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24.10.22

Marcher sans but et sans idées, vers nulle part, et ne découvrir qu’après coup le chemin parcouru. Marcher est anti-métaphysique (au double sens de non-métaphysique et de contre-métaphysique), me dis-je quelque part rue de Tolbiac, un peu avant de m’apercevoir que la tour Duo n°1 (puisque tel est, en effet, son vrai nom), que je n’avais jamais vue jusqu’à présent, clignote. Remontant ou descendant l’avenue de France qui longe la bibliothèque François Mitterrand, je ne sais pas dans quel sens coule la Seine, mais pensant moins au bâtiment de la bibliothèque — j’y ai des souvenirs étranges que je chéris, comme l’échec de ma tentative pour donner au monde une nouvelle et révolutionnaire traduction du Cas Wagner, ma découverte des Radio Happenings dans les rayons de la salle de lecture où je paressais dans l’attente de quelque chose, maintenant je sais quoi, la première fois que j’ai parlé avec Pierre Parlant (c’était au téléphone) — qu’à ses constructions ineptes qui l’entourent, dont les tours donc, je me demande si c’est pour avoir moins de scrupules à tout raser le moment venu qu’on construit des bâtiments si laids et qui, tout juste livrés, comme on dit dans le jargon de la dépense publique, semblent déjà obsolètes. Si ce n’était que laid, au fond, ce ne serait pas bien grave, mais ces immeubles, ces tours, ces colosses d’acier, de béton, de verre ne sont pas encore sortis de terre qu’ils sont déjà datés. Qui les regarde, en outre, ne comprend pas, ne comprend rien parce qu’il n’y a rien à comprendre : ce sont des monuments de rien qui ne font que s’édifier eux-mêmes, offrir un abri à leur propre vacuité, à leur nullité. Leur seul destin, leur unique salut, c’est la destruction. Temples du périssement, ils sont à la mesure de la vaine démesure de l’argent : ils disent « toujours plus » alors qu’on voudrait enfin « rien de trop ». Les pas du flâneur ne pèsent rapportés à la lourdeur de ces édifices exagérés, mais la légèreté même de qui va est ce qui sauve. Aussi, quand je tourne le dos à ces masses immenses, je ne regrette rien. Il me semble que je ne manque de rien, que rien n’aura jamais pu me retenir là, que rien ne m’aura jamais appelé là-bas. On voit, on se dit : « Ah tiens, c’est ça… », et puis on oublie, tout simplement, puisque rien n’est en mesure de fixer le souvenir. Ces ruines à rebours poussent à l’envers, dans l’oubli.

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