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26.3.22

Je fais des phrases qui sont à la limite entre le sens et le non-sens. Comme : « L’univers est infiniment fini. » (Ce qui pourrait vouloir dire : l’univers est composé d’une infinité de choses finies.) Ne sont-ce pas celles-là, les phrases les plus intéressantes ? Et puis : la limite entre le sens et le non-sens, est-elle si nette que cela ? Pour avoir voulu la tracer clairement, tirer un trait net entre le sens et le non-sens, les logiciens du xxe siècle ont pensé rencontrer les limites du langage. Avant de s’apercevoir qu’ils s’étaient peut-être moins heurtés aux limites du langage lui-même qu’aux limites d’un certain usage que l’on peut en faire. Il faut laisser le langage en paix. Cette phrase, que veut-elle dire ? Veut-elle seulement dire quelque chose ? Plutôt qu’aux limites de quelque chose dont tu te sers, c’est à toi-même que tu te heurtes. Hier au soir, j’ai fini par enregistrer les hurlements de bête folle que poussait le voisin du dessous, comme il y avait longtemps qu’il ne l’avait plus fait. Je ne comprenais pas très bien ce qu’il racontait : les insultes — toujours les mêmes, où il est question de la mère, mais de la mère de qui ? de personne, de tout le monde, de Dieu ? —, les insultes, oui, mais il me semblait qu’il y avait un message que je ne parvenais pas à déchiffrer, message qu’il ne m’adressait pas à moi, mais au monde, ou le bout du moins qu’il parvenait à atteindre depuis son balcon, balcon sur lequel il sortait à intervalles réguliers pour hurler ses insanités. Ce n’est qu’en écoutant l’enregistrement que je venais de faire de ces cris de bête folle que j’ai fini par déchiffrer le message, message tout aussi affligeant que le ton sur lequel il le prononçait, l’accent marseillais des basses couches de la population n’arrangeant rien. J’ai écouté plusieurs fois de suite cette minute vingt de son, fasciné par ce que j’entendais. Comme il ne s’arrêtait pas d’aller et de venir pour crier sa haine, sa rage, son désespoir, son délire, quelquefois, le son de sa voix enregistrée et le son de sa voix en direct se croisaient dans une sorte de contrepoint dément. Et plus j’écoutais cet enregistrement, et plus j’étais fasciné par lui, et par ma création étrange, vivante, qui mettait en abyme la laideur humaine avec quelque chose d’autre qu’elle, quelque chose qui ne la transcende pas, non, mais qui, tout en la maintenant, la transforme, la métamorphose par l’usage. À un certain moment, je crois, j’ai cru que je me moquais de lui, mais en fait, non, ce n’était pas cela du tout. Oh, je ne le dis pas pour me donner bonne conscience ; je dis la vérité, c’est tout. Quand les deux voix, l’enregistrée et l’en direct, quand les deux voix se sont croisées, j’ai compris que je faisais autre chose, quelque chose avec la vie. C’est étrange, d’être là, tapi dans l’ombre de la nuit pour enregistrer le son que fait la bêtise, la haine, la mort. C’est étrange, peut-être, mais c’est la vie. Et cette idée, à présent : cette distance, la distance de l’enregistrement et de son usage, n’est-ce pas la bonne distance à mettre entre le monde social (« les autres ») et soi-même ? Vers le milieu des années 1990, Scanner, pseudonyme de Robin Rimbaud, artiste sonore londonien, créa une pièce intitulée « Mass Observation » à l’aide d’un scanner de la police qui lui permettait d’enregistrer les appels téléphoniques des gens. Tissant ce matériau brut, fait de conversations téléphoniques, de sons parasites, d’échos étranges, il composa une manière de cartographie sonore de la ville en train de se faire : belle, incompréhensible, sensuelle et absurde, à l’image de nos vies. Et cependant que j’écrivais ces phrases, tout juste sorti de son coma artificiel, le voisin du dessous se remit à hurler.

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