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14.5.19

J’étais en train de lire un entretien de Blanche Gardin où elle expliquait qu’elle avait beaucoup souffert et beaucoup fait souffert son papa quand elle était adolescente, et qu’il était mort d’un cancer et que c’était triste, et j’étais sur le point de me mettre à pleurer, moi aussi, parce que je trouve qu’elle est drôle, Blanche Gardin, quand je me suis dit, non mais tu es complètement abruti ou quoi ? occupe-toi de ta fille et pas de cette bonne femme qui est peut-être amusante, mais bon, il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire, mais si, il y a de quoi en faire toute une histoire, c’est ce que font les gens, avec leur manie de raconter leur vie, ce que tu fais toi aussi, d’ailleurs, soit dit en passant, bref, laisse tomber, occupe-toi de ta fille qui a besoin de toi, enfin, pas tout le temps, mais quand même plus que Blanche Gardin a besoin de toi, il y a suffisamment de gens qui dépensent leur argent pour aller voir ses spectacles, moi c’est Serge qui m’a filé les codes de Netflix pour que je puisse regarder son spectacle, mais on est tellement fasciné par les gens célèbres, tellement obsédé par les gens célèbres, tellement habitué à s’intéresser à la vie des gens célèbres que, la plupart du temps, on oublie tout simplement les gens qui sont à côté de soi, juste là, ou alors on les fait passer après les gens célèbres, parce que les gens célèbres sont des gens importants, sinon ils ne passeraient pas à la télé, logique non ? moi, comme tout le monde, je la trouve drôle, Blanche Gardin, surtout quand elle dit des gros mots ou des choses qui choquent la morale commune, en plus, c’est ce que je pense, il faut en profiter, dans 10 ans, elle ne fera plus rire personne, comme Jean-Marie Bigard, tu vois, et je comprends tout à fait ce besoin de raconter sa vie, d’être plaint et aimé, c’est ce que tout le monde veut, être plaint et aimé, inconditionnellement, comme quand tu étais enfant et que papa et maman te prenaient dans leurs bras et te disaient, ce n’est rien, je suis là, tu ne crains rien, et si tu n’as eu ni papa ni maman, tu aurais voulu en avoir, tu aimerais être consolé et choyé, tout le monde est pareil, l’originalité, de ce point de vue, est un mythe, quand même, d’un autre point de vue, elle serait une valeur cruciale et que son abandon serait le commencement de la fin et de le début de la nullité universelle. Comment le simple fait d’être dans le journal rend-il une histoire intéressante ? C’est une propriété fascinante du journal (j’entends par là, cela va de soi, tous les moyens de communication, où des informations sont véhiculées, avec validation desdites informations par une autorité reconnue ou quelque chose comme ça) de rendre les histoires intéressantes. Une femme de ton âge qui te raconterait qu’elle a fugué quand elle était adolescente parce qu’elle est née dans une famille aisée et qu’elle ne supportait pas une telle pression, honnêtement, tu lui accorderais quoi, 15 secondes de ton attention ? et puis, cependant qu’elle parlerait, tu te mettrais à penser à autre chose et si on te demandait après, imagine quelqu’un que tu connais t’a vu en train de lui parler et te demande après la conversation, au fait, elle t’a parlé de quoi, Camille ? tu ne saurais même plus, peut-être que tu dirais les gens ont le chic, quand même, pour s’inventer des problèmes là où il n’y en a pas, mais non, le simple fait que ce soit dans le journal retient ton attention et tu te souviens de ce que tu as lu, et comme ça, au fur et à mesure de ce que tu lis dans le journal, tu emmagasines des centaines et des centaines d’informations, toutes plus inutiles les unes que les autres, sur l’adolescence de Blanche Gardin, l’intérêt ou non pour la santé d’une consommation modérée d’alcool, la deuxième vente de plantes vertes rue de la République samedi toute la journée, la réception de la énième réforme de l’éducation nationale par le corps enseignant (note que toute ta vie aura été ponctuée par des réformes de l’éducation nationale, comme les saisons), la dangerosité rouge ou moins vive de telle région du Burkina Faso ou du Bénin, je ne sais pas, est-ce que ce n’est pas le même pays ? (sans que je sois pour autant capable de situer sur une carte du monde le Burkina Faso ou le Bénin), et tu dois lutter contre toi-même pour retenir dans tout ce cyclone de langage et d’image un pauvre vers d’un poète que les vers ont fini de ronger il y a bien longtemps Tantae molis erat Romanam condere gentem car, s’il faut du temps pour fonder une civilisation, combien en faut-il pour la détruire ?

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