sens concret à ce qui, précisément, défie le concret ? —, il faut essayer de se figurer le raté comme le soustracteur universel. Le raté est celui qui enlève toujours quelque chose. Moins que moins que rien, il est moins que tout. À tout, il soustrait quelque chose. Afin de tout retirer, et qu’il ne reste rien. Le saint et le héros édifient. C’est pour cette raison que nous les admirons. Nous admirons le saint et le héros à proportion de notre faiblesse. Le saint et le héros nous rassurent. Ils nous autorisent à être médiocres, ils nous accordent un peu de non-être, un peu de paix dans le néant : nous avons le droit d’être nuls puisqu’ils existent. Leur sacrifice, leur exploit, leur grandeur, leur compassion, leur passion infinie nous rédiment. Le raté ne nous accorde nul apaisement. Il est l’antithèse de l’apaisement. Il est la négation de la paix. À son idée, nous nous perdons dans des étangs sombres de transpiration, des marécages de sueurs froides, des sables mouvants où tout nous tire vers le fond, au plus profond de ce trou froid où nous voyons bien que nous avons perdu notre âme. Parce que nous n’en avons jamais eu. Paradoxalement, le raté qui tend pourtant à une certaine platitude — pour être purement et simplement raté, ne faudrait-il pas ne rien faire du tout ? —, le raté s’accompagne d’une agitation permanente. Si nous nous arrêtons, ne risquons-nous pas de devenir comme lui ? De lui ressembler tant qu’on pourrait nous prendre pour lui ? Lui qui n’a pas de visage, pas d’identité, n’existe que comme ultime dissolution de l’identité — il faut avoir fait quelque chose pour être quelqu’un — et nous tire à lui, nous aspire, ai-je dit, dans son inclusion du tiers-exclu. Qu’elle est belle, serions-nous tentés de dire, qu’elle est belle, cette figure du raté. Si seulement elle existait. La dissolution ultime de l’identité est comme l’infini, chaque pas que nous faisons dans sa direction nous en rapproche et nous en éloigne. C’est et ce n’est pas. C’est et ce n’est pas voué à l’échec. Oh, bien sûr, formulé ainsi, nous imaginons se dessiner quelque silhouette sublime. Mais c’est notre âme romantique qui s’exprime alors dans nos figurations. Le raté n’est pas magnifique. Et s’il l’est, il ne l’est pas. Puisqu’il doit échouer. Et échouer à échouer. Et échouer à échouer à échouer. Soustraire et tendre vers l’infini. Mais l’infini ne va-t-il pas dans les deux sens ? +∞ et -∞. Le saint et le héros incarnent l’infini positif. Le raté, quant à lui, n’incarne rien. Ou s’il le fait, il le défait simultanément. S’il incarne, il décharne en même temps. -∞, c’est le sens du raté. Par lequel, l’univers s’équilibre entre deux extrêmes. Deux extrêmes entre lesquels nous traînons. Nous, qui finissons toujours par rater notre ratage.

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