Tout à l’heure, au Jardin des Plantes, il y avait une femme assise sur un banc qui peignait à l’aquarelle dans un carnet qu’elle avait posé sur ses genoux. Je n’ai jeté qu’un regard furtif à ce qu’elle faisait (j’ai supposé par ce que j’ai vu et l’endroit où elle se trouvait dans le jardin, du côté de la rue Cuvier, en face de l’amphithéâtre Verniquet, qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux), mais cela m’a suffi pour me sentir fasciné par son attitude, cette relation à l’espace autour d’elle, que le simple fait de dessiner et de peindre dans un carnet ce qu’on avait sous les yeux me semblait impliquer. J’ai trouvé très beau le fait d’être là, tout simplement là, par une journée grise et assez froide, assise sur un banc, à mettre des couleurs sur une feuille de papier. Et j’ai envié cette vie. J’ai eu envie d’apprendre à dessiner et à peindre à l’aquarelle dans des carnets pour faire l’expérience que je m’imaginais que cette femme faisait. Les couleurs peintes de l’automne finissant que j’ai entraperçues en passant brièvement devant elle m’ont paru relever l’existence, la sublimer, pourtant, j’insiste là-dessus, cette vision n’a duré qu’une ou deux secondes, tout au plus, mais j’ai trouvé quelque chose de parfait dans son attitude, si loin et si proche — c’est un peu niais d’employer un oxymore aussi convenu, mais on va voir, je l’espère qu’il ne l’est peut-être pas autant qu’il n’y paraît — de l’existence ordinaire : si loin, c’est-à-dire : sans commune mesure avec l’affairement, le vacarme, l’avidité, la violence qui caractérisent nos sociétés occidentales, et si proche, c’est-à-dire : en contact avec la réalité de la réalité, être en lieu où, sans faire le moindre bruit, dans l’observation attentive et concentrée de là où nous sommes, on décrit, on est. Parce que, c’est ce qu’il m’a semblé, ce n’était pas être passif qu’être là à peindre dans un carnet, mais agir sans consentir à la destruction. Peut-être que je m’exprime mal. Je n’ai aucun talent particulier pour dessiner — je crois que je suis incapable de tracer un trait à peu près correctement —, mais j’ai eu envie d’apprendre. Maintenant que j’écris, tâchant de décrire cette expérience furtive au mieux, des bruits viennent sans cesse du boulevard (des motards qui font hurler le moteur de leur petit engin, des sirènes d’ambulance ou de police qui beuglent leurs décibels, des bus qui klaxonnent) que je dois fuir pour écrire. À l’instant, par exemple, contrarié par le bruit que faisait je ne sais quel véhicule d’urgence — à Paris, on a souvent le sentiment de vivre dans un perpétuel état d’urgence, alors qu’en vérité il ne se passe pas grand-chose de réellement intéressant, d’où l’impression qui est la mienne de m’embourber dans une insondable bêtise, comme si tout était fait pour empêcher quiconque de penser, de se concentrer sur sa pensée, d’aller au bout de sa pensée, de la formuler avec la minutie, la précision, la passion qu’elle nécessite —, j’ai eu envie de taper très fort sur quelque chose pour le casser et me débarrasser ainsi de ce sentiment détestable d’être empêché de faire ce que je faisais par la vie sociale, mais je me suis retenu, j’ai fermé les yeux, j’ai fait un effort de concentration supplémentaire, et l’image claire de cette femme assise sur un banc, comme indifférente à ce qui l’entourait et, pourtant, pleinement dans ce qui l’entourait, sans séparation aucune avec ce qui l’entourait, pas à l’extérieur du monde, même pas dans le monde, mais avec le monde, au sens de la participation, de l’intégration, sans écart, sans distance, sans retenue, sans gêne, m’est apparue. Je me suis senti soulagé par cette image, et je n’ai tapé sur rien pour le casser, j’ai repris le fil de ma pensée, je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il me conduise ici. L’écriture peut-elle parvenir à ce non-écart, cette non-distance ?
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Versez soixante-quinze centilitres d’eau dans une casserole et portez à ébullition. Coupez le feu. Mettez deux ou trois brins de thym, selon votre goût, mais guère plus, dans l’eau chaude, couvrez, et laissez infuser dix minutes. Pendant ce temps, pressez un demi-citron. Une fois les dix minutes écoulées, versez en la filtrant l’infusion dans un grand verre (conservez le supplément dans un récipient isotherme pour une éventuelle utilisation ultérieure), versez le jus de citron dans le verre. Ensuite, à l’aide d’une petite cuillère, prélevez du miel dans un pot et plongez la cuillère dans le verre où vous avez versé votre infusion de thym et votre jus de citron. Regardez le miel se diluer progressivement dans le liquide chaud. Ce spectacle, bien qu’infime, observez-le bien, n’est-il pas d’une beauté incroyable ? Remuez. Installez-vous dans un endroit calme où vous vous sentez bien. Buvez. Attention, c’est chaud. Le miel vient du pays de Lure. C’est mon ami Pierre Parlant qui m’en a offert un bocal, il y a quelques années de cela. Avec, le temps, il a pris une couleur caramel tirant sur le chocolat au lait aux reflets qui miroitent. Quand je compare cette recette à celle que j’ai notée ici même, il y a six ans jour pour jour, je constate une évolution majeure : l’infusion de thym a remplacé l’infusion de thé. Pour des raisons gustatives, principalement, mais aussi thérapeutiques, l’infusion de thym ayant des vertus anti-oxydantes et anti-inflammatoires. Et aussi pour des raisons sentimentales : le parfum qui émane de l’infusion de thym, son goût, ainsi que sa consommation chaude m’évoquent le souvenir de ma mère, qui cueillait du thym dans les calanques quand, j’étais enfant alors, nous allions nous y promener ensemble, le dimanche après-midi et que, au retour, quand il faisait un peu froid, l’hiver, elle en faisait infuser et que nous en buvions. « Souvenir proustien », l’expression m’est venue en effet à l’esprit, ce qui est imbécile : faut-il donc que tous les souvenirs de ce genre soient proustiens ? L’autre jour, j’ai croisé un homme et une femme qui discutaient, des touristes, manifestement, en marchant sur le boulevard, et j’ai entendu la femme dire que c’était bien d’avoir goûté tous ces plats traditionnels qu’on n’a plus l’habitude de manger (j’en inférai qu’ils étaient allés déjeuner dans une brasserie du quartier) et l’homme lui répondre que c’était sa madeleine. C’est tout ; il n’a même pas dit sa madeleine de Proust, non, simplement sa madeleine. J’ai tout d’abord pensé que c’était à cela qu’on reconnaissait les grands écrivains, au fait que les expressions qu’ils inventent passent dans le langage courant, et puis j’ai trouvé cette façon de parler, cette façon de dire simplement « ma madeleine » et pas « ma madeleine de Proust » assez désagréable, songeant (à tort peut-être) que le locuteur de l’expression n’avait sans doute jamais lu Proust, sinon, il aurait « ma madeleine de Proust » (mais peut-être était-ce tout le contraire, peut-être s’agissait-il de spécialistes de Proust en goguette, même si, toutefois, j’en doute), et à présent je me dis qu’il est dommage de ne pouvoir pas faire une expérience sans qu’elle passe systématiquement pas le filtre de la culture, laquelle, loin de nous rapprocher de notre expérience, nous en éloigne, voire nous en coupe. Dans son roman du même nom, Enrique Vila-Matas a décrit cette pathologique sous le nom de « mal de Montano », une maladie de littérature : qui s’en trouve atteint ne pense ni ne parle ni ne respire que par la littérature. Et, sans doute, ce mal, eussions-nous mieux fait de l’appeler le « mal de Vila-Matas », ou « vilamatassite », aiguë ou chronique, c’est selon, car c’est ainsi que les livres de Vila-Matas sont faits : des livres des autres auteurs qu’il admire. Ce mal, j’en fus moi-même atteint, en partie, du moins, comme tous les écrivains depuis des siècles, et je me souviens qu’un jour je décidai d’en guérir. Le récit de cette guérison occupe trois volumes, qu’il faudrait un jour réunir en un seul, récit à la fin duquel tout brûle. Après quoi, l’on respire mieux. Enfin, c’est ce que je crois.
