8.3.21

Je suis très sensible aux odeurs. Et il y en a certaines que je ne supporte pas, sur ma peau, notamment, l’odeur de certains produits d’entretien à base de javel, par exemple, ou celle des gants que j’avais essayé de mettre un jour pour ne plus avoir l’odeur du produit d’entretien attachée à mes mains, et qui s’était révélée sinon pire du moins équivalente dans ce qu’elle avait de désagréable à l’odeur qu’elle était censée m’éviter de sentir. Mais l’odeur d’un mauvais parfum m’est tout aussi insupportable. Sur ma peau même, elle finit par déclencher des maux de tête. Dans un couloir ou un ascenseur, elle me dégoûte et m’informe de la laideur du monde. Ou, pour être plus précis, de la laideur des personnes qui traversent le même monde que moi. Comment peut-on tolérer ce qui est mauvais ? Nos sens jouent-ils encore leur rôle, nous informent-ils de ce qui est bon ou mauvais ? Ou bien ne sont-ils plus que des excroissances difformes d’un sens social plus grand, plus puissant, sens qui réduit les sens à n’être plus que des auxiliaires de consommation, de conformisation ? Conséquence lointaine d’une interprétation frénétique du « tout est politique », il n’y a plus la moindre trace du ζῷον dans nos vies : nous sommes comme coupés de nous-mêmes, enfermés dans des identités qui ne nous ressemblent pas, mais auxquelles nous ne désirons rien tant que de ressembler. Le besoin de normalité que ce phénomène induit chez les individus ne serait pas inquiétant s’il ne révélait la profonde défiance en soi qui affecte toute l’humanité contemporaine. L’excès de sociabilité conduit à l’incapacité de penser par soi-même. « Tout est politique », « tout est social » : ces expressions synonymes signifient que tout doit être médiatisé par des instances régulatrices extérieures à l’individu qui ne jouit plus d’un accès immédiat à ses sensations, ses sentiments, son langage, etc., mais médiatisé par le groupe national, social, politique, ethnique, religieux, etc., auquel il est supposé appartenir. L’ensemble de l’expérience humaine doit être cataloguée pour exclure tout naturel auquel est substitué une spontanéité qui obéit aux règles de son enrégimentement. Ma singularité s’effondre, le visage boursoufflé, sous la puissance des coups que la norme lui inflige. Et à force de vouloir être comme tout le monde, bientôt, plus personne ne ressemblera plus à rien.