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15.6.19

Je pourrais vivre léger — légèrement —, me satisfaisant de choses simples. N’est-ce pas ce que je fais, déjà, en grande partie ? Oui, mais écrire, n’est-ce pas lourd ? Ajouter au monde toutes ces phrases qui ne veulent pas forcément dire grand-chose, toutes ces phrases, ne sont-elles pas de trop ? Je ne sais pas. Ce dont je doute, en tout cas, c’est de laisser mon empreinte. Non que je désire tout particulièrement m’effacer, mais n’est-il pas ridicule de vouloir laisser quelque trace de soi ? J’étais allé courir et, sans que je sache très bien pourquoi, je pensais à un article qu’un écrivain connu avait consacré à un autre écrivain connu, et je me disais qu’eux, ils avaient laissé leur empreinte sur le monde, même beaucoup d’empreintes, même trop d’empreintes sur le monde, et qu’ils étaient nombreux dans le même cas, des gens de toutes sortes, pas simplement des écrivains, non, évidemment, non, aussi des politiciens, des scientifiques, des sportifs, et d’autres auxquels je ne pense pas en ce moment que j’écris, toute une ribambelle d’individus, en fait, qui laissent des empreintes de leur passage sur Terre sur Terre. Or, sans que je sache très bien pourquoi, moi, je me suis dit que je n’avais peut-être pas envie de laisser d’empreinte de mon passage sur Terre sur Terre, ni ailleurs que sur Terre, je n’avais envie de laisser l’empreinte de mon passage sur Terre nulle part, peut-être parce que je n’avais pas envie de me faire à l’idée que j’étais en train de passer sur Terre, non pas tant par peur de la mort, de la fin du passage, qu’à l’idée même du passage, qui est quelque chose d’assez laid, finalement, au lieu de passer en laissant des traces, des empreintes, tout ce que l’on voudra, ne ferait-on pas mieux de flotter léger à quelques centimètres — quelques centimètres, c’est suffisant — au-dessus de la Terre pour ne pas laisser de marques dessus ? Question qui n’est pas rhétorique, quand même on ne pourrait l’entendre qu’au sens métaphorique. Parmi les plus belles pages que j’ai lues jusqu’à présent de l’Idiot, celles d’hier soir m’ont particulièrement ému. Juste avant que n’éclate le scandale, au Vauxhall de Pavlosk, le prince Mychkine semble absent, il songe, à disparaître, à être oublié de tous, à se retirer du monde, en somme, à des paysages qu’il a aimés, ailleurs, en Suisse. Et puis, il fixe Aglaia comme si elle n’était pas une personne mais un tableau, comme si elle n’était pas là, juste à côté de lui, mais très loin. Tout s’est éloigné, comme si plus rien de ce qui nous entoure n’était réel, comme s’il y avait un monde entre le monde et moi, moi, n’ayant plus rien à faire dans ce tiers-monde étrange, étranger. « D’ailleurs, se demande le prince, rêve ou réalité, n’est-ce pas tout un ? » Ce n’est pas que je ne puisse pas discerner le rêve de la réalité, c’est qu’il y a des moments où il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité (ce qui est radicalement différent). Le rêve du prince de n’avoir plus qu’une seule idée durant toute le reste de sa vie n’est pas le rêve d’un idéaliste qui rêvasse, c’est le rêve de quelqu’un qui a compris quelque chose d’extrêmement simple et d’extrêmement compliqué — simple parce qu’il a suffi d’un instant pour le saisir, compliqué parce que personne n’a envie de l’écouter. Simple à entendre, compliqué à faire entendre. Aglaia s’aperçoit ensuite que le prince la regarde fixement. Elle se moque de lui. Et puis, elle cesse de se moquer de lui. « Aglaia, écrit alors Dostoïevski, murmura en aparté dans un brusque mouvement de colère : — Idiot ! » Cette exclamation — tout le monde entend son murmure — est à la fois une insulte et un constat. Le prince est idiot et idiot. C’est toute l’ambiguïté de l’idiotie de l’idiot : l’idiotie, vue de l’extérieur, peut être jetée à la figure de l’idiot pour se moquer de lui, le tourner en ridicule, le dégrader, nier sa normalité, en faire un être à part et inférieur, l’insulter, l’idiotie, vue de l’intérieur, accompagnée de ce sentiment d’étrangeté au monde, est une singularité totale qui permet d’accéder à une manière de point de vue unique sur le monde, une compréhension plus profonde des êtres, pas incommunicable, mais difficile à communiquer parce que l’idiot ne ressemble à personne d’autre, il n’y en a pas deux comme lui. L’idiot est à la fois radicalement autre et le plus humain de tous ; — c’est peut-être ça, l’idiotie de l’idiot.

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