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18.12.18

Mais en fait, vous n’avez absolument aucun humour, ai-je eu envie de lui dire, la dernière fois que nous nous sommes « parlé », mais je n’ai pas osé, je n’ai pas osé lui dire la vérité, parce que j’ai besoin de lui, de ce qu’il peut éventuellement me proposer. Ce qui fait de moi un lâche. Doit-on renoncer à la vérité au nom de considérations inférieures ? Mais inférieures par rapport à quoi ? Si je me rends compte qu’il n’a absolument aucun humour, je ne dois pas être le seul, pourquoi devrais-je jouer ce rôle — celui par qui la vérité vient ? Il y a quelques années, un ami sortait avec une fille parfaitement détestable, désagréable à souhait. Tout le monde le reconnaissait, mais personne n’osait le lui dire. Un jour, quelqu’un m’a dit, Mais tu n’as qu’à le lui dire, toi. Ce que je n’ai pas fait, évidemment. Pourquoi serait-ce par moi que la vérité (et donc le malheur) devrait arriver ? Ils se sont mariés. Je ne suis pas allé au mariage. Nous ne nous sommes plus jamais parlé. C’est dommage. Pour lui. Pas pour elle.

Dans un article qu’il a écrit sur des lettres de Robert Walser, Laurent Margantin évoque la difficile relation de Walser avec les éditeurs. Qui n’est pas sans me rappeler la mienne. Depuis combien de temps n’ai-je plus de nouvelles du manuscrit de la Vie sociale ? Si longtemps que j’ai dû réfléchir quelques secondes pour me souvenir du titre du roman. J’ai dû moins l’oublier que le refouler, assurément. Combien de temps ? Deux mois. Margantin cite des extraits de ses lettres : « “Tous les éditeurs se comportent de manière très réservée à mon égard, ce qui est abominable pour moi”, écrit un Walser désespéré, qui a bientôt cette sentence définitive : “Les écrivains, qui sont aux yeux des éditeurs une bande de gueux, devraient frayer avec ces derniers comme avec des porcs galeux”. » Difficile, en effet de ne pas s’identifier, de ne pas lire dans ces mots les sentiments que tu ressens toi-même. Quand j’y pense, j’ai envie de mourir. Aussi, j’essaie de ne pas y penser. C’est mieux pour ma santé. Je n’ai pas cette proximité avec les pauvres qu’avait Walser, mais je comprends ce que veut dire son refus des honneurs et des mondanités. Pour ma part, ce n’est pas tant un refus qu’une incapacité — à jouer le rôle social qu’il faudrait que je joue. Tu vois, s’il m’arrive de cacher la vérité, je ne le peux pas bien longtemps, je ne peux pas faire semblant tout le temps. La littérature (c’est un nom un peu ridicule à l’ère des bloggeurs littéraires, mais bon, il paraît que c’est ainsi qu’il faut le dire) ne le permet pas. Quand il est question d’écriture, il faut être intransigeant, plein de scrupules et de doutes, tenir le cap, infatigablement.

Daphné, dit-elle, fait de l’art contemporain.

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