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6.6.19

Pourquoi sauver les apparences quand c’est l’essence qu’il faut détruire ?

L’odeur des pins
au soleil
l’été
sur cette rive de la Méditerranée

Je suis en train de regarder du tennis à la télé tout en déjeunant frugalement, et comme ce que je vois n’a rien de passionnant, je consulte mon fil Facebook qui, lui non plus, semble ne pas avoir le moindre intérêt, mais je regarde quand même, distrait, et puis, de distraction en distraction, je me rends compte que je suis en train de lire le témoignage de quelqu’un qui a travaillé et travaille peut-être encore comme livreur pour une start-up alimentaire, il décrit tout, le recrutement, l’environnement, les cadres dirigeants, les conditions de travail, la déshumanisation des relations de travail, leur informatisation algorithmique, l’exploitation totale de l’auto-entrepreneur forcé, avec ses horaires impossibles et un statut qui ne garantit aucune protection au travailleur, qui le confine absolument dans sa fonction de pure force de travail, de strict moyen de production, main d’œuvre, mais toute petite main, c’est bien écrit, style journalisme embedded à l’américaine, 100% de vécu dedans, intéressant, mais à un moment, je ne sais pas pourquoi, mais je sais que c’est mal de me dire ça, mais c’est trop tard je me le suis déjà dit, à un moment, j’ai envie de lui dire ne te prends pas la tête, fais un livre.

Tout est faux. Même le vrai est faux. Le faux n’est pas un moment du vrai. Il est devenu la réalité. Tout est faux, tellement qu’il faut changer de vocabulaire parce que celui qui contient l’opposition vrai vs.faux est désormais vide de sens, inopérant, inutile ; — il sonne creux. Comment dire dès lors ? Je ne sais pas. Quelquefois, dire les choses, c’est trop déprimant. Peut-être est-ce cela, d’ailleurs, qu’on appelle l’ineffable, tu ne crois pas ? Pas quelque chose qui ne peut pas être dit, mais quelque chose qu’on ne veut pas dire parce que c’est tellement déprimant qu’il vaut mieux raconter autre chose. Mais quand même, tu ne crois pas qu’il faudrait faire un effort ? Pourquoi ? Pour qui ? Pour Rihanna et Neymar Jr. (la pointe avancée de notre humanité) ? Pour ceux qui n’ont pas voix au chapitre ? Mais ai-je voix au chapitre, moi ? Vois-tu mes œuvres complètes sur les étals des supermarchés à côté de tous ces noms qui me font froid dans le dos quand j’y pense (pas la peine de les prononcer pour ce faire) ? Il y a des vocabulaires trop déprimants pour être inventés, alors on se tait. Ça ne change rien, de me taire. Ça ne me rendra pas meilleur, non, je sais, mais que puis-je y faire ? Ne faut-il pas savoir admettre que tu es impuissant ? Ce qui ne signifie pas que tu sois un bon à rien, que ta vie soit un échec, mais tu ne peux pas te laisser prendre au piège de l’illusion de la puissance. Il faut connaître les limites — non pas tes limites à toi, ce n’est pas de celles-là que je parle, non, les limites du monde. Les limites du monde tracent les limites de mon langage.

Quelqu’un pense-t-il à tous les événements qui, chaque jour en nombre infini, n’ont pas lieu ?

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