seize février deux mille vingt-trois

L’ordinateur posé sur mes genoux, combien de minutes ai-je passées ainsi, sans écrire le moindre mot, sans le chercher non plus, l’attendant peut-être, encore que je ne le croie pas, me contentant le plus simplement du monde de regarder le plafond jusqu’à ce que, m’attardant enfin sur ces motifs floraux, champêtres, qui forment les moulures qu’on trouve aux quatre coins, je me dise qu’après avoir rasé les champs pour y construire des immeubles, autour de 1870, nos ancêtres bâtisseurs avaient inscrit la trace de ce saccage dans le stuc de leur architecture ? Pas assez peut-être, alors j’ai insisté et je me suis encore posé la question que voici : chez eux, ce geste avait-il quelque chose d’ironique ? Non, je ne le crois pas, il enregistrait la disparition des choses, comme nous le faisons, nous autres, gens de l’Occident d’aujourd’hui, en nous proclamant protecteurs de sa perte, nous qui pourtant n’haïssons rien tant que la nature. Quand passera-t-il enfin, ce temps ? Avec exactitude, je ne saurai le dire, mais je sais que cela ne tardera pas. Question de démographie qu’on a tort de réduire à une simple notion de statistique ; avec la démographie, c’est tout un destin métaphysique qui se joue. 1,83 enfant par femme. Et n’a-t-elle pas raison, cette dernière, d’exiger qu’on lui « lâche l’utérus » ? Après elle, après la dernière femme, d’autres êtres viendront, qui ne seront ni pires ni meilleurs que nous ne le fûmes, mais simplement là où d’autres ne sont plus qui ne sont plus nulle part. Peut-être même garderont-ils quelque chose de nous, comme nous d’homo neanderthalensis, dans des proportions qui varient entre 1,8 et 2,6 % de nos gènes. On a tort de se lamenter. Tout comme on a tort de se réjouir. Le destin, c’est ce que les êtres humains ont toujours eu le plus grand mal à comprendre, le destin se moque de nous. Et si nous nous en rions, c’est toujours à nos dépens. On dépense plus que l’on a et, très vite, il ne nous reste plus rien. C’est trop tard, tu sais, ai-je envie de me dire. Et je sais que c’est vrai. Il faudrait inventer autre chose, concevoir le monde différemment, une forme ancestrale dessinerait l’avenir, comme cette île du lointain de laquelle je viens. Comment dire ? Embrasser ? Oui, peut-être.