Fais quelque chose de ta vie ! M’étant entendu dire cela, hier, pour la énième fois de ma vie, j’ai arrêté de compter les fois, mais celle-là n’était pas différente des autres fois, peut-être un peu plus explicite, oui, peut-être, mais au fond pas différente des autres fois, cette fois, m’étant entendu dire cela, j’en ai déduit que non, les livres écrits (dieu sait combien), les livres publiés (huit en tout), les millions de signes noirs écrits (4191235 signes pour ce seul journal, ce jour exclu du décompte, je viens de les compter sur mon traitement de texte pour être sûr de mon compte), les chapitres du nouveau livre commencé la semaine dernière (quatre), rien de tout cela n’était quelque chose, tout cela, ce n’était rien. Et je me suis fait remarquer, en outre, que si, d’aventure, en lieu et place de cette vocation d’écrire qui est la mienne, j’avais un métier normal, avec un salaire normal, un sale air normal, si je baisais avec des inconnues que j’aurais péchoes sur dieu sait quelle application à cette fin conçue, et si j’écrivais des petits poèmes pendant le temps que cette vie dont je ferais quelque chose me laisserait de libre, et si je parlais de tout cela à mon psy, et si je lui disais tout ce que je ferais de ma vie si je faisais quelque chose de ma vie, les petits poèmes que j’écrirais pour me sentir moins vide, moins insignifiant, et combien les chiens, ou les chats, les chiens ou les chats, combien ils combleraient le vide de ma vie, parce que je ne trouverais personne avec qui faire un enfant, ni la psy ni personne, en vérité, personne n’oserait dire que je ne ferais rien de ma vie, qu’il faudrait que je fisse quelque chose de ma vie, on me prendrait en pitié, peut-être, peut-être pas, on dirait Il a un travail, mais c’est difficile la vie, la vie, ce n’est pas facile, mais il essaie, il se bat, il en faut du courage pour faire quelque chose de sa vie. M’étant entendu dire qu’il faudrait que je fasse quelque chose de ma vie, j’ai eu envie de creuser un trou profond et, au fond de ce trou, de m’enterrer, parce que, au fond, c’est là qu’est ma vraie place, au fond d’un trou où personne ne pensera plus à moi, où personne n’aura plus rien à dire de moi, où je n’existerai plus pour personne. Le trou dans lequel j’ai pensé m’enterrer n’était pas un trou littéral, je suis allé sur le site de pôle emploi et, sur le site de pôle emploi, j’ai cherché des emplois qui ne demandaient aucune qualification dans les trous les plus perdus possibles de la France et il y en avait, aide à domicile, par exemple, est un emploi qui ne demande aucune qualification que l’on peut exercer dans les trous les plus perdus des recoins les plus perdus de la France, j’ai oublié jusqu’au nom de ces lieux improbables, et je me suis dit que je serais bien mieux ainsi, dans ce trou perdu, enterré dans ce trou perdu, tout seul, un appartement d’une seule pièce, une salle de bains et une cuisine, suffirait largement à mes besoins, une table, une chaise, un lit, des murs pour y ranger mes livres, et rien d’autre, rien d’autre dans ma vie, dont je ferais alors quelque chose, rien dans ma vie que je serais libre alors de gâcher comme je l’entends, de rater comme bon me semble. Au lieu de cela, je me suis contenté de regarder Quatre mariages et un enterrement, je ne sais pas si j’avais déjà vu Quatre mariages et un enterrement, je ne le crois pas parce que je me souviens très bien m’être dit, il y a quelque temps de cela, dans un moment de désœuvrement, Tiens, je regarderais bien Quatre mariages et un enterrement, pourquoi Quatre mariages et un enterrement et pas un autre film, cela, je n’en sais rien, c’est ce que je me suis dit, c’est tout, et donc, hier au soir, au lieu de m’enterrer dans le trou de mon existence future, j’ai regardé Quatre mariages et un enterrement, mais cela ne m’a pas réconcilié avec la vie, non, je me suis senti en quelque sorte floué par la vie, en comparaison de laquelle la vie des ces gens beaux et sensibles et drôles et intelligents et passionnés et riches et qui font tous quelque chose de leur vie est parfaitement stupide, parfaitement vide de sens, dépourvue de la moindre pertinence, déprimer à cause de Quatre mariages et un enterrement, me suis-je dit alors, ce n’est pas exactement commun, mais ce n’est pas cela qui sauvera ma vie, non, c’est d’être commun qui sauvera ma vie, c’est d’être comme tout le monde qui sauvera ma vie, mais cela, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, depuis des années, des décennies, depuis que je suis né, peut-être, j’essaie d’être comme tout le monde, mais je n’y arrive pas, alors je n’ai pas beaucoup d’amis, aucun succès, et tout le monde finit par m’en vouloir parce que je ne vis pas la vie qu’il faut vivre, parce que je ne vis pas la vie que tout le monde vit. Dans Quatre mariages et un enterrement, s’il y a des rires, des cris, des larmes, des coups, des morts, des drames, il y a une question qui n’est jamais posée, c’est celle du sens de la vie. Et je pense que