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13.9.18

L’immense majorité des écrivains, la rentrée littéraire, ils ne la verront jamais qu’à la télé, où des émissions convenues donneront la parole à de vieux croutons ou de jeunes louves, tous également assoiffées du stupre moqueur de la célébrité sans délai, et peut-être est-ce mieux comme ça, parce que tu sais non ? que de toute façon ce n’est pas pour toi non ? je veux dire enfin tu te vois toi aller faire semblant de discuter avec un faux beau photogénique au sujet d’un concept que tu sais être foutu ou, du moins, n’avoir cours que sur les plateaux de télé, seul endroit où on en parle encore sans éclater de rire, sans même une petite pointe d’ironie, bavasser à propos de la littérature comme si c’était quelque chose qui avait cours de toute éternité, la littérature, qui était là de toute façon, ils parlent de la littérature comme d’aucuns parlent de l’état, ils te foutent une énorme majuscule devant ça et s’imaginent que c’est suffisant pour grimper les degrés qui conduisent du monde commun des mortels qu’on ne verra jamais à la télé aux hauteurs sublimes où les stars se confondent avec les étoiles ? Parler de la littérature au moment de la rentrée littéraire a quelque chose d’écœurant, comme trop d’édulcorant dans la nourriture, tu ne sens plus rien, plus rien n’a de goût si ce n’est celui d’un sucre plastique, chimie de la médiocrité, malsaine nourriture, et pourtant tu manges quand même, mange, c’est tout ce que l’on attend de toi. Mange et tais-toi. C’est le père avec une majuscule, grande en proportion inverse de la taille de son vier, qui parle, l’état, la littérature, papa, l’autorité, l’art, et caetera parlent tous de la même voix. Ce sont une seule et même voix. Et si c’était maman qui parlait, elle dirait la même chose. Ne te méprends pas. Tout le monde est sur la même longueur d’ondes. Les femmes ne valent pas mieux que les hommes, ne te laisse pas abuser. Elles étaient simplement dominées. Mais tout rentrera dans l’ordre. La majuscule portera sur une autre lettre, mais elle sera toujours là. En tête du mot. À la tête du langage. Elle est ancrée si profondément dans nos façons de penser que changer de sexe ne changera rien. Il faut des hiérarchies qui nous précèdent, sinon nous sommes perdus. Dans un monde sans parcours fléché, sans itinéraire balisé, sans lisibilité, sans verticalité, comment pourrions-nous nous y retrouver ? Nous sommes si petits, si faibles, si misérables. Minuscules. Elles ne vendent pas de livres, les minuscules. Elles ne deviennent pas millionnaires, les minuscules. Elles ne font pas de de bons supports de communication, les minuscules. Elles ne peuvent pas produire de produits dérivés, les minuscules. On ne dérive rien d’une singularité. Les entités abstraites (le grandécrivain que Robert Musil mit au jour au début du XXe siècle dans l’Homme sans qualités), il suffit de les incarner, un peu de chair, et voilà, elle est là, la grande dame de la littérature, pas la peine de chercher bien loin, non non, il suffit de prendre quelqu’un qui existe déjà. Tout est là, dit la majuscule, des petites à mon image, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser. Minuscules. Sauf que voilà, ce que Musil n’avait pas prévu, lequel était encore un homme de l’époque du génie, un homme qui assistait au spectacle apocalyptique du génie qui se fane, ce que Musil n’avait pas prévu, et ne pouvait pas prévoir, logiquement, c’est que le grandécrivain, plus rien ne le distinguerait du grandattaquant, si ce n’est le nombre des millions qu’ils génèrent respectivement. Du point de vue des essences, il n’y a pas de différence. La différence, c’est que le grandécrivain devra toujours s’effacer devant le grandattaquant. Même le plus lourd des grandsécrivains ne pèse rien face au dernier des grandsattaquants. Une fois que tu rentres dans le jeu, il faut en suivre les règles. De son temps, Musil découvrait qu’un cheval de course pouvait être un génie. Il n’imaginait pas que ce même cheval de course devait un jour devenir le vrai génie et que le génie du passé — disons Beethoven — serait imité par une intelligence artificielle qui ferait le travail d’aménagement esthétique du monde à sa place — plus mieux et moins cher. L’homme qui court à plus de 30 km/h sur un terrain de foot — le cheval de course génial de Musil — écrasera toujours les poncifs de l’écrivain sur un plateau de télé. Écrivain qui, d’ailleurs, n’a d’autre choix que d’admirer le grandattaquant qu’il sait lui être supérieur. Pas question de mettre en question la hiérarchie grâce à laquelle tu adviens à l’existence : il faut s’incliner devant plus grand que soi. Chaîne alimentaire ou bien chaîne du livre, descendant l’échelle, le grandécrivain peut librement écraser de son pied faussement distrait l’écrivain tout court, qui lui-même massacre légèrement les minuscules qui ont le malheur d’encore traîner leurs sales livres informes et inachevés dans les bas-fonds de la République des Lettres. Minuscules minuscules qui parcourent le monde leur petit portable sous le bras. Lettres qui errent dans un monde sans marquage du terrain. Quantités négligeables. Adieu.

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