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19.11.22

Je n’ai rien compris. Hier. Tout était compréhensible, pourtant, et peut-être est-ce la cause même que je ne compris rien. C’était à la télévision. Des gens parlaient, riaient fort, décochaient des vérités à la vitesse de la lumière, chantaient, dansaient, singeaient la vie. Tout avait l’air vrai. Tout semblait normal. Et moi je me tenais là, assis là, souriant de ma présence bien ordinaire, finalement, et bien paradoxale aussi, à quelque chose qui m’échappait, me faisait l’effet d’être un étranger. Qu’avais-je fait pour mériter cela ? Je me le demandai. Rien, sans doute. C’est qu’on ne nous demande pas notre avis sur la vie. On me dira, « mais pourquoi, pourquoi t’infliger cela ? » Mais cela, répondrai-je en interrogeant, n’est-ce pas le monde aussi ? Et le monde, il faut le voir pour le croire, ou ne plus y croire, ne plus croire en rien. Tout semble absurde, dérisoire, comique, comique mais pas drôle, et il ne faut pas détourner le regard. Le regard, il faut apprendre à l’orienter. Qu’avais-je fait ? Ceci que je veux consigner : dans l’après-midi, je m’étais rendu au cimetière du quartier, marcher sur l’herbe molle et les feuilles mortes entre les tombes, mais pas pour y penser à l’horreur de la mort, vanité, non rien que pour être là, l’horreur de la mort, l’inscription sur un caveau se chargeait de me la rappeler, qui datait du XIXe siècle et précisait que l’enfant était mort à 7 ans et 3 mois, inscription qui me glaça d’effroi, la précision exprimant dans sa profonde sobriété, sa retenue factuelle, toute la douleur d’une mère, me dis-je pensant non à la mienne, mais à ma fille. Dans sa négativité, l’horreur de la mort nous révèle la beauté de l’existence. Marchant ainsi, je m’attardais sur un dessin d’enfant qui pourrissait dans un caveau semblant abandonné. Je le photographiai, comme j’avais photographié un peu auparavant cette pierre tombale en tête de laquelle étaient inscrits les mots suivants : « À l’écrivain sans sépulture » et puis, plus loin, « assassiné à Auschwitz en 1944 ». Un peu plus tard (ce matin, pour être exact), je cherchais qui était cet écrivain sans tombe dont parlait la tombe — Oïser Warszawski — et, regardant l’image prise la veille pour bien écrire son nom, à moi qui ne suis pas enclin à la mémoire, pas sensible à son devoir, il me sembla que, dans ces quelques mots, arrachés au hasard de la déambulation, je comprenais quelque chose, je décelais quelque chose du sens de l’histoire, de ma présence au monde. Devait-il être étonnant, plus tard, que la première clémentine de la saison ne fût pas si bonne que je la désirais ? Amère douceur.

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