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5.12.18

Pendant une demi-heure, montre en main, non, j’exagère, pendant bien trente minutes, un moment qui m’a paru éternellement long, en tout cas, je me suis posé la même question, entêtante, obsédante, ou presque, d’autant plus perturbante que, pendant ce temps, le temps long donc, relativement, mais quand même, il se passait des choses autour de moi, en face de moi, mais que je ne pouvais pas être avec ces choses, être parmi ces choses, être dans ces choses, au milieu, parce que je ne pensais qu’à une chose et une seule, une lubie temporaire, mais folle, ou presque, cette voix, d’où est-ce que je la connais, en plus, le problème des voix, c’est qu’elles disent des choses, et quand on pense plus à la voix, sa nature, son origine, sa tonalité, son souvenir, qu’à ce qu’elle dit, on s’exile en quelque lieu parallèle, étrange, étranger à l’univers dans lequel évoluent les gens, trop grands, qui parlent trop fort, font trop de bruit, sentent trop la cigarette, se font trop de bises, comme dans le show-biz, on n’est plus dans le même monde, mais dans un autre, ici mais ailleurs, d’où est-ce que je connais cette voix ? Au bout d’un moment, j’en ai eu assez, alors j’ai fait ce que j’aurai dû faire beaucoup plus tôt, j’ai regardé le programme, et la voix, c’était celle de Sharon Stone en français. Alors, j’ai revu dans ma tête la scène de l’interrogatoire de Basic Instincts et je n’ai plus pensé à rien. Mais c’était hier, à l’Hôtel de Massa, pour la remise des prix de la SGDL, j’avais envie d’être présent pour diverses raisons, parce que j’aime bien le travail de Guillaume Vissac, surtout, mais c’était fou de m’envoyer là, complètement, je ne voulais pas y aller, d’ailleurs, je veux dire : dès le début, je ne voulais pas faire partie du jury du prix, pas cette année, mais c’est Nelly qui m’a dit d’y aller. Au début, quand je vivais à Paris, j’avais envie d’en faire partie, mais c’était mon orgueil, ego flatté, qui parlait, ensuite, quand nous sommes partis à Marseille, non, je ne voulais pas revenir, jamais, à Paris. Mais m’envoyer tout seul, comme ça, dans une autre ville, dans un endroit où il y a plein de monde que je ne connais pas, c’était m’envoyer à l’abattoir social, d’autant que mon binôme espéré m’avait laissé tomber. Évidemment. Tout seul, je deviens fou. Quand il y a trop de monde, je deviens fou. Aussi. Je suis resté debout pendant deux heures à écouter cette voix dont j’ai parlé, et puis quand elle a fini par se taire, enfin, une autre voix m’a parlé et son bras m’a tapé sur l’épaule en me disant Alors, Jérôme, ça va ? Et alors, je me suis dit : Je fais quoi ? Je lui éclate ce verre de mauvais vin sur la gueule ou je me casse ? Je suis parti. En fait, elle n’y était pour rien. Les gens sont comme ça. Ils ne pensent pas. Ce sont des mannequins avec rien dedans, ou alors des trucs si communs qu’il vaudrait mieux rien. Je me suis souvenu de ce moi, ce moi adolescent, moi qui sortais par les fenêtres parce que je devenais fou, parce que j’étouffais, et je ne me sentais pas coupable à cette époque, pas du tout, alors pourquoi me sentirai-je coupable aujourd’hui de n’être pas en phase avec le monde ? Je ne suis pas en phase avec le monde. Je ne serai jamais en phase avec le monde. Enfin, le monde. C’est facile de dire ça comme ça. Après tout, c’est quoi, le monde ? Un cocktail de remise de prix ? La république des lettres ? La république en marche ? La république française ? Je n’ai pas ma place ici. Non. En fait, j’ai compris quelque chose, aujourd’hui. Paris n’y est pour rien. Paris, c’est chez moi. Ce sera toujours chez moi. Chez Daphné. Ce n’est pas une question de ville. C’est une question de solitude. Est-ce que je suis seul à Marseille ? Oui. Est-ce que je me sens seul ? Non. Pas autant, du moins. Tout est une question de nuances. Je n’ai rien à voir avec ces gens-là, ces gens avec lesquels je me suis trouvé dans un lieu quelconque, après tout. Je ne suis pas comme eux. Je n’ai pas envie de leur ressembler. Je suis là et je ne sais pas ce que je fais — là. Je ne comprends pas. Pourquoi ? Je m’explique. Je peux lire un livre. Je peux dire : ça, c’est bien, ça, c’est nul, mais perdre mon temps avec des gens trop grands, qui parlent trop fort, qui m’étouffent, m’empêchent de penser ? Non. M’empêchent de penser ? Non. Personne ne peut m’empêcher de penser. Alors, je suis sorti de la salle, je suis passé au vestiaire, j’ai pris mon blouson, mon écharpe rouge, et je suis sorti dans la rue. Je n’étais pas en colère. Je n’avais pas envie de revenir en arrière. Physiquement. Moralement. J’étais comme je devais être. Seul, peut-être, mais bien. Je me suis dit : je vais rentrer à mon hôtel et je vais raconter tout ça. J’ai envoyé un message à Nelly. Je ne l’ai pas appelée pour me plaindre, pour dire du mal du monde entier, non, je lui ai dit Je t’aime, et c’était vrai. Et c’était tout. Ensuite, je suis allé acheter quelques bières, un paquet de trucs salés à manger, et je suis rentré à mon hôtel. J’ai allumé la télé, j’ai un peu écouté ces gens qui parlaient dans le poste suspendu au mur, qui parlaient de révolution, et j’ai ouvert mon ordinateur. J’ai écrit tout ça. Si décousu que ce soit. J’ai écrit. Il ne faut jamais partir sans avoir de quoi écrire. Il y a deux jours, tu te souviens, il y a deux jours, je me demandais, c’est quoi le minimum ? ce dont je ne pourrai jamais me passer ? eh bien, le minimum, si jamais j’avais des doutes, je sais ce soir : je peux me passer des gens (des gens, c’est-à-dire : pas des personnes — pas Nelly, pas Daphné), mais je ne peux pas me passer de quoi écrire. Le matériel, quel qu’il soit, pour écrire. Question d’équipement. L’équipement pour écrire m’aide à survivre aux gens. Aussi, ne ferai-je plus que ça — écrire. Et après ? Pour l’instant, je ne sais pas. J’ai mal aux pieds. Mes Church’s les ont explosés. Une cloque a claqué. Littéralement.

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