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Pourquoi se sentir solidaire d’un x simplement parce que c’est un x et qu’on est soi-même un x ? Cela, je ne le comprends pas. La raison de cette incompréhension est sans doute que si je suis bel et bien, bel surtout, un certain nombre de x — si je possède un certain nombre de propriétés “objectives”, je n’aime pas ce mot, ou “objectivables”, je ne l’aime pas plus, celui-là, d’où les petits guillemets dont je les encadre —, je ne me sens pas un x quel qu’il soit parmi ces x-là. Même me dire “écrivain”, j’ai fini par me résoudre à le faire parce que tout le monde le disait — y compris des gens qui ne l’étaient pas ou de très mauvais — et que moi je ne voulais pas laisser les autres occuper une place que je pourrais occuper moi aussi, mais ce mot ne me plaît pas non plus, je me sens pas “écrivain” au sens d’une corporation ou de je ne sais quoi du genre, je suis “écrivain” parce que j’écris, parce qu’écrire donne ou plutôt me permet de trouver des sens à ma vie, mais je ne me sens pas solidaire d’un x parce que cet x est écrivain et que moi je le serais aussi, cela me semble incompréhensible. Or, je le vois bien, c’est ainsi que la vie sociale fonctionne — simplement parce que c’est ainsi que les gens s’associent entre eux, les peuples deviennent des peuples parce que des gens qui se trouvent au même endroit au même moment se disent : « Tiens, est-ce que ça ne ferait pas de nous des x ? Et est-ce que nous, en tant que x, nous ne serions pas radicalement différents des y, ces saloperies de sous-hommes qui vivent à un quart d’heure à pied de chez nous ? » —, et cela, je ne le comprends pas. C’est-à-dire : oui, je le comprends, je comprends que les gens font ce qu’ils font, mais je ne comprends pas pourquoi ils font ce qu’ils font, je n’y vois aucun sens ou alors un sens absurde. Récemment, il a été question d’un écrivain qui venait d’être emprisonné dans un pays dont il est ressortissant notamment parce que, disait-on, ses propos avaient porté atteinte à la sûreté de l’État dont il est ressortissant (un État qu’heurtent de simples phrases prononcées par un homme âgé de 75 ans n’est pas un État très sûr de lui-même, cela, au moins, je crois qu’on peut le dire sans trop risquer de se tromper) et heurté le sentiment national du pays dont il est ressortissant et qui l’a emprisonné par conséquent pour le punir. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet par des gens qui semblaient plus ou moins bien le connaître, la plupart employant les mots que tout le monde emploie en général dans le débat public, des mots qui n’ont pas grand sens mais qui font sérieux, des mots qui font peur, des mots comme « extrême-droite » ou « islamiste », et j’en ai entendu certaines qui m’ont semblé effarantes, comme celles qui tendaient à justifier ou à rendre compréhensible, ce qui je crois est pire encore, le fait d’enfermer quelqu’un dans une prison simplement parce que cette personne a prononcé des phrases, mais à aucun moment je ne me suis senti solidaire de cet écrivain parce qu’il était écrivain. Il m’a semblé terrifiant qu’on puisse jeter des gens en prison simplement en raison de leurs opinions, mais si cette personne avait été boucher ou chauffeur de taxi, je n’aurais pas perçu les choses différemment. Mais les gens, si. D’ailleurs, si l’on parlait de cette personne-là, et pas de tous les bouchers et chauffeurs de taxis qui, dans le monde, se retrouvent en prison simplement parce qu’ils ne pensent pas comme l’État veut qu’ils pensent, c’est parce qu’il est un auteur de livres à gros tirage qu’on invite sur les plateaux de télévision pour raconter ce qu’il a à raconter, et rien que cela était choquant : qu’on parle de quelqu’un parce qu’il est connu et non parce qu’il existe, parce qu’il est en vie, parce qu’il pense, parce que c’est une personne, un être humain. Mais c’est la vie sociale, c’est comme ça. J’ai beau écrire que c’est stupide, c’est ainsi que les gens vivent, continuent de vivre, s’entêtent à vivre. Des prix Nobel de littérature se mobilisent, des comités de soutien se créent, non parce que cette personne est en vie, mais parce qu’elle est connue : les inconnus, dont pourtant les prisons sont pleines, tout le monde s’en fout. Des x défendent des x non parce que ces x sont, mais parce que ce sont des x. Il suffirait d’un peu d’amour, pourtant, d’un peu d’amour — et j’emploie ce mot sans ricaner, sans même rougir de honte, au sens propre du terme que tout le monde comprend spontanément —, d’un peu d’amour comme raison d’agir pour que la physionomie générale de la vie sociale soit métamorphosée, mais ce n’est pas pour cela que les gens agissent, non, jamais. C’est lamentable, n’est-ce pas ? Oui, et d’autant plus lamentable que je n’y puis rien, absolument rien, je suis impuissant, et tout ce que je puis faire, c’est continuer de penser, et continuer d’écrire. Mais j’ai déjà écrit bien plus que je ne le voulais. Je voulais écrire un aphorisme, tout au plus. Il est temps de me taire. Et de conclure pour aujourd’hui. Suite logique, après Daphné, c’est moi qui suis en train de tomber malade, et qui passerai donc les jours qui viennent à dormir. Sans doute ce qu’il y a de mieux à faire.
91224
Comme tous les ans à la même époque, Daphné est malade. Comme tous les ans à la même époque, je la veille. Et, comme tous les ans à la même époque, tout cela, je l’écris dans mon journal. Tout se répète, en quelque sorte. Même si j’avais prévu de faire autre chose de ma journée, étant donné le mauvais temps qu’il fait (à vrai dire, à part de brefs coups d’œil, je n’aurai presque pas regardé dehors de toute la journée, cela ne m’aura pas intéressé, le bruit venant des sirènes des véhicules d’urgence suffisant à me faire parvenir toutes les informations dont j’ai besoin sur le monde extérieur : comme d’habitude, il ne se passe rien), je ne déplore pas le fait de rester à la maison avec elle. Après qu’elle s’est levée pour le petit déjeuner, elle retourne se coucher et, moi aussi, je décide de m’installer sur mon lit, où je m’entoure de livres que je passe une bonne partie de la journée à lire. En relisant ce que j’ai écrit dans mon journal, le six décembre deux mill vingt-trois et le 13.12.22, je ne me souviens pas du conte que je dis avoir écrit. Alors, je le cherche sur mon ordinateur et, quand je finis par le retrouver, péniblement je le lis. Mais je ne sais pas ce qui m’est pénible : le fait de le lire ou de l’avoir écrit. Peut-être que, c’est la fin de la journée, je manque d’air et que le poids qui commence à peser sur le bas du front et les haut des paupières, signe de fatigue, de lassitude, m’empêche de comprendre correctement ce que j’écris. Ou alors, peut-être que c’est mauvais. Je ne sais