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14.6.19

Sur Twitter, hier, un type a fait une remarque assez désagréable à une fille qui avait cité un extrait de Joseph Conrad en français sans prendre le soin de citer le nom du traducteur. Le monde est peuplé de gens comme ça, qui n’ont jamais rien fait de leur vie, et qui ne feront probablement jamais rien, mais sont toujours prêts à en remontrer aux autres, à leur expliquer comment il faut s’y prendre pour faire le bien, et à surajouter à cette disposition de leur être une fausse modestie oh non, ne me demandez pas pardon à moi, demandez pardon à la justice universelle dont je ne suis que l’agent, alors que oui, c’est eux seuls qui agissent, c’est pour eux seuls qu’ils font cela, pour se hisser un peu au-dessus des autres, et de ce petit promontoire ridicule que c’en est comique, aux autres expliquer comment ils doivent mener leur existence et diriger leur conscience, comment il faut s’y prendre pour atteindre aux portes du Paradis. Ce n’est pas parce que l’Occident s’est largement déchristianisé qu’il n’y a plus de prêtres, au contraire, la situation est même devenue pire ; les prêtres, au moins, étaient facilement identifiables, mais ces individus qui ont une mentalité de prêtre ne le sont pas, ils peuvent surgir n’importe où n’importe quand et te faire la morale parce que tu ne mets pas de protections auditives quand tu écoutes ou joues de la musique fort, parce que tu n’as pas cité le nom du traducteur, parce que tu as recyclé du plastique qui ne se recycle pas et n’a pas recyclé le plastique qui se recycle, etc., micromorsures qu’une tierce âme destine à empêcher les autres de vivre, puritains en habits postmodernes, obsédés par le rire des autres, qu’ils veulent absolument faire taire. Mais ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Cette leçon stupide a éclairé un aspect qui était jusqu’à présent resté obscur pour moi (je crois) : Pourquoi est-ce que j’aime tant lire Dostoïevski dans des traductions qui ne sont pas signées Markowicz ? Eh bien, précisément parce que je ne sais pas comment s’appelle ce traducteur. Si je lis Dostoïevski dans les Babel ou Thesaurus d’Actes Sud, je sais que je lis cette traduction-là (qui s’oppose à d’autres, qui a une certaine réputation, mais ce n’est pas la question, ma question se situe en-dessous de la question de la réputation de la traduction). Or, je ne lis plus Dostoïevski. Je lis Dostoïevski traduit par quelqu’un dont je ne peux ignorer le nom, dont le nom m’a été imposé avant même, de fait, que j’ouvre Dostoïevki (Ah oui, c’est dans cette traduction qu’il faut lire Dostoïvski, m’étais-je entendu dire alors que moi, j’en avais une autre que, par la suite, j’ai méprisée, à tort, mais je m’en suis rendu compte bien plus tard). Je sais que je ne lis jamais Dostoïevski dans le texte, ne lisant pas le russe, je ne le puis pas. Est-ce que, du coup, je le lis hors du texte ? Je ne sais pas. Mais passons ; ne sachant pas le nom du traducteur dans l’édition Folio de l’Idiot, par exemple, c’est le texte que je suis en train de lire en ce moment, je puis avoir l’illusion que ce que je lis, ce n’est pas Dostoïevski traduit par untel ou untel, mais Dostoïevski lui-même. C’est que je me suis demandé, réfléchissant sur l’intervention de notre petit donneur de leçons, n’ai-je pas besoin de cette illusion pour accéder au texte que je lis ? Sauf que ce n’est peut-être pas (seulement) une illusion. Certes, je ne lis pas le russe de Dostoïevski, mais l’effacement du traducteur ne me permet-il pas, dans la mesure où il n’ajoute pas une épaisseur entre le texte et moi, d’accéder plus directement au texte ? Ne faut-il pas que le traducteur soit transparent ? Il y a bien un traducteur quand tu lis un texte traduit, bien évidemment, mais faut-il qu’on t’impose le traducteur entre le texte et toi, ou pire, faut-il que le traducteur s’impose entre le texte et toi ? Un traducteur absolument transparent — inframince — est impossible parce que toutes les langues ont leur épaisseur propre, il n’y a jamais deux épaisseurs de langue égales, le traducteur cherche des passages praticables entre les épaisseurs de langue, donc, la traduction se fait toujours sentir, elle se sent toujours, mais un traducteur opaque est néfaste. Il se tient là, entre le texte et toi, masque le texte, porte son ombre sur la lecture, au risque de l’interdire complètement. C’est pour cette raison que je ne peux pas lire certaines traductions, parce qu’elles s’imposent entre le texte et moi, parce qu’il y a une personnalité de trop entre l’auteur et le lecteur. La lecture est une intimité qui ne supporte pas la surexposition d’un ménage à trois. Il faut que je sois seul avec l’auteur sans que quelqu’un gesticule entre lui et moi. Pourquoi ? Quand quelqu’un gesticule dans ton champ de vision, voire à la périphérie du champ de vision, c’est sur lui que se focalise ton attention. Essaie de regarder un tableau dans un musée avec des gens qui, tout autour de toi, prennent des photos, font des selfies, c’est impossible, ou quasi, il faut faire un effort supplémentaire, un effort d’abstraction, sauf qu’une fois cet effort accompli, te restera-t-il assez d’énergie pour faire les efforts de compréhension, d’interprétation, auras-tu seulement encore la force de jouir ? Rien n’est moins sûr. Ce que j’appelle (peut-être maladroitement) la transparence du traducteur, ce n’est ni la transparence de la traduction (l’illusion que je lis l’original alors que je lis un texte traduit) ni l’effacement du traducteur par un tiers (comme un vulgaire oubli de citation du nom — les gens sont obsédés par les noms propres, c’est fou), c’est plutôt l’idée que la traduction ne doit pas être un filtre entre le texte et moi, mais qu’elle doit bien plutôt libérer la circulation des langues. La traduction est et doit être ultralibérale : elle doit laisser faire, laisser passer, pas intervenir. Elle doit tendre à l’impossible, devenir invisible, devenir inlisible.

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