15.10.21

Mandarines satsuma. Dans l’après-midi, je cuisine le ragù pour les lasagnes du soir en écoutant Unit Structures de Cecil Taylor. Ce faisant, je me dis quel sentiment étrange que celui qui veut que l’on perçoive simultanément que le monde est pourri et que la vie est belle, sans que l’on puisse détacher un membre de cette conjonction de l’autre, sans qu’il soit possible de l’envisager, sinon de manière abstraite, s’imaginant, par exemple, d’autres époques que la nôtre (sans que je sache très bien si ces époques sont des fictions ou des réalités) parce que telle est notre façon de sentir, — et nous ne pouvons pas en connaître une autre. Étrange aussi que je sois là, totalement là dans ce que je fais, cuisiner, en l’occurrence, et que je sois aussi dans la musique et aussi dans mes pensées, que je fais (musique et pensées) aussi, en un sens bien particulier, que je sois ainsi totalement partout, pas un morceau par-ci un morceau par-là, mais que la totalité de moi, ce soit cette rencontre ici et maintenant de plusieurs dimensions, dans cette cuisine banale (j’entends la pièce de la maison pas l’activité), quelque chose qui ne l’est pas (banal) se produit, et c’est cela qui est sublime. Tout comme le fait que je sois fasciné par l’ordinaire, parce que je le trouve beau, et que je le trouve répugnant, que ce qui me fascine, ce soit encore cette conjonction d’une extrême et de l’autre dans l’existence, comme si les points les plus éloignés d’une échelle se rejoignaient. Pense au mètre étalon, rue de Vaugirard, celui-là qui se trouve derrière le Sénat, et sa proximité douteuse, j’allais dire naturelle, au sens de logique, normale, sans surprise, avec les conteneurs à poubelle, installés là parce que c’est pratique, même si c’est imbécile et laid, et penses-y non comme à une image de la réalité mais comme à la réalité même, celle-là la seule avec laquelle il faut et il faut ne pas prendre ses distances.