15.10.20

J’aimerais bien, je crois, ressentir quelque chose, j’aimerais que tout ce qu’il se passe, tout ce dont on nous parle, tout ce qui occupe nos esprits, nos corps, depuis des mois, jusqu’à la nausée, me fasse quelque chose, mais non, aujourd’hui, je ne ressens rien. Ce n’est pas de l’indifférence (être indifférent, c’est ressentir quelque chose, ne serait-ce que de l’indifférence — c’est peut-être un peu fallacieux comme raisonnement ; passons, ce n’est pas ce que je veux dire), mais j’ai l’impression de n’être pas touché, que tout cela se joue très loin de moi alors que, comme tout le monde, je suis concerné, et de façon toujours plus privée. Comment se fait-il que je ne ressente rien, que cela ne me fasse rien, que je ne sois pas touché, que tout soit si loin de moi ? J’ai passé la journée avec Daphné, et cela, ce n’était pas loin de moi, au contraire, c’était très proche. Au cours de la matinée, je l’ai regardée, et sa présence, son existence m’ont semblé irréelles, comme un grand et soudain émerveillement (θαυμάζειν, encore) que les choses soient comme elles sont, qu’elles soient ainsi et pas autrement, que les choses aient pu se dérouler jusqu’à donner la vie à cet être que je tenais dans mes bras et dont je regardais le visage en le voyant de très près, une manière de gros plan sur cet être-là, sa singularité. Comment peut-on se préoccuper d’autre chose que de l’existence de cet être-là ? Ce n’est pas la bonne question, bien sûr que non, on se préoccupe toujours d’autre chose, par la force même des choses qui ont le pouvoir de nous préoccuper, par le pouvoir même qui est occupé à nous préoccuper, mais il faudrait inverser l’ordre des choses, les mettre sens dessus dessous, à supposer que cela veuille dire quelque chose, voir les choses depuis un autre point de vue, ce qui est la vertu du θαυμάζειν : soudain, bien que tout soit exactement comme c’était l’instant d’avant, plus rien n’est comme c’était l’instant d’avant, les choses ont pris une dimension nouvelle, elles ont un parfum nouveau, nous-mêmes nous sommes changés, nous avons vu quelque chose. Ce que nous avons vu, c’est ce que les choses sont lorsque nous les regardons comme elles sont, lorsque nous les regardons pour ce qu’elles sont, quand elles ne sont pas des instruments, des objets pour faire autre chose, mais les choses qu’elles sont comme elles sont et rien d’autre : — l’accomplissement, l’achèvement, de la chose. La finitude de la chose, qu’il s’agira de prendre au sens non de sa limitation, de son être pour la mort, mais de sa complétude en tant que telle, de son être pour la vie.