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Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon

À la fin du quatrième chapitre, il s’est passé quelque chose d’étrange : je me suis endormi. J’étais en train de lire le Stade de Wimbledon de Daniele Del Giudice dans lequel, à la fin de chaque chapitre, sauf à la fin du dernier, le narrateur s’endort, et je me suis endormi. Pourquoi ne s’endort-il pas à la fin du dernier chapitre du livre ? C’est peut-être la question à laquelle il faut répondre pour comprendre le livre. Ou peut-être que ça n’a rien à voir, que c’est simplement une façon pour l’auteur de dire : « Voilà, le livre est fini. Je peux me réveiller maintenant. » Est-ce à dire qu’écrire ressemble à dormir et un livre à un rêve ? Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, lorsque je me suis endormi, un match de tennis commençait à la télévision. Pas à Wimbledon, mais cela ne faisait pas de grande différence. Quand je me suis réveillé, le match n’était toujours pas fini et, logiquement, le livre, non plus. Alors, je l’ai continué jusqu’au bout. Daniele Del Giudice a écrit ce livre au début des années 1980. Il y raconte sa quête d’un auteur culte, Roberto Bazlen, écrivain triestin du début du xxe siècle dont la particularité est de n’avoir pas écrit de livre. Ces écrivains sans livres, quelques années plus tard, Enrique Vila-Matas en ferait un livre, Bartleby et compagnie, un livre qui déroule le fil de la pelote de Bazlen, lequel disait : « On ne peut plus écrire de livres, je n’écris que des notes en bas de page. » Philosophie défaitiste de l’art, sans aucun doute. Il règne une atmosphère étrange dans ce Stade de Wimbledon, mais pas à Roland-Garros, où Rafael Nadal écrase son adversaire avec la méthode d’un rouleau-compresseur. Atmosphère étrange d’ennui, de lassitude de qui mène une quête qui n’a peut-être pas de sens, ne conduit nulle part, si ce n’est à Wimbledon, certes, mais ce n’est pas là que se trouve Bazlen. À mesure que le narrateur semble approcher de son objet, cet objet semble quant à lui s’éloigner, devenir plus évanescent, moins intéressant. Dans ces pages où le narrateur tâche de percer un mystère, on sent bien que les mystères ne se percent pas parce que ce qui fascine dans le mystère, c’est précisément qu’il est un mystère, qu’il échappe. Le monde est plein. Aussi le vide nous obsède-t-il. Il y a une logique à cela, assez banale, certes, mais la vie n’est-elle pas banale ? En avançant dans les pages de ce livre, on ne peut se déprendre, en effet, du sentiment croissant d’une grande banalité : un homme de lettres sans génie n’aura pas écrit. Ce qui fascine, c’est une anomalie, mais n’est-ce pas (encore) étrange ? N’est-ce pas nous qui projetons sur les choses notre façon de les voir ? Et n’est-ce pas nous qui, déçus que les choses ne soient pas à l’image de notre façon de les voir, comme si les choses devaient nous obéir, transformons cette déception en énigme, et la banalité en mystère ? « Il vient un moment, écrit ainsi le narrateur de Del Giudice, où je n’éprouve plus la curiosité de voir. La ville est en partie familière et en partie étrangère, autrement dit facile et indescriptible comme n’importe quelle autre. Bientôt, je cesserai de venir, sans l’avoir décidé ; en reportant de semaine en semaine, un matin donné, je m’éveillerai trop tard pour prendre le train, et les jours suivants, je serai presque convaincu que j’y suis allé. La légère angoisse concernant tout ce que je n’ai pas compris s’aplanira elle aussi. Il me semble que je suis le parcours qui va du papier à l’expérience, bien que je ne sache pas quel type de parcours c’est. Probablement, ai-je dû partir de noms qui résonnaient dans le texte, à plat, maintenant de purs noms, abstraits et puissants ; puis, j’ai dû aller vers l’épaisseur ronde et ambiguë dont ils ont été détachés au moment du décalque. Et à nouveau, j’ai dû chercher le devoir de la carte, en réinventant les angles de représentation. Il doit être vrai qu’il n’existe plus de voyage ni de pèlerinage, mais seulement le va-et-vient routinier ; comme mes journées qui durent du matin au soir, entourées et protégées par le sommeil. Peut-être aurais-je pu le dire à l’Ange, quand il a parlé des manières de voyager. » Le narrateur va du papier à l’expérience, mais l’expérience n’est pas un être de papier. À Wimbledon, parti rencontrer l’énigmatique Ljuba d’un poème d’Eugenio Montale qui fut la maîtresse de Bazlen, le narrateur se voit offrit un pull qui lui appartenait. L’enfile à contrecœur, se sent mal à l’aise dedans. Comment porter les vêtements d’un autre, en effet ? Mais ce n’est pas cela, la question. À la toute fin du livre, quand, au lieu de s’endormir, il tient à la main le pull de Bazlen qu’il vient d’ôter, le narrateur s’éveille-t-il ? La littérature est plongée dans un immense fétichisme, qui tient à la fois du mythe et du désir. Dans la littérature, mythe et désir deviennent un et le même. Le magnifique et banal échec de la recherche épouse l’objet de la recherche : « L’opinion la plus haute de la littérature, c’est toujours quelqu’un qui s’y est refusé qui la possède. » Sauf que la littérature ne se fait pas avec des opinions sur la littérature, il faut s’abandonner à elle. Lucide, Bazlen disait encore : « Un type vit et fait de beaux vers. Mais si un type ne vit pas pour faire de beaux vers, comme ils sont laids, les vers de ce type qui ne vit pas pour faire pour faire de beaux vers. » Le mythe de la littérature camoufle la réalité pour masquer nos échecs : la littérature n’est pas un mythe, quand même ce serait une machine à produire des mythes, mais il ne faut pas confondre la chose et la phrase qui sort de la chose, et notre désir de littérature ne s’épuise pas en lui-même, au contraire : il exige sans cesse le passage à l’acte, car la littérature n’est rien d’autre que sa pratique entière et unique. D’où la seule chose à faire : enlever le pull de Bazlen.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Paris, Seuil, 2003.

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