pas. Pour le savoir, j’entreprends de le relire et me surprends bientôt à y apporter diverses corrections : Histoire du rêveur / Muhammad De Jongh nous déclara qu’il en avait assez de se souvenir uniquement de ses rêves ; ses rêves, il voulait les vivre. Il ne suffit pas, avait-il ajouté, ce matin-là de septembre, il ne suffit pas d’être le spectateur de son inconscient, il faut en devenir l’acteur principal. Comment avait-il l’intention de s’y prendre, lui demandai-je, en réponse, pour ce faire ? Comment penses-tu, réussir, Muhammad, là où tout le monde a échoué avant toi ? Muhammad De Jongh eut un sourire ironique, signe de l’intelligence supérieure qu’il se prêtait, et que peut-être il avait, je ne sais pas la mesurer, et affirma que c’était très simple, qu’il suffisait d’harmoniser les cycles du sommeil et de la lucidité. Il avait trouvé comment, par une technique de respiration particulière, technique de son invention à propos de laquelle il garda néanmoins le silence, comment accorder ces cycles qu’on a cru opposées pendant des millénaires. Grâce à sa technique, ajouta-t-il, il pourrait vivre ses rêves, et non plus les subir, comme tout le monde, subir, toujours subir, mais agir pleinement : tout ce vent qu’on nous vend, plaisanta-t-il, mais ce n’était pas drôle, je le pressentais, toutes ces histoires de conscience et d’inconscience, c’est pour les faibles, les esclaves de la vie, il faut n’être ni conscient ni inconscient, mais agissant, pleinement. La conscience est la chienne de l’action, conclut-il. Ensuite, Muhammad De Jongh s’est retiré dans sa chambre. Et, chose qu’il ne fait pas d’habitude, il en a fermé la porte à clef. Nous ne le vîmes plus pendant des semaines, comme s’il avait disparu. En effet, personne ne l’avait vu sortir de sa chambre, et ceux d’entre nous qui, à plusieurs reprises, étaient allés lui rendre visite pour prendre de ses nouvelles avaient trouvé porte close, et nulle réponse à leurs insistances. Certains prétendaient qu’il avait pris une sorte de fuite onirique, que son but, unissant sa conscience et son inconscient dans des rêves agissant, était de passer dans un autre monde au-delà du sommeil et de la veille, ils en avaient entendu parler, c’était plus que des rumeurs, il n’était pas le premier à réussir dans cette entreprise. Au début, ces racontars furent accueillis par des ricanements ou des haussements d’épaules. Mais derrière cette quiétude de façade, on le sentit très vite, l’inquiétude gagnait du terrain. Quelque chose d’inexplicable s’était produit derrière cette porte close, qui ne devait plus nous laisser le moindre repos, à nous, humbles, qui étions demeurés de ce côté-ci. Y avait-il encore quelqu’un derrière la porte close de Muhammad De Jongh ? La question se faisait chaque jour plus obsédante. Et bientôt, les autorités ne purent plus ignorer l’agitation qui allait croissante. Quoi qu’il en coûte, il fallait savoir ce qui se tramait derrière cette porte. À huit heures zéro zéro, le 12 octobre, une brigade d’intervention spéciale se trouvait en position devant la porte de la chambre de Muhammad de Jongh. Le chef des opérations affichait un visage de fer, dur et sûr de lui. D’un mouvement presque imperceptible du menton, il indiqua la porte à l’un de ses hommes. Celui-ci se dirigea vers elle, actionna la poignée à plusieurs reprises et, devant la porte qui demeurait close, se retourna vers le chef des opérations à qui il fit ostensiblement non de la tête. Alors, le chef des opérations répondit par un autre mouvement de menton et son homme, d’un coup de l’épaule droite, bref mais ferme, fit céder la porte dont la serrure minimaliste n’avait rien du bunker. Un autre signe de menton et trois autres hommes pénétrèrent dans la pièce où une odeur de cadavre en décomposition les attendait. La porte fut rapidement refermée et le petit attroupement qui s’était formé pour assister au théâtre des opérations dispersé. Depuis lors, les autorités ont tout fait pour étouffer l’affaire. Elles prétendent que Muhammad De Jongh a décidé de poursuivre le jeu d’acteur de ses rêves ailleurs, mais nous savons que c’est faux. Où serait-il allé ? Et moi, qui me trouvais sur les lieux lors de l’ouverture de la porte, j’ai vu ce qu’il y avait derrière. J’ai vu le sang répandu sur le lit et le sol de la chambre de Muhammad De Jongh. J’ai vu son cadavre suicidé. Certains racontent qu’il fit une découverte embarrassante pour les autorités et que c’est durant l’opération que les forces de la brigade d’intervention spéciale ont mis fin à ses jours en simulant un suicide, mais cela aussi est faux ; je le sais, je l’ai vu. Sur le mur à côté du lit qu’il avait installé dans le coin droit au fond de sa chambre, il y avait écrit en grosses lettres de sang ce simple mot : ASSEZ. C’est tout, et le mot était là avant que les forces de la brigade d’intervention spéciale n’enfoncent la porte. Et personne n’avait pénétré dans la chambre de Muhammad De Jongh depuis ce jour de septembre où il avait décidé de s’y enfermer pour rêver. Entre ceux qui n’osent pas en parler et ceux qui s’imaginent qu’on les manipule, personne ne cherche plus la vérité. Personne ne cherche jamais la vérité. Pourtant, moi, qui ai vu ce que j’ai vu, je crois savoir de quoi il en retourne. Il paraît que, parmi ses effets personnels, les forces de la brigade d’intervention spéciale ont découvert un carnet dans lequel il relatait ses expériences de rêves actifs. On raconte encore, parmi le cercle de ceux qui savent qu’il ne faut aborder ces questions qu’en murmurant afin que les mots ne sautent pas dans l’oreille d’un autre à qui on ne les chante pas, on raconte qu’il était parvenu à abolir la distinction entre le rêve et la veille et qu’accablé par la violence de ses visions, de ses hallucinations, qui n’étaient plus ni des visions ni des hallucinations, qui ne se confondaient pas non plus avec la réalité, mais étaient devenus des réalités en chair et en os, il n’avait plus d’autre solution pour trouver un peu de repos que d’en finir. Il choisit de s’ouvrir les veines à cause du côté dramatique de l’acte, le sang sur les murs ayant quelque chose de théâtral qui ne devait pas être pour lui déplaire en son ultime adieu. Qu’il ait réussi, que ce carnet existe, je le crois. Mais cela n’est pas suffisant : il faut que je mette la main sur son carnet. Pas pour tirer cette affaire au clair : quelle importance maintenant qu’il est mort ? Non, je crois que Muhammad De Jongh avait raison, mais qu’il n’était pas prêt pour ce qu’il s’apprêtait à affronter. Je crois que, fort de son expérience, je pourrais abolir, moi aussi, la différence entre le rêve et la veille, et ne pas être détruit, moi, contrairement à lui, et en tirer une grande force ; — la grande force.
