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24.5.19

En voyant passer à l’écran une pile jaune de livres de la rentrée littéraire, j’ai appelé Nelly qui était en train de préparer son déjeuner dans la cuisine, et je lui ai dit qu’est-ce que je suis content de ne plus travailler chez Grasset ! et c’est vrai que c’est flatteur pour l’auteur, ou l’autrice en l’occurrence, d’afficher ses tas de livres empilés pour annoncer la sortie prochaine de son livre à soi, c’est jouissif vraiment de voir tous ces petits mois bien rangés les uns sur les autres qu’on s’apprête à adresser au monde, c’est pour cette raison, d’ailleurs, que l’immense majorité des écrivains publient des livres, pour multiplier leur moi et l’imposer au monde, s’affirmer, se prouver à eux-mêmes qu’ils existent, sinon, ils se contenteraient d’écrire, et je ne dis pas que moi, je n’ai pas été victime de cette magnifique illusion de la démultiplication, l’impression d’être plus que soi, d’en imposer, non, je ne le dis pas, ce serait mentir, mais la vérité, c’est qu’on finit toujours par les jeter, les livres. Il faudrait peut-être commencer par là : jeter les livres. En finir avec ce rituel débile de la rentrée littéraire. Tous les ans, la même histoire. Tous les ans, des centaines d’écrivains qui partent la peur au fusil se faire massacrer sur le champ de bataille des prix littéraires. Tous les ans, des centaines d’écrivains dont plus personne ne se souviendra sans doute, l’année d’après, des centaines d’écrivains que personne n’aura jamais à oublier parce que, de toute façon, personne ne les aura connus. En quelques mois, des milliers de livres sont livrés par palettes entières filmées plastique pour être expédiés à travers la France, c’est-à-dire à Paris et puis un peu ailleurs, où neuf fois sur dix à peu près, personne ne les lira. Ce qui m’étonne, toutefois, c’est qu’ayant vécu ce rite absurde de l’intérieur (pour ainsi dire), pendant quelque six années, je n’en ai pas été dégoûté. Oh, qu’on ne s’y méprenne pas, je n’ai jamais publié de livre à la rentrée littéraire, je n’ai jamais été suffisamment important pour ça. Non, dégoûté de publier des livres, purement et simplement, et qu’après avoir quitté Grasset, j’ai voulu en publier (c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai quitté Grasset, pour écrire des livres dans l’intention de les publier), et que j’en ai publié. Qu’est-ce qui respire le plus la bêtise dans cette affaire ? L’accumulation des signes, la reproduction à l’identique de ces signes accumulés ou la répétition d’un même phénomène tous les ans (avec toutes les réactions émotionnelles socialement conditionnées qui l’accompagnent et font des enthousiasmes, des haines, des surprises, des joies et des peines une comédie des plus mal écrites et mal interprétées) ? Je me souviendrai toujours de cet écrivain qui était venu attendre le résultat du prix Goncourt pour lequel il était en lice au dernier tour et qui attendait seul, avec son épouse et sa fille, sur le canapé marron et usé du hall d’entrée de la rue des Saints-Pères, parce que tout le monde dans la maison et partout savait qu’il ne l’aurait pas, le prix, mais lui, il voulait quand même y croire, ou faire semblant, ou jouer la comédie du prix, l’attente, la surprise, la joie, la fête, la peine, la consolation, quelque chose plutôt que rien, n’importe quelle émotion plutôt que le néant dans lequel je suis plongé quoiqu’il arrive. Il n’était pas jeune pourtant, loin de là, mais il voulait continuer de faire semblant parce que c’est la seule attitude qui maintient les gens en vie. Si les gens cessaient de faire semblant, s’ils s’attachaient, ne seraient-ce que quelques instants, à regarder la vie, l’univers, le monde, soi-même, les choses comme elles sont, ils en mourraient. Est-ce la seule façon de supporter l’existence, faire semblant ? Tu vois, je crois que je suis heureux que mon manuscrit ait été refusé. J’ai de la chance. Pas par la vertu de l’échec (échouer pour mieux réussir, c’est une idée débile), mais parce que je ne peux plus faire semblant, je n’ai pas signé le contrat d’édition qui me le permet. J’arrête de jouer la comédie.

— Est-ce que tu crois que tes pages de moraliste te sauveront la vie ?
— Quelle vie ?

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