comment 1

16.6.19

Ce matin, j’ai pris le premier bain de l’année. L’eau était fraîche, 18°C, c’était agréable d’oublier quelques instants qu’elle était polluée, que c’était du suicide de se baigner, du suicide de respirer à l’air libre, du suicide de vivre, du suicide de ne pas se suicider, et plonger la tête la première après avoir couru un peu en levant les genoux haut, en faisant des éclaboussures, agréable d’oublier tout le reste autour, tout le monde autour. J’ai nagé jusqu’à la bouée jaune et puis je me suis laisser flotter comme une planche, ventre au ciel, oreilles dans la mer, les yeux fermés, moins par choix que par nécessité, la lumière et le sel m’aveuglaient. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce livre, le stade de Wimbledon, où le narrateur va à Trieste pour rencontrer un écrivain sans œuvre et se laisse flotter lui aussi dans la mer. Dans l’eau, je ne me suis pas souvenu du nom de l’auteur du livre, à présent je pourrais chercher dans la bibliothèque, mais je n’en ai pas envie. Dans l’eau, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de cette scène du livre, mais j’ai tout de même pu empêcher la littérature d’envahir totalement le monde, me laisser respirer quand même, malgré la masse absurde de livres que j’ai lus (bien moins que d’aucuns), peut-être, me dis-je à présent, peut-être que si je m’étais souvenu du nom de l’auteur du livre, je me serais noyé. Mon corps, mon esprit, la mer, l’univers m’ont empêché de me souvenir du nom de l’auteur, et j’ai continué de flotter quelques instants comme ça, encore, à la dérive, les oreilles dans l’eau, les yeux fermés vers le ciel, les bruits du monde me parvenant étouffés par la mer entre eux et moi. Après que j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un couple sur un bateau qui avait jeté l’ancre juste un peu au-delà de la bouée jaune. J’ai regardé la femme et j’ai vu qu’elle avait les seins nus. J’ai regardé ses seins mais ils n’étaient pas beaux. Est-ce que j’ai été déçu qu’ils ne le soient pas ? Oui non peut-être je ne sais pas. Peut-être que si elle m’avait regardé torse nu, elle n’aurait pas trouvé belle ma poitrine non plus. Je ne sais pas ce que j’ai pensé du fait que ces seins n’étaient pas beaux. Je sais que je me suis demandé pourquoi les gens achètent-ils un bateau pour venir jeter l’ancre juste à côté de la bouée jaune où je peux aller à la nage ? Si j’avais un bateau, j’irais là où il n’y a personne. Là où je suis seul au monde, seul à la mer. Je pense beaucoup à la solitude, ces jours-ci. Que je suis seul. Et que, probablement, je suis fait pour être seul. Me le suis-je dit, une fois de plus, dans la mer ? Je ne sais pas. J’ai pensé que je flottais. Que j’étais un flotteur littéral, et que c’était beau de flotter ainsi, et que c’était bon. Hier, dans les pages de l’Idiot, Hippolyte rapporte les propos du prince qui aurait déclaré que la beauté sauvera le monde. Mais pas n’importe quelle beauté, sans doute. Pas la beauté du street art en tout cas. La beauté de la mer, c’est possible. La beauté de cette sorte facile et disponible de solitude. Plages bondées qui, pourtant, à quelques mètres du rivage à peine, laissent des espaces libres où être seul au monde. Est-ce que je pourrais flotter, comme ça, pour toujours ? Si je le pouvais, je n’en aimerais pas tant l’idée, je pense, je me noierais. L’homme, me suis-je dit ensuite, l’homme est un animal grégaire avec des seins laids.

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