81224
Parla patois. — La théorie théorique de Danto — il n’y a pas d’art sans théorie de l’art — est séduisante, mais que nous dit-elle, en vérité, sinon que son auteur l’a formulée à New York dans les années 1960 ? Et, c’est la question qui m’intéresse aussi, est-il possible de sortir de son propre point de vue, de dépasser l’époque qui est la nôtre pour parvenir à dire quelque chose des choses telles qu’elles sont ? Y a-t-il seulement des choses telles qu’elles sont ? Indépendamment de tout patois. La théorie de l’art comme pratique consciente d’elle-même rendue possible par des théories de l’art, telle que Danto la formule dans son article « The Artworld » de 1964, s’inscrit de façon cohérente dans la perspective hégélienne qui est la sienne, mais elle semble tout à fait circulaire — l’art est ce qui est rendu possible par une théorie de l’art — et, passablement, ethnocentriste. Danto écrit notamment : « It is the role of artistic theories to make the artworld, and art, possible. It would, I should think, never have occured to the painters of Lascaux that they were producing art on the walls. Not unless there were neolithic aestheticians. » La dernière remarque est ironique, certes, mais cette ironie highbrow cache assez mal l’étroitesse du concept d’art tel que l’entend Danto : il n’y a pas de preuves que Cro-Magnon ne disposait pas d’un concept d’art, tout ce que l’on peut dire, c’est que nous n’en avons pas la trace et, quand bien même il ne disposait pas d’un concept d’art, cela ne prouve en aucune façon qu’il n’était pas un artiste puisque les œuvres qu’il a peintes à Lascaux et dont nous avons encore la trace, nous les considérons comme des œuvres d’art. Danto répondrait que c’est parce que nous avons des théoriciens de l’art néolithique (à défaut de théoriciens néolithiques de l’art) que ces œuvres nous les considérons comme des œuvres d’art, mais cela encore est circulaire. Au contraire, supposons que Cro-Magnon n’avait pas de concept d’art, si ces œuvres nous les considérons comme des œuvres d’art, n’est-ce pas que des œuvres d’art sont possibles sans théorie artistique, et ce, en quelque sorte : avant toute théorie artistique ? En outre, il y a un double sens (au moins) du terme art. Dans la phrase de Danto, il y a une confusion possible entre l’art au sens de Cro-Magnon et l’art au sens d’un New-Yorkais de 1964. Ainsi, on peut lire la phrase comme signifiant ou bien qu’il ne serait jamais venu à l’esprit de Cro-Magnon que ce qu’il faisait était de l’art au sens d’un New-Yorkais de 1964, ce qui semble crédible, encore que l’on puisse en douter (peut-être existe-t-il un sens du concept d’art qui soit anhistorique) ou bien qu’il ne serait jamais venu à l’esprit de Cro-Magnon que ce qu’il faisait était de l’art au sens d’un Cro-Magnon, ce qui ne veut plus dire grand-chose, et non seulement parce qu’on n’en sait rien, n’ayant pas de traces autres que les œuvres qu’il nous reste de l’idée que Cro-Magnon se faisait de ces œuvres. Et c’est peut-être cela que Danto ne parvient pas à comprendre, qui présuppose toujours une dichotomie entre art et théorie de l’art ou monde de l’art, ces deux derniers termes se tenant dans une sorte de relation causale avec le premier dans la mesure où ils le rendent possible comme s’il fallait d’abord qu’il y ait une théorie de l’art pour qu’ensuite il y ait de l’art. Or, une théorie de ce genre nous enferme dans des paradoxes génétiques (qu’est-ce qui vient en premier, l’œuf ou la poule ?) dont on est certain de ne pas sortir beaucoup plus intelligents ni beaucoup plus avancés. Tout ce que montre Danto, en vérité, c’est qu’il met au point une théorie ad hoc pour son époque : sa théorie fonctionne afin d’expliquer pourquoi, selon lui, les boîtes Brillo de Warhol sont intéressantes, mais si nous nous en tenons à cette théorie, nous sommes incapables d’expliquer pourquoi les œuvres de Cro-Magnon sont intéressantes en tant qu’œuvres d’art parce que nous ne disposons pas de la théorie de l’art qui les a rendues possibles. On peut dire que les peintures de Lascaux n’étaient pas des œuvres d’art pour les peintres qui les ont peintes, mais cela revient à dire qu’elles n’étaient pas des œuvres au sens d’un New-Yorkais de 1964, alors que, ce que nous voudrions savoir, c’est en quel sens, pour eux, elles étaient des œuvres d’art, c’est-à-dire suffisamment importantes pour se donner le mal de s’enfoncer dans des galeries sombres et quasi inaccessibles afin d’y peindre et d’y graver à la lumière de lampes à huile. La théorie de Danto ne nous apprend pas grand-chose sur l’art en tant qu’art, l’art en soi — ce que, pourtant, Danto prétend faire en racontant que les boîtes Brillo de Warhol révèlent l’essence de l’art —, mais beaucoup sur l’art au sens de New York 1964, ce qui n’est plus tout à fait la même chose. Après tout, pourquoi l’art au sens de Lascaux -23000 serait-il radicalement différent de l’art au sens de New York 1964 ? Et en quoi les boîtes Brillo se tiendraient-elles plus près de l’essence de l’art que les fresques de Lascaux, qu’on peut supposer plus proches de l’origine de l’art, qui plus est ? On ne peut pas présupposer un concept universel d’art — ce que, pourtant, Danto présuppose, puisque les théories de l’art sont des théories de l’art —, mais peut-on dire autre chose que voici comment les choses sont ici et maintenant ? Quand Danto écrit en parlant des boîtes Brillo de Warhol : « Outside the gallery, they are pasteboard cartons », en réalité, cette remarque ne porte pas sur l’œuvre en question, mais sur l’époque à laquelle cette phrase est formulée. À New York, en 1964, c’est seulement dans l’espace d’une galerie d’art que l’art contemporain existe, mais aujourd’hui ? Et demain ? Et au temps de Cro-Magnon ? On peut dire que les peintures et les sculptures de Cro-Magnon n’ont de sens que dans leur grotte, mais on peut supposer que Cro-Magnon peignait et graver partout mais que cela, hors de la grotte, le temps l’a effacé. Le temps effacera-t-il la boîte Brillo de Warhol, la galerie, les deux ? New York 1964, il y a bien longtemps déjà qu’elle n’existe plus. Toute la théorie de Danto souffre ainsi de cet ethnocentrisme originel : universaliser la position dans laquelle on se trouve à l’époque de l’histoire à laquelle on se trouve pour en faire une théorie anhistorique, ou post-historique (« Ça y est, on est parvenu à la fin de l’art », semble-t-on vouloir dire, avec un soupir de soulagement). Ce qui reviendrait à dire que, comme l’œuvre dont Arthur Danto fait la description, il l’a vue à New York dans les années 1960, toutes les œuvres d’art doivent obéir au même mode de fonctionnement, aux mêmes critères d’évaluation et d’identification, au même canon. Ce qui est absurde. Pour sortir de l’absurdité, il faut ou bien réduire la théorie de Danto à son espace-temps d’origine, mais alors elle ne dit presque rien et ne vaut plus aujourd’hui que par sa valeur documentaire, ou bien il faut la rejeter en bloc parce que ce dont elle parle est beaucoup trop étroit pour avoir un sens pertinent et utilisable. En fait, dès qu’il est sorti de son contexte d’apparition le mot art au sens de Danto perd toute signification, ce n’est qu’un parler, le patois d’une tribu, un peu comme les mots que les groupes de jeunes gens emploient pour se singulariser, se distinguer les uns des autres, et surtout de leurs parents. La question intéressante, en revanche, est la suivante : Existe-t-il autre chose que des patois ? Cette question se pose d’autant plus sérieusement que, dans une certaine mesure, le sens auquel nous employons le mot art est encore celui de New York 1960’s (cf. la banane de Cattelan : le choix du fruit lui-même n’est pas anodin, la banane étant une image associée à Andy Warhol, puisque c’est une banane qu’il a mise sur la célèbre couverture du premier album du Velvet Underground en 1967), et que nous pouvons facilement être victime d’une illusion : comme le sens est à peu près le même, ce doit être le vrai sens, ce qui est inexact, pour ne pas dire totalement faux. Peut-on s’exprimer autrement que dans son patois ? À cette question, je n’ai pas de réponse claire. Peut-être que non, peut-être que la seule chose qui distingue les patois les uns des autres, c’est que certains durent plus longtemps que d’autres, mais nous ne sommes pas sûrs que, dans le temps, ce soit toujours le même, que certains mots conservent toujours le même sens (s’ils fonctionnent comme les autres, nous sommes à peu près sûrs du contraire, et pourquoi fonctionneraient-ils différemment ?). À l’Opéra Bastille, hier, en assistant à une représentation du Rigoletto de Verdi, on pouvait avoir l’impression de parler le même patois qu’un Italien du milieu du XIXe siècle, mais rien n’est moins certain. Après chaque air célèbre (et il y en a quelques-uns dans Rigoletto), le public applaudissait à tout rompre, un peu comme il l’aurait fait à un concert de Jean-Jacques Goldman (qui n’en donne plus, des concerts, c’est peut-être à cause d’Ivan Jablonka, on ne sait pas), et donc, en ce sens, il était clair que Verdi n’a pas pour le public parisien du premier quart du XXIe siècle (largement composé de touristes et de spectateurs qui ne connaissent pas l’histoire de cet opéra, au sens de l’intrigue, et encore moins l’histoire de l’opéra en tant que genre musical) le sens qu’il a pu avoir dans la conscience italienne (il n’y a qu’à regarder, pour s’en convaincre, la scène d’ouverture de Senso de Visconti, même si ce n’est pas Rigoletto, c’est Verdi) : pour un public, c’est de la pop amélioré, pour l’autre, c’est l’expression de l’âme d’un peuple. Est-il possible de dépasser l’intraductibilité réciproque des patois ? Sommes-nous limités à ces patois ? Et, si oui, est-ce un mal ? Est-ce une condamnation (au sens où nous serions condamnés à parler patois) ? Mais quelle faute aurions-nous commise pour subir un tel châtiment ? Est-ce un châtiment, n’est-ce pas plutôt une richesse ? Comprendre quelque chose, ce n’est pas découvrir un sens absolu ou le sens absolu (l’art au sens de Danto, par exemple), mais comprendre le plus de sens possibles, parler le plus de patois possibles (parler le patois de l’opéra au sens de la conscience italienne d’une unité nationale et au sens de la pop améliorée, les deux sont difficilement compatibles en même temps, mais on peut avoir envie de passer une bonne soirée sans faire la guerre à l’envahisseur, ce n’est pas un crime, surtout quand il n’y a pas d’envahisseurs), et surtout être conscient qu’il n’y a pas de patois unique, pas de patois en soi meilleur que les autres, même s’il y a des patois qui nous permettent de dire plus de choses, de faire plus de phrases, de comprendre plus de phrases, que d’autres. Et enfin, ne pas croire que son patois est meilleur que les autres, est autre chose qu’un patois, simplement parce qu’il est son patois à soi.
