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21.9.18

Comme la manivelle m’est restée dans la main hier soir, j’ai passé la matinée à attendre que quelqu’un vienne réparer les dégâts. Maintenant encore, j’ai du mal à comprendre la logique, sinon la chronologie, des événements, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Comme je n’arrivais pas à me concentrer, mon esprit étant occupé à attendre quelqu’un qui ne venait pas mais finirait bien par venir (on n’imagine pas à quel point c’est vaste, vague, flou et complexe, le concept de dans la matinée), j’ai regardé un film intitulé les Grands esprits, lequel n’a de grand que le mot dans le titre, et qui est en fait une pochade pleine de bons sentiments républicains, sur un vieux blanc professeur à Henri IV qui, suite à un quiproquo (il pense qu’il a une touche avec une nana qui travaille au ministère de l’Éducation nationale), se retrouve muté dans le 93, et finit par se lier d’amitié avec un petit noir, qu’il sauve de l’échec scolaire après avoir largement contribué à l’y pousser. Bref, à la fin, j’ai failli pleuré, mais non, j’en avais simplement marre d’attendre quelqu’un qui finirait bien par venir, mais quand ? ah ça, quand ? nul ne le sait, je crois que mes nerfs ont lâché (en plus dans le noir, le volet roulant étant déroulé). Pour passer le temps, aussi, je suis descendu chercher le courrier. Et c’est là que j’ai trouvé une lettre de refus signée le comité littéraire, tout aussi invisible que l’autre mais nettement moins ancré à gauche, qui m’expliquait que « malgré des qualités littéraires », il n’allait pas publier ma vie sociale parce que ça ne correspond à ce qu’il recherche en ce moment. Il y a vingt peut-être ou dans cinquante, est-ce que c’est ce que je dois supposer ? Possible. Mais non. Je ne crois pas. En tout cas, je jure que c’est ce que j’ai pensé, et c’est la preuve que j’ai infiniment mauvais esprit, je me suis dit, heureusement qu’il ne refuse pas mon manuscrit malgré ses qualités charcutières, ce serait étrange, de refuser de publier un cochon. Un cochon peut-il écrire un livre ? Pourquoi pas ? Ne soyons pas bêtement spécistes. Ensuite, le réparateur de volet roulant de balcon est venu et je n’ai plus eu le temps de penser à ces histoires de charcuterie littéraire. Et je crois que c’est tant mieux. Quelquefois, je me dis que ce manuscrit doit être horriblement mauvais pour que tout le monde s’acharne à le refuser, mais je n’arrive pas à m’en persuader. C’est dommage, me dis-je à présent, c’est dommage parce que, si je parvenais à me persuader que ce manuscrit est horriblement mauvais et que, par suite, ce manuscrit n’est pas et ne pourra jamais être un livre, je m’empresserais d’effacer le fichier et de faire comme s’il n’avait jamais existé, mais non, je n’y parviens pas, et je crois, finalement oui je le crois, je crois que c’est là tout mon malheur : ne pas parvenir à détruire ce que j’ai créé, alors que la clef du bonheur, j’y pense à présent que j’écris, la clef du bonheur est sans doute là, dans la destruction de toute création, non pas dans l’incendie, l’explosion, ni même la décharge électrique qui efface le fichier, mais dans le vide qui survient ou souvient, je ne sais pas comme il faut dire, disons qui souvient, dans le vide qui souvient après que la destruction a eu lieu, et le calme par conséquent, oh oui, le grand calme, l’apaisement, la paix de l’esprit dans le néant, le vide. Évidemment, je suis tout à fait incapable de ce genre de sentiment apaisé par le vide, je suis passablement occidental, catholique même, sans doute, qui ne puis m’empêcher de souffrir, et de confesser que je souffre. C’est horrible, d’être catholique, on ne peut jamais vraiment se taire, les latins sont les pires des catholiques, d’ailleurs, ils ont toujours quelque chose à dire, et si leur mère est morte, en plus, trop tôt, en plus, comme c’est mon cas, pauvre de moi, c’est l’enfer, ils ne la ferment jamais, et sont incapables de la fermer, qui plus est. Impossible de se taire. Toujours quelque chose à ajouter. Toujours quelque chose à raconter. Il faut parler, parler, parler. Écrire, immense logorrhée, tout coule du moment qu’on peut le dire, tout coule du moment qu’on peut en parler, si je peux en parler, alors il n’y a pas de raison que cela s’arrête de couler un jour. Si ça s’arrête de couler, je le sais, je me noie. À mort mon catholicisme, moi qui ne suis même pas baptisé, c’est l’enfer sur terre et partout ailleurs. L’enfer à mort. L’amour aussi.

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