c’est cela, une vie normale, une vie dans laquelle jamais le sens de la vie n’est posé, en tout cas pas en dehors des conditions autorisées par la société. On peut ainsi se demander si l’on est fait pour le mariage, mais on ne peut pas se demander si la vie, en tant que telle, si la vie, en tant qu’elle est vécue, simplement vécue, mérite d’être vécue, simplement vécue. Cette question, pourtant, c’est celle qui fait que je me suis assis un jour devant une feuille de papier sur laquelle j’ai couché des signes que je ne comprenais pas forcément, celle qui fait que, depuis, je n’ai cessé de m’assoir devant une feuille de papier pour y coucher des signes, question qui fait que, tous les jours qui me sont donnés de vivre, je m’assois devant mon ordinateur portable, mon carnet, n’importe quoi, et j’écris, j’écris ce journal, j’écris des livres, j’écris des phrases, j’écris n’importe quoi. Or, c’est cette question qui est irrecevable. Le paradoxe, c’est que, si je ne faisais rien, absolument rien de ma vie, personne ne viendrait me dire : Fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre d’inhumanité, s’arrêterait devant un sans domicile fixe sans papiers pour lui crier : Allez, lève-toi, debout, fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre de bêtise, se planterait devant un livreur Uber, et lui dirait : Mais bordel, tu vas faire quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un ahuri fini, arrêterait une star de la télé dans la rue et lui dirait : Mais quand est-ce que vous allez finir par faire quelque chose de votre vie ! Et personne, non, personne, même le dernier des abrutis, n’aurait l’idée de dire à l’homme le plus riche de la terre, Bernard Arnault ou son confrère : Dites donc, mon petit père, vous ne voudriez pas faire quelque chose de votre vie ? Mais à moi, oui.
dix-sept octobre deux mille vingt-trois
Les frissons, encore qu’il fasse un peu froid, cette fois, c’est la musique qui les cause. Et je me love dans cette douceur nouvelle, fraîche. Je vais courir dans le jardin après avoir écrit dès le matin et, courant, ne cesse d’écrire, note les phrases dans ma mémoire avant de les prendre en note sur mon téléphone portable, point de maximes plus ou moins morales, mais des motifs, des élans pour écrire encore, des débuts de chants, de chapitres, des intentions, des dimensions, des ouvertures sur des pages pas encore écrites. Que je sois tout entier dans l’écriture, ces jours, depuis combien de temps cela ne m’était-il plus vraiment arrivé ? Je ne sais pas, je ne parviens même pas, je crois, à jeter une sorte de regard en arrière, comme aveugles aux entraves passées, je vois bien des visages difformes, mais ils me semblent si lointains, pas insignifiants, non, ce n’est pas ce que je veux dire, ils reviennent bien à leur façon, dans l’écriture, la bêtise se mêlant à l’horreur parce que, en vérité, je ne crois pas qu’il y ait une différence de nature entre la bêtise et la violence, simplement une différence de degrés, la seconde n’abolissant jamais la première, contrairement à la paix, mais la maintenant, l’élevant à une puissance supérieure, la puissance infinie de la destruction. Je suis tout entier dans l’écriture, je viens tout juste de le dire, et n’est-ce pas la plus belle chose qui soit que cette entièreté de l’écriture s’accompagne de la musique et que, ainsi, ne passant mon temps qu’à écrire, ou à penser à écrire, ou à penser des pensées qui deviendront de l’écriture, cela se fasse aussi en musique, que la musique soit essentielle à ce processus de sublimation qu’est le processus qui conduit à l’écriture et que, au contraire, n’écrivant qu’à peine, mon rapport à l’écriture ne tenant plus alors que par la grâce nécessaire de ce journal tenu malgré toutes les déceptions, les blâmes, les lamentations, n’écrivant qu’à peine, dis-je, je n’écoutais presque pas de musique non plus ? La plus merveilleuse des choses et, en réalité, malgré le paradoxe que cela enveloppe, la moins étonnante des choses. Ce n’est pas que l’écriture doive se faire musicale, bien que cela ne soit pas exclu, tout l’inverse, mais que l’écriture, quand elle est vraie, je crois, est dans la même relation à l’espace et au temps que la musique. La musique nous permet de découvrir une relation à l’espace et au temps dans lequel l’écriture se met elle aussi pour advenir. Bien moins les pages couvertes de signes, que le chant. Aussi, chaque jour, après avoir couvert les pages de mes signes noirs, à haute voix, je lis ce que je viens d’écrire, et je corrige et, si je corrige, chaque fois que je corrige, je reprends da capo, et ainsi l’écriture s’augmente-t-elle d’elle-même, s’engendre-t-elle par elle-même dans la voix, le chant est deux fois, ainsi, dans les signes noirs dont je couvre mes pages et dans ma voix qui lit et dit ces signes noirs dont j’ai couvert les pages, et avancer ainsi, c’est cela, écrire : écrire et lire, et écrire, et le chant est deux fois la forme de l’écriture, on écrit, on lit, on chante, on vit.