71224
Dehors, sur le froid boulevard balayé par le vent, passe une manifestation au son d’une chanson qui dit : « Résiste ». Quand la musique s’arrête enfin, on entend un groupe d’hommes scander les mots que voici : « Macron démission. Résistance. », aussi assommants et insignifiants que le musique,dans l’indifférence quasi générale de qui ils sont censé attirer l’attention. Les gens. De l’autre côté du fleuve, la cérémonie pour l’édifice se prépare. Et, depuis ce matin, le vacarme des sirènes est presque sans interruption. L’idée que toute manifestation publique, de quelque ordre qu’elle soit, doivent être entourée de forces de l’ordre et que tout déplacement un tant soit peu officiel doive s’accompagner d’un bruit assourdissant, quand on prend la peine d’y réfléchir quelques instants, semble passablement absurde, et pourtant, elle s’est imposée au point que tout cela paraisse normal : c’est s’il n’y avait pas de bruit, s’il n’y avait pas de cordon de sécurité, pas de forces de l’ordre, pas d’interdictions, pas d’exclusions, qu’on s’étonnerait : « Mais il ne se passe donc rien aujourd’hui ? » Il se passe toujours quelque chose, mais cela n’intéresse personne, ou presque, c’est décevant, mais c’est l’idée publique que nous nous faisons de la réalité. Ce matin, par exemple, cependant que je marchais dans le vent froid de cette fin d’automne, j’ai écrit dans l’application de prise de notes de mon téléphone un certain nombre de remarques et, si l’on me demandait ce qu’il s’est passé aujourd’hui, je répondrais : « Tu sais, il m’est venu à l’idée que… », en faisant suivre cette locution d’introduction de l’énoncé des notes que j’ai prises, et certainement pas que tel ou tel chef puissant est venu célébrer la réouverture d’une église, si grande soit-elle. Et je crois que ce n’est pas qu’une question de point de vue, je veux dire : ce n’est pas lié au fait que je privilégie mon point de vue à celui des autres, c’est plutôt que toutes ces démonstrations publiques d’existence, je ne me sens pas la force d’y adhérer, pas la force d’y croire, pas la force de m’y intéresser, pas la force de leur accorder une quelconque importance. Cet été, déjà, quand le défilé olympique sur le fleuve avait déchaîné les passions (les pours étaient pour et les contres étaient contre), je n’avais pas pu y croire assez pour simplement regarder. Et ce, sans doute, parce que, quoi qu’il se passe, on en revient toujours au même : les pours sont pour et les contres sont contre, il n’y a jamais la moindre conversion, personne ne dresse soudain pour crier : « J’ai changé ! » Cette manifestation qui passe sur le boulevard pas plus que la réouverture de Notre-Dame ne changent le monde. La vérité est que, même si ces manifestations font beaucoup de bruit, il ne se passe rien. Et peut-être est-ce là une vérité qui nous échappe : ce qui a lieu ne fait pas de bruit. C’est-à-dire : non seulement, il n’est pas nécessaire que quelque chose fasse du bruit pour avoir lieu, mais aussi : plus quelque chose fait du bruit et moins il est susceptible de se passer quelque chose. Qui se dresse soudain pour s’écrier : « J’ai changé ! » ? Personne, voilà la vérité. Personne parce qu’il ne se passe rien. Au contraire, toute idée me change parce que, pensant quelque chose que je n’avais pas pensé auparavant, je ne suis plus le même, exactement comme toute sensation me change, tout est toujours d’une nouveauté radicale, mais nous ne le voyons pas, nous sommes occupés par ces événements qu’on nous impose, abasourdis par le vacarme qu’ils font. Qui peut penser dans un tel bruit ? Il faut faire un effort surhumain pour penser au milieu des décibels que gueulent les sirènes d’urgence. Civilisation du bruit, civilisation du néant. Est-ce pour des raisons de ce genre que je pense à la mer en ce moment, à la Provence ? L’autre jour, je rêvais d’un village perché au-dessus de la mer où un sentier qu’il faudrait une demi-heure pour descendre, et un peu plus pour remonter, conduirait. Et je me voyais vivre là, dans une petite maison avec un petit jardin où je planterais un figuier, alors que je vis au-dessus du froid boulevard balayé par le vent. Je ne me plains pas de vivre au-dessus du froid boulevard balayé par le vent, la vérité est que j’ai beaucoup de chance, je le dis sans ironie aucune, beaucoup de chance de vivre ici, même si les sirènes font bien trop de bruit, mais je ne puis pas m’y cantonner, j’ai l’impression d’étouffer. Je suis ainsi, je n’y puis rien : il faut que j’aille prendre l’air. Et puis, la façon dont le pouvoir confisque l’espace public pour donner le spectacle de sa puissance me déplaît profondément. Des peuples majeurs, me dis-je, exigeraient mieux que cela. Et, du fait que nous nous en contentions, on tirera sans grand effort les conséquences qui s’ensuivent logiquement.
