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12.2.20

Tu t’imagines toujours que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, il y aurait une rupture dans le continuum sémantique qui fait que tu penses ce que tu penses, dis ce que tu dis, es ce que tu es, vis ce que tu vis, mais est-ce bien vrai ? Tous les jours, l’espèce humaine semble inventer une sorte de dialectique infinie. Jour 1 : p. Jour 2 : non-p. Jour 3 : non-non-p. Jour 4 : est-ce que non-non-p revient à p ? Jour 5 : non-p. Jour 6 : c’était quoi p, déjà ? Jour 7 : non-p. Et caetera. Quand je dis « l’espèce humaine », évidemment, j’exagère, c’est de sa faction radicale qu’il s’agit, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui, non contents de cette énormité, de cette anomalie dans l’évolution de l’espèce, le clament haut et fort. Sans savoir très bien pourquoi, sans savoir quoi, sur quoi ils ont une opinion. Mais les gens sont comme ça, il faut qu’ils se fassent entendre. Tu t’imagines que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, mais ce n’est pas vrai, personne ne s’aperçoit de rien. La différence entre p et non-p est quasi nulle. Qui se souviendra dans un quart d’heure de ce qu’il aura dit la veille ? Quand ? Personne ne sait. La seule chose à faire, c’est dissimuler, créer des écrans de fumée entre les écrans numériques et toi, œuvrer dans le noir, le silence, l’indifférence, l’oubli. Une manière d’underground duchampien. Pas forcément mourir avant de devenir célèbre (personne n’a vraiment envie de mourir, tu sais, enfin, peut-être que si, qu’est-ce que ça change de toute façon ?), mais parvenir à exister tout en devenant furtif, si individuel, si singulier, que personne ne comprend rien, ou si peu, les fameux happy few, si tu veux. Duchamp pensait que c’était la seule façon d’échapper à l’influence néfaste du marché. Mais il faut étendre cette théorie à l’ensemble de la vie. Aller underground (note que Duchamp ne dit pas que tu nais comme ça, c’est la conséquence d’une décision prise ou quelque chose de ce genre, quelque chose qu’il faut accomplir, un mouvement vers le bas, le sous-sol, se terrer, devenir souterrain) pour échapper à l’influence absolument dévastatrice de l’existence telle qu’on la réduit chaque jour un peu plus à ces expressions, ces comportements, ces modes de vie standardisés à l’excès. À cette laideur omniprésente. Aller underground pour échapper aux diktats de la vie standardisée, de la vie réduite à son expression amibique.

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