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16.7.19

Quoi ? Je pourrais raconter la même chose déjà racontée maintes fois, mais pourquoi ? Il y a des choses que je comprends et d’autres que je ne comprends pas. Même si, en fait, oui, je les comprends, je ne comprends pas qu’on puisse se comporter comme ça, enfin, si, en fait, je comprends qu’on puisse se comporter comme ça, mais c’est quelque chose qui m’est étranger. Souvent, quand je dis que je ne comprends pas, je comprends bel et bien, mais c’est quelque chose qui m’est étranger, je ne comprends pas que quelqu’un se comportant comme il se comporte continue de se comporter comme il se comporte sans se dire tiens il faudrait peut-être que je me comporte autrement que je me comporte. C’est très simple, en fait, tu vois. Enfin, moi, je vois. Et c’est peut-être cela, le plus important. Et essayer de le faire comprendre, essayer de le faire entendre, essayer de le faire sentir. Aujourd’hui quelqu’un m’a dit quelque chose qu’il m’avait déjà dit six mois plus tôt, comme s’il ne me l’avait pas déjà dit six mois plus tôt, du genre, oui mais ces six derniers mois je n’ai pas eu le temps, sauf que moi, je me souviens de ce qu’il m’a dit six mois plus tôt, et que j’ai eu envie de lui demander s’il me répéterait la même chose six mois plus tard, mais à quoi cela pourrait-il bien servir de dire quelque chose à quelqu’un qui répète toujours la même chose pour trouver une excuse au fait qu’il ne fasse pas ce qu’il est en censé faire ? C’est insensé. Je suis convaincu que la plupart des interactions humaines sont insensées. Si on les analysait d’un point de vue rationnel, elles paraîtraient pour la plus grande part complètement dépourvues de sens. Et la seule raison pour laquelle nous continuons à avoir des interactions insensées les uns avec les autres, c’est parce que la plupart des gens ne sont pas capables d’analyser rationnellement une situation. Tu poses une question à quelqu’un, il répond à côté. Et si tu lui dis qu’il répond à côté, il va te répondre encore à côté. Et ainsi de suite à l’infini. C’est comme ce type que j’ai vu la dernière fois. Pendant tout le temps que nous avons passé ensemble, je me suis demandé ce que je faisais là, à cet endroit précis, à lui parler, pourquoi est-ce que j’étais en train de lui parler alors que je n’avais rien à lui dire et que les histoires dont il prétendait qu’elles lui étaient arrivées, j’avais déjà entendu d’autres personnes les raconter. Un peu comme si quelqu’un t’expliquait qu’il avait vécu une scène qu’en réalité il a vue dans un film que toi aussi tu as vu. Il y a une scène de ce genre dans l’Idiot, Ivolguine raconte quelque chose qui, prétend-il, lui est arrivé et Nastasia Philippovna le laisse parler avant de le confondre en lui disant qu’elle a lu l’histoire dont il prétend qu’elle lui est arrivée dans le journal. Est-ce que je vis dans un roman de Dostoïevski ? Non, je ne crois pas. Le monde dans lequel je vis est tellement commun, sans ampleur, les gens racontent des choses auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes, et ils ne sont même pas drôles ni tragiques ni fous ni nihilistes, banals et tristes malgré leur sourire et leur métier, leur voiture et leur chien. Pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? Parce que j’ai décidé d’écrire, d’écrire beaucoup, d’écrire de plus en plus ? Non évidemment non. Ce n’est pas une bonne raison. C’est une raison, oui, mais une bonne, non. J’écris cela parce que ce sont des choses qui arrivent, des choses qui m’arrivent, qui me sont arrivées, qui m’arriveront encore. Sans aucun doute. L’histoire se répète, j’entends par là : la microhistoire, les petits faits, les petites choses inintéressantes, tout ce qui n’est presque rien, les conversations dénuées de tout intérêt, le temps perdu, la médiocrité, les fausses excuses, les gens que tu ne prendrais même pas la peine de gifler si cela se faisait encore. Mais ça ne se fait plus. Plus rien ne se fait. Comme plus rien ne se fait, moi, j’écris. C’est une façon comme une autre de vivre, tu sais. Je ne pense pas que ce soit la meilleure. Après tout, tout le monde écrit. Tout le monde écrit n’importe quoi. Mais tout le monde écrit. Est-ce que je ne devrais pas arrêter d’écrire ? D’un certain point de vue, je devrais arrêter d’écrire pour ne pas faire comme tout le monde. Mais je n’en ai pas envie. J’aime écrire. C’est si beau d’écrire. Je sais que ces phrases sont pâles, bien faibles, mais c’est ce que je préfère faire — au monde — je pourrais ne plus rien faire d’autre qu’écrire, oh oui, ce serait si beau de ne plus rien faire d’autre qu’écrire, laisser couler ma vie tout entière dans l’écriture, tout écrire, ne plus cesser d’écrire, ne plus rien faire d’autre qu’écrire, et puis passer le reste du temps à respirer librement, à regarder Daphné grandir, à aimer Nelly, à courir pour continuer de maigrir. Vivre, quoi.

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2 Comments

  1. Je sais que tu te fous très certainement de ce commentaire, dans ce cas je t’invite à le zapper et à ne pas perdre ton temps plus que nécessaire 🙂
    J’ai adoré ton article. Mais vraiment. C’est rare.
    Ça a mis le doigt sur quelque chose en moi, une chose auquel je n’ai pas vraiment envie de penser, parce-que ce n’est pas très agréable. Je suis une humaine. Pardonnez-moi, mais je fuis ce qui me blesse.
    Souvent, je vois la la futilité des occupations, des pensées, des paroles des autres.
    J’ai envie de secouer ces personnes très très fort en criant « MAIS RÉVEILLE-TOI ENFIN ! »
    Sauf que je ne le fait pas.
    Et ça me blesse. Les gens et le monde me blessent.
    Intensément. Profondément. Durablement.
    J’essaie d’accepter, mais c’est pas facile, on a la rage, on veut vivre, on veut de l’honnêteté.
    Mais les gens profonds sont souvent tristes.

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    • Je lis tous les commentaires, sans exception. Parfois, je ne devrais pas, mais on ne peut jamais savoir avant. Bref. C’est toujours la même histoire : on croit parler de soi, uniquement de soi, et puis en fait on parle à d’autres. C’est bien. C’est pour ça qu’on écrit. Pas seulement. Mais aussi. Ne perdez pas cette envie de secouer les gens, c’est précieux.

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