61224
Je ne puis m’empêcher d’être un moraliste, — chaque fois que le monde tente de me démoraliser, je m’efforce de lui résister. Cela ne me gâche pas la vie (comme s’il valait mieux se dire, c’est bon, vas-y, tiavu, lâche l’affaire, ou s’exprimer dans dieu sait quel exotisme indigeste, et le faire, lâcher l’affaire), au contraire, cela me sauve la vie. Alors non, je ne le dis pas, je ne dis pas que ce n’est pas fatigant, et qu’il ne vaudrait pas mieux, quelquefois, effectivement, lâcher l’affaire pour de bon, histoire de souffler enfin, enfin, enfin, un peu, du moins, mais je le répète, je ne le puis pas, c’est plus fort que moi, c’est une force en moi, qui pousse, qui pousse, et je crois que, le jour où je pourrais m’en empêcher, ou je ne ferais même plus l’effort de m’en empêcher, je serais empêché, c’est tout, je serais vieux, ou mort, ou les deux, je ne sais pas. Parce que, après tout, si, comme le disait Bourdieu, le monde social est dans le corps, qui nous dit que ce n’est pas à la manière d’une maladie, d’un virus, de quelque mal qu’il nous faut extirper, qu’il nous faut extraire, dont il nous faut guérir ? Le monde social — la socialisation de la vie —, n’est-ce pas cela, le mal le plus extrême ? L’individu post-libéral (je dis post-libéral parce qu’il l’est toujours, libéral, il croit à la vérité de la liberté, mais il pousse à l’extrême cette foi, jusqu’à l’absurde, et les gens se mettent à dire « daron » et se mettent à dire « daronne », et tout et tout, c’est comme ça qu’ils parlent, les gens, et tout le monde trouve ça bien, et les linguistes applaudissent, et les linguistes disent : Mais qu’elle est dynamique, la langue française, et vive la créolisation !) peut bien dresser la liste de tout ce qu’il a hérité en venant au monde parce qu’il n’est pas le premier être humain sur terre, pas le premier organisme vivant dans l’univers, le dressage de cette liste ne lui permet pas encore de devenir conscient de la réalité de l’univers, de l’indifférence de son existence au regard de l’univers. L’individu post-libéral, au fond, s’imagine toujours être une sorte de messie, s’imagine que sa venue au monde est en elle-même révolutionnaire (Hannah Arendt dit quelque chose comme cela dans son article « la Crise de l’éducation » : « l’éducation doit être conservatrice pour préserver ce qu’il y a de neuf et révolutionnaire dans l’enfant », vaste pétition de principe, comme s’il n’y avait pas de terme outre cette alternative conservateur / révolutionnaire, c’est tellement imbécile que c’est le schéma dichotomique sur lequel repose toute notre vie publique, toute notre vie politique, c’est consternant, mais on ne peut pas en sortir, nous sommes totalement dépourvus d’imagination, les faux événements qui agitent ces jours-ci la classe politique qui est censée former l’élite de notre nation attardée ne laissent aucun doute à ce sujet, pour ne rien dire des commentaires affligeants qu’ils suscitent, comme si tout enfant était en soi révolutionnaire et neuf alors que, en vérité, et les sociétés occidentales hyper riches où des niveaux d’éducation jamais atteints dans l’histoire de notre espèce sont rendus disponibles à tout le monde en apportent la preuve difficilement discutable, la majorité des enfants sont des crétins qui écoutent de la K-pop et disent « wesh » en se touchant les parties intimes, les garçons de CM2, me dit Daphné, aiment beaucoup se toucher le pénis, le leur tout autant que celui de leurs camarades, sans que, manifestement, personne ne trouve rien à redire à ces attitudes de primates écervelés, tu parles d’une nouveauté révolutionnaire) alors que, dans la majeure partie des cas, elle est banale et sans intérêt, insignifiante et d’un ennui mortel, on a beau faire son autosocioanalyse, la prétention nombriliste qu’on affiche ce faisant cache mal la nullité du sujet : tu n’es pas intéressant et notre espèce aura sans doute disparu avant la planète qui l’abrite temporairement (c’est du moins ce que laisse penser un coup d’œil rapide sur l’histoire naturelle de notre univers). Cette dernière remarque est, par excellence, une remarque de moraliste : elle humilie nos prétentions à faire de nous des gens intéressants rien que par ce que nous sommes. Par ce que nous sommes, nous ne sommes pas intéressants ; il n’y a guère que par ce que nous faisons que nous pouvons espérer nous élever au-dessus de la nullité moyenne dans laquelle nous pataugeons au quotidien. Car, il faut tout de même le dire pour sa défense, l’individu post-libéral n’est pas totalement responsable de sa nullité : il est dans le monde social, il baigne dans tout un ensemble d’illusions qui fortifient ces croyances. On lui a fait accroire qu’il possède en soi-même une dignité et que, du simple fait qu’il est qui il est, il mérite qu’on s’intéresse à lui. D’où tous ces pensums répugnants où d’insipides personnages dépourvus de tout talent racontent leur misérable vie, que papa est un immigré, maman, une alcoolique, mon frère un gros con de bourrin, et ma sœur, oh, ma sœur, n’en parlons de cette pute, et la semaine dernière, quand je suis allé au supermarché, c’était quand même le temple du capitalisme, c’est mal, le capitalisme, il faut détruire le capitalisme, et puis le patriarcat aussi, et puis l’État aussi, y a que les migrants qui sont gentils. Ce n’est pas de sa faute, si l’individu post-libéral est un abruti, ce n’est pas de sa faute, il fait ce qu’on lui dit de faire : il geint, il se plaint, il pleurniche, parfois, quand il est vraiment très en colère, il met un petite cagoule noire sur sa petite tête et il va casser la vitrine d’un magasin, ou alors il se quille dans un arbre pour protester contre la route, ou alors il jette de la soupe sur un tableau pour, mais pour quoi, déjà ? ou alors il crie la jeunesse emmerde le front national, ou alors il écrit un poème. Quel crétin. Mais ce n’est pas de sa faute, il fait simplement ce qu’on lui dit de faire. Il ne pense pas à l’immensité de l’univers, à la profondeur du temps, à la nullité de sa personne, à sa petitesse, effrayante, et pourtant si vraie, terriblement vraie. Il y a une page sublime dans Regain où Gédémus, le vieux rémouleur, vient dire à Panturle qu’Arsule (qu’il traitait comme une vulgaire mule) n’est qu’une pute. Alors, Panturle lui répond qu’il sait, mais que cela ne veut rien dire pour lui. Et au lieu, fort comme il est, de découper le vieux en morceaux avec son couteau, il lui demande son prix pour qu’il s’en aille et ne reparaisse plus jamais. Le vieux le lui dit et il le lui donne. Ensuite, la vie renaît. Le village qui était mort revit parce que, contre toute espérance, un être a compris le sens de l’univers et a rejeté le récit de sa vie que le monde social lui imposait pour raconter sa propre histoire, planter le blé, faire pousser le blé, faire un enfant, faire pousser la vie.
51224
Au fond, le problème, ce n’est pas que le monde soit un spectacle (dès qu’il y a quelqu’un pour regarder, un spectacle a lieu, et la cour, c’est-à-dire le monde entier, est spectacle, la galerie des Glaces à Versailles en est la preuve la plus éclatante, qui l’élève au carré de lui-même), mais que ce spectacle soit nul. On peut tout pardonner, je crois, sauf la nullité. On peut tout excuser, il me semble, sauf l’absence de sens esthétique. Qui n’a pas de sens esthétique (lequel n’a pas grand-chose à voir avec le goût, le taste humien, il n’est pas une norme, il est une expérience qui n’a pas besoin de norme pour se faire) perçoit certes le monde, mais le perçoit comme tout le monde, jamais réellement avec ses sens à soi, mais avec ceux que lui autorise le goût de sa classe, de son ethnie, de ses coreligionnaires, que sais-je encore ? D’où les pages navrantes de jargon indigeste qu’on a pu consacrer jadis au spectacle, lesquelles ne sentent rien, mais se dépensent à faire de grandes phrases dans lesquelles on finit par s’empêtrer avant de se casser le bout du nez. C’est que l’espace clos de la doctrine (que cette dernière ait trait à la loi, à la foi ou à l’action) se prive de sens par son imperméabilité même. Et ce phénomène, encore que je n’en aie pas la preuve, me semble se renforcer, de plus en plus, à mesure que le temps passe, je l’induis de l’impression qui est la mienne, bien souvent, de ne pas avoir besoin d’écouter les gens pour savoir ce qu’ils vont dire, de n’avoir besoin que de quelques indications relatives à leur biographie contemporaine pour être à même de le déduire sans y consacrer de trop grands efforts. Car, pour qui est dépourvu de sens esthétique, tout est écrit : le phénomène ne saurait avoir lieu que dans la mesure où il confirme la doctrine, le dogme, en s’y conformant, tout ce qui échappe à la doctrine ou au dogme est réputé absurde, voire ne pas même avoir eu lieu. Et, à force, il semble qu’il ne se passe plus rien, rien que des événements de plus en plus négligeables auxquels on accorde une importance sans commune mesure avec leur réalité pour maintenir l’illusion de la vérité de la doctrine, du dogme. Un dogme qui pense, en effet, un dogme qui sent, un dogme qui respire, un dogme qui transpire, un dogme qui hésite, un dogme qui doute, un dogme qui a des scrupules, un dogme qui pardonne, un dogme qui aime, un dogme qui admire autre chose que lui-même, un dogme qui se passionne, un dogme qui se tait, un dogme qui tremble, un dogme qui a peur, un dogme qui retient son souffle, un dogme qui fuit, un dogme qui espère, un dogme qui patiente, un dogme qui se lamente, un dogme qui désespère, un dogme qui ne croit plus en rien, un dogme dévasté, un dogme apaisé, un dogme soulagé, un dogme épris de tendresse, un dogme dont les yeux brillent, un dogme qui s’émerveille, un dogme qui s’étonne, un dogme qui chante, un dogme qui bulle, un dogme qui déchante, un dogme qui appelle à l’aide, un dogme qui se refuse, un dogme qui erre, un dogme qui reconnaît ses erreurs, un dogme faible, un dogme qui conte, un dogme qui admet pouvoir ne pas être ni n’avoir jamais été, un tel dogme est une contradiction dans les termes. Mais c’est toujours la même histoire : on veut être rassuré, au prix du mensonge, au prix de la tromperie, au prix de la vie même, du moment qu’on peut dormir tranquille dans le lit douillet de ses certitudes. À cause des circonstances politiques que l’on sait (je les précise dans cette parenthèse pour la postérité et le moi futur que je serai, qui les aura peut-être oubliées, en tout cas, je l’espère : la motion de censure qui, hier, a renversé le gouvernement), j’ai repensé au poème de Charles Bukowski que j’avais traduit il y a quelques années de cela : « j’ai voulu renverser le gouvernement et tout ce que j’ai tombé c’est la femme d’un autre » et, en le relisant, je me suis souvenu pourquoi je l’avais traduit, pourquoi, malgré les différences évidentes de style, de ton, d’expérience, il y a quelque chose que je trouvais me ressembler dans ce poème (je crois que j’avais écrit : « c’est moi », ou quelque chose comme ça) : il y a les anarchistes qui posent des bombes, il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles littéralement et puis il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles de la métaphore. Bukowski, pour notre plus grand bonheur, appartient à cette dernière catégorie, celle des poètes qui n’ont rien à perdre et écrivent comme ils jouent tout leur maigre bien aux courses, comme ils jouent leur vie. C’est de ces anarchistes que, plus que jamais, nous avons besoin pour tenir le coup. Mais où sont-ils, les poètes ? On cherche du regard. On ne voit rien. Normal, c’est morne plaine, pas même le désert, non, trois fois rien. Qu’y faire ? Continuer ; — quoi d’autre ?
