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4.1.22

L’enfant a encore pleuré hier. Comme tous les soirs depuis plusieurs jours. Parce qu’on l’empêche de voir ses copains, parce qu’on l’oblige à faire ce qu’elle n’a pas envie de faire — porter le masque dans la cour de récréation, m’a-t-elle dit. Tout ce que je peux lui dire en réponse bien maladroite, c’est que ces épreuves la rendront plus forte. Ce que je crois, en effet, mais je pourrais tout aussi bien me tromper. Alors je la prends dans mes bras, je lui dis que je l’aime, qu’elle n’est pas seule, que maman et moi nous serons toujours là pour elle. Ce que je crois, oui, mais est-ce bien suffisant ? N’est-ce pas dérisoire face à la violence d’un monde de plus en plus absurde ? J’ai acquis la conviction qu’il fallait changer de sujet, refuser l’ordre du jour, lequel est aussi l’ordre des choses, l’ordre du monde et l’ordre des désirs. Changer de sujet, c’est-à-dire : refuser de se laisser enfermer dans le choix, l’alternative du pour ou contre, à quoi on a réduit toute la politique, toute la vie publique, toute la vie sociale, qui n’est plus dès lors qu’une machine binaire, infiniment triste. Changer de sujet, c’est-à-dire : cesser de renoncer à l’utopie, qui devrait être à l’origine de toute politique ; — utopie au sens d’invention, ouverture maximale à l’inédit, joie. Machine binaire au service d’une société obsédée par sa propre protection, sa propre conservation, où chacun s’arcboute sur les valeurs de son clan, la politique ne produit plus que de la tristesse, de la méfiance, chacun étant sommé de se replier sur soi-même pour découvrir un introuvable bien commun. Pour ou contre, tout le monde parle de la même chose et, alors, le pour ou le contre deviennent quantités infimes, négligeables au regard de la disproportion de l’objet. La machine binaire de la société écoule le stock qu’elle produit en monopolisant la parole. C’est ce monopole qu’il faut contester mais auquel tout le monde acquiesce, incapable de s’ouvrir à une autre dimension de l’univers. Quand, le soir de Noël, j’ai fini par jeter Au-delà du style au visage de mon frère qui me vantait les mérites de Michel Houellebecq, je ne disais pas autre chose. Bien maladroitement puisque j’ai raté ma cible, mais j’en ai atteint une autre. Et c’est celle-là que je vise. Tant pis si, pour l’instant, je donne l’impression de tout rater, d’échouer, — en réalité, je sais que je vise juste.

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