41224
J’ai perdu beaucoup de temps, tout à l’heure, à chercher quelque chose que je pensais avoir fait, mais que je n’ai manifestement pas fait, ou alors je l’ai fait et je l’ai supprimé ensuite, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais a la même conséquence : j’ai cherché quelque chose que je ne pouvais pas trouver. Ensuite, j’ai essayé de refaire ce que je pensais avoir fait et que j’avais cherché sans le trouver, mais j’ai trouvé que c’était mauvais. Cependant, je ne l’ai pas effacé. Je me suis dit : Peut-être que ce n’est pas mauvais, peut-être que c’est simplement ton humeur, après avoir passé tout ce temps à chercher quelque chose que tu n’as pas trouvé, ton humeur qui te dispose à trouver mauvais ce que tu viens de faire, et qui ne l’est peut-être pas, mais comment savoir ? Si demain, par exemple, je trouve que c’est bon, est-ce que ce sera mieux qu’aujourd’hui ou est-ce que ce sera simplement l’effet de mon humeur d’alors, comme c’est l’effet de mon humeur d’aujourd’hui de trouver que c’est mauvais. Je pourrais demander à une tierce personne, mais qu’est-ce que cela changera ? Ce sera l’effet de son humeur à elle, de trouver que c’est bon ou que c’est mauvais, on n’en sort pas. Alors. Alors quoi ? Je ne sais pas. Alors rien. Je ne pourrai jamais savoir. Et pas parce que je suis sceptique, ou je ne sais pas, mais parce que c’est impossible de savoir. Tout est tellement contingent. Et, je crois que je l’ai dit un certain nombre de fois, mais les gens ne semblent pas le comprendre parce qu’ils comportent exactement comme si je ne l’avais pas dit, je vais donc le répéter, ce qui ne changera probablement rien, mais on ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé, il faut aimer la contingence. Il faut aimer ce qui échappe à l’absolu, à la nécessité, parce que cela ne souffre d’aucun défaut, c’est exactement comme ce doit être. Je pourrais ne pas exister, nous pourrions ne pas exister, tout ce dont nous connaissons l’existence pourrait ne pas exister, et au lieu de déplorer le manque de nécessité dont souffre l’existence, il faut célébrer la contingence, il faut s’émerveiller devant les choses, parce qu’elles sont comme elles sont, non parce qu’elles devaient être ainsi, mais parce qu’elles auraient très bien pu ne pas être. Si le terme n’était pas aussi chargé de sens, il faudrait parler de miracle, un miracle sans volonté, un miracle qui tient à l’improbabilité de la chose — mon existence est statistiquement improbable et pourtant me voici —, à son exceptionnalité, mais c’est trop chargé, alors on ne le dira pas ainsi, on dira simplement que le fait que les choses soient comme elles sont, c’est merveilleux, c’est digne de θαυμάζειν, comme je l’ai déjà écrit, je me répète mais tant pis. Le fait est, je viens de le dire, que l’immense majorité de la population se comporte exactement comme si ce n’était pas le cas. Et c’est exactement ce qu’il se passe dans le roman de Giono que j’ai fini hier, Un de Baumugnes, où personne ne s’émerveille devant la vie, personne sauf le vieil Amédée, l’ouvrier agricole qui loue tout ce qu’il a, sa force de travail, et c’est tout, pour survivre, mais qui voit clair, aussi bien dans le paysage que dans les cœur des mortels. Il y a quelque chose de sublime — j’entends : Amédée sublime l’existence par le simple regard qu’il porte sur elle — chez Amédée, son attitude face à la vie, attitude qui n’est pas simple, tant s’en faut, mais que seul peut adopter qui a compris la vie, qui a compris le cycle immémorial de la vie, de la venue à l’existence des êtres mortels que nous sommes. Car, c’est tout à fait saisissant, il n’est jamais question de morale dans sa bouche, mais toujours bien d’une inscription dans la vie, oui. La fille déshonorée, jamais il ne la voit comme telle, il voit la vie qu’elle a donnée, et ne voit pas ainsi le seul passé, mais tout le cycle du temps, toute la dynamique du temps, la traversée du temps qui est l’œuvre de mortels. N’est-elle pas sublime, en effet, cette naturalisation des notions morales, qui dépasse le jugement, dépasse le châtiment, dépasse la vie sociale, voit les choses comme elles sont, s’émerveille devant le fait qu’elles soient, et dispense l’amour ? Je le sens quand je tape sur les touches de mon clavier, c’est sans doute parce que j’ai perdu trop de temps à chercher quelque chose que je ne pouvais pas trouver, que quelque chose me rend insatisfait, et je viens de pousser un cri en entendant une fois de plus un moteur faire un bruit insignifiant et affreusement pénible qui semble être la seule manière d’être à la vie des humains. Tant pis, je continue de taper sur les touches de mon clavier, quand même ce serait en l’air, quand même ce serait dans le vide, quand même ce serait peine perdue. Au moins, moi, je ne cesse de m’émerveiller.
31224
En lisant le journal du trois novembre deux mille vingt-quatre que Guillaume Vissac a mis en ligne aujourd’hui, j’ai eu le sentiment que, modulo certains aspects plus ou moins intimes de nos biographies respectives, j’aurais pu l’écrire moi. Ce qui, évidemment, n’est pas possible parce que ces aspects plus ou moins intimes de nos biographies respectives modulo lesquels j’aurais pu écrire le journal de Guillaume Vissac font que, précisément, je ne peux pas écrire le journal Guillaume Vissac, ils modulent nos existences et nos relations, mais cela me semble toutefois suffisamment remarquable pour être souligné. Je n’entends pas, ce faisant, dénoncer un quelconque plagiat, tant s’en faut, ni même tracer je ne sais quel parallèle avec des œuvres de la période cubiste de Picasso et Braque, disons, dont on ne parvient pas toujours à distinguer qui est l’auteur de quoi, ce n’est pas cela, non plus, mais plutôt que je ressens très personnellement quelque chose dans le rythme, l’absence de technique narrative au sein de laquelle toutefois le récit peut se déployer en passant du coq à l’âne, manière de penser qui est souvent le signe d’une grande intelligence, la juxtaposition d’éléments qui peuvent sembler triviaux et d’éléments qui ne semblent pas l’être, une sorte de flux où rien ne distingue vraiment le très intime de l’universel, l’ordinaire des jours de la philosophie, et que rien ne les distingue, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différences, mais qu’elles ne sont pas essentielles, qu’on peut passer de l’un à l’autre avec une certaine facilité dès que l’on écrit, facilité dont on aimerait pouvoir jouir lorsque l’on vit tout simplement, mais ce n’est pas toujours possible : on n’est pas seul au monde. Quand je lis le journal de Guillaume Vissac, je me réjouis de n’être pas seul au monde (ce n’est pas seulement quand je lis le journal de Guillaume Vissac que je me réjouis de n’être pas seul au monde, si tel était le cas, ma vie serait désespérément désespérante, déjà qu’elle n’est pas toujours folichonne folichonne, ne noircissons pas exagérément le tableau), et cela est d’une importance décisive parce que, si tel n’était pas le cas, on n’aurait pas de réponse à apporter à la question déjà suffisamment embarrassante (étant donné ce qu’il se publie chaque jour, ce n’est pas la peine d’en rajouter) : À quoi bon lire ? Dans le journal de Guillaume Vissac, justement, il est question de la question de la lecture, question qui déchire régulièrement la France, vieux pays qui, nonobstant un état de dégradation nettement avancé et passablement déplorable, pense être un phare qui brille dans la nuit du monde, sans doute parce que les autorités compétentes s’imaginent que la culture française s’exporte à l’international, bon moyen, se frotte-t-on les mains, de maintenir positif le solde de la balance commerciale, lequel, naturellement, est négatif depuis plus de vingt ans, car ainsi va la gloire du monde, et, en le lisant, je me suis fait remarquer que, sans doute, le goût ignoble — de plus en plus ignoble — des riches et la décroissance massive de la lecture — et plus largement de la culture — au sein de la population générale sont deux phénomènes concomitants, pour ne pas dire que le premier est la cause directe du second. Ce qui, je crois, n’est pas tout à fait inexact, même si cela réclamerait, afin de l’établir de manière pas trop incertaine, des développements supplémentaires auxquels je ne suis pas forcément disposé. Mais j’y ai déjà pensé, l’autre jour, avec cette histoire de banane scotchée et vendue à plusieurs millions de dollars que son propriétaire, il a raison, il ne faut pas gâcher, a fini par manger, et qui a déclenché les salves d’indignation de rigueur, Mais enfin, une banane, ce n’est pas de l’art ! Reviens, Boticelli, reviens ! Sono diventati tutti pazzi ! et je me suis dit qu’Arthur Danto, quand il avait annoncé, après avoir vu les Brillo Boxes d’Andy Warhol à la Stable Gallery de New York en 1964, la fin de l’art, c’est-à-dire l’accomplissement hégélien de l’art, la révélation de sa nature philosophique et son disenfranchisement de la philosophie, littéralement son désaffranchissement, son assujettissement, comme on a pu le traduire, par souci d’élégance, mais cette traduction semble inexacte : le désaffranchissement n’étant pas la même chose que l’assujettissement, le désaffranchissement philosophique de l’art a une dimension historique, c’est-à-dire que l’art, après s’être affranchi de la philosophie, revient à sa vraie nature qui est d’essence philosophique, peut-être, n’avait pas eu tout à fait tort, finalement. Pour Danto, en bon hégélien, la révélation de la vraie nature de l’art désaffranchi de la philosophie, cela ne signifiait pas qu’il n’y aurait plus d’œuvres d’art, voire des bonnes, mais qu’on avait tout dit, que l’histoire de l’art — dont le sens donc est de révéler l’essence philosophique de l’art — avait été achevée, réalisée, menée à son terme, comme on voudra. Il y aura encore des œuvres d’art, et même des bonnes, semblait ainsi nous dire Arthur Danto, mais elles ne seront plus intéressantes, ce sera un peu comme revoir un film dont tout l’intérêt réside dans le retournement de situation final, comme revoir Usual Suspects, par exemple, une fois la fin connue, ce n’est plus très intéressant, sinon pour analyser comment le scénario nous a mené en bateau. La banane de Maurizio Cattelan était de l’art, il n’y avait aucun doute à ce sujet (depuis Marcel Duchamp, on savait que tout pouvait devenir de l’art et ce que Danto avait appris en regardant les Brillo Boxes de Warhol, c’était que la différence entre une œuvre d’art et une chose ordinaire n’est pas visible, qu’elle est invisible, c’est-à-dire de nature conceptuelle, ce qui peut passer pour un sophisme, et l’est peut-être un petit peu, mais il ne faut pas oublier que, pour Danto, les œuvres d’art n’existent pas en dehors du monde de l’art où elle prennent corps et sens), mais elle ne nous apprenait rien de la nature de l’art, il n’y avait plus rien à apprendre de l’art, Warhol et Danto nous ayant tout dit à ce sujet, à moins de vouloir se re-raconter l’histoire de l’art, comme je viens de le faire rapidement. Et, en effet, sous ma douche, cela m’avait pris cinq minutes, environ (j’exagère à peine), pour passer en revue les événements conduisant du ready-made de Marcel Duchamp aux boîtes de lessive en contreplaqué d’Andy Warhol. Si je voulais vraiment raconter comment j’en suis venu à la phrase que le journal de Guillaume Vissac m’a inspirée, il faudrait ajouter que l’art n’ayant plus rien à dire, il n’a plus aucun sens, ce n’est qu’un ensemble d’œuvres vides dont le seul intérêt réel désormais, ne signifiant plus rien, ne nous apprenant plus rien, est la valeur ou, pour le dire le plus simplement du monde, les sommes que des riches sont prêts à payer pour les acquérir et augmenter leur capital financier d’une dimension culturelle, la culture n’étant plus, depuis la révélation warholienne, qu’un aspect du capital financier. Ce n’était pas un hasard si Justin Sun, magnat des cryptomonnaies (dans cette histoire, on le voit, tout se tient), après l’avoir acheté, finissait par manger l’art. C’était tout ce que l’on pouvait faire avec l’art, désormais, le consommer : ayant été rendu à sa véritable nature, les œuvres n’avaient plus de valeur en tant qu’art, elles n’étaient que des choses parmi d’autres, consommables parmi d’autres. Et non seulement l’art contemporain, mais toutes les œuvres de l’histoire de l’art, rétrospectivement, subissaient le même sort, se voyaient réduites à des couches successives de vernis passées sur le capital financier (d’où les sommes astronomiques qu’atteignent les ventes des tableaux de Cézanne ou la soupe que l’on jette sur les tournesols de van Gogh, parce que c’est ce qu’est, désormais, dans notre culture, l’art : une couche de vernis derrière laquelle le capital ne cherche pas à se cacher, non, mais à briller). La culture n’ayant plus de valeur en soi, c’est ce que je voudrais dire aussi, faut-il s’étonner que les gens s’en détournent, s’en moquent, la traitent avec mépris, comme un vulgaire fruit produit par l’industrie agro-alimentaire, qu’on pèle, qu’on mange, et qu’on jette, quelle importance, on peut toujours en produire un autre ? Mais qu’on y pense un peu, et l’on verra que, avec la fin de l’art, c’est peut-être la fin d’une certaine humanité qui s’est annoncée à New York, au milieu des années 1960, humanité dont l’histoire aura duré quelques dizaines de milliers d’années, ce qui n’est pas si mal, après tout. Pensant à tout ce que les pages de Guillaume Vissac m’inspiraient, je me demandai comment il se faisait que, alors que tant de faquins trouvaient éditeur, lui n’en trouvait pas, ou plus, plutôt, et je fus pris d’un frisson : peut-être que si j’entends si bien ce qu’il écrit, et lui ce que j’écris, c’est parce que nous sommes tous les deux de splendides ratés. Autant faire un club, donc, en effet.
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