seize octobre deux mille vingt-trois
On nous promet l’effet waouh ! et puis qu’avons-nous ? rien du tout. Les mêmes gens qui disent les mêmes choses au sujet des mêmes choses, s’expriment au nom de dieu sait quelle idéologie — la vérité, c’est que dieu lui-même ne veut pas le savoir —, pompeux nom que celui d’idéologie pour le ramassis des idées rassies qu’on ingurgite et puis vomit comme si c’était sainte parole, comme si le monde attendait enfin leur sainte parole. Est-ce trop demander à la vie — ou, du moins, soyons modeste, au monde social —, est-ce trop demander à la vie qu’un peu d’originalité, un peu de nouveauté, un peu d’étonnement ? Rien qu’un peu d’étonnement, une idée, même une idée avec laquelle on n’est pas d’accord, une idée qui brille soudain par son intelligence, qui nous fait nous arrêter un instant et nous demander et après tout…, on aurait envie de la protéger entre nos mains la lueur d’intelligence qui brille soudain, au lieu de quoi, les mêmes rengaines assassines, lamentables, tristes à en pleurer de bêtise. De fait, il ne sert à rien de parler aux gens, on sait d’avance ce qu’ils pensent, et l’on n’est jamais surpris, non. Déçu, le suis-je ? À dire le vrai, je ne sais pas. La question, comme je viens de l’ouvrir, je crois, il ne faut pas la fermer tout de suite, mais lui laisser le temps d’étirer ses membres, comme après la nuit d’un sommeil trop long, trop lourd, le sommeil de la raison. Quelle drôle d’idée, la raison. Qui croit encore à la raison ? Elle n’est plus qu’une petite chose humiliée. Qui croit encore à la vérité ? Elle n’est plus que cette fille vieille et décharnée d’avoir été trop souvent violée. C’est le clan, désormais, qui l’emporte sur la vérité. Et les temps sont tristes pour qui aime la vérité. Oh, je sais, je ne l’oublie pas, non, je sais tout le mal que j’ai dit de la vérité, et je ne me cacherai pas, non, je ne mentirai pas, non, en prétendant que c’était de la vérité dévoyée que je parlais, ce n’est pas vrai. Mais qu’est-ce qui est vrai, alors ? Que je tenais la vérité pour acquise. Exactement comme nous tenions les lumières pour acquises. Et, à présent qu’elles s’éteignent, les unes après les autres, derechef, et encore une fois, et encore une fois de plus, comme si tout devait recommencer toujours, à l’identique, ou un peu plus mal, nous ne pouvons pas nous réfugier dans nos regrets, nous ne pouvons pas nous abriter derrière notre bonne conscience, laquelle n’est que le symptôme de notre paresse, de notre mollesse, de notre faiblesse morale. Alors que faut-il faire alors ? Je ne sais pas. Je n’ai pas de conseils à donner. Et je n’ai pas de clan, non, pas de race, pas de genre autre qu’humain. Tout ce que je puis faire, c’est avancer, aller toujours plus loin, continuer ce que j’ai commencé, écrire. Et ne pas me bercer d’illusions, ne pas me faire accroire à moi-même que la vérité finira par triompher. Qu’est-ce que la vérité ? Et qu’est-ce que le triomphe ? Non, ce sera là, c’est tout. Ouvert, offert, libre.
quinze octobre deux mille vingt-trois
J’ai des frissons, et je ne sais pas pourquoi. Pas la fièvre, pas même froid, non, le temps de cet automne naissant enfin se trouve être parfaitement à mon goût, et pourtant quelque chose tremble le long de ma colonne vertébrale, me secoue un peu trop, poils et cheveux dressés à la surface de mon corps. Est-ce la peur ? Mais la peur de quoi ? La peur du monde, la peur de tout le monde, la peur de tout, la peur de qui n’a peur de rien, la peur de qui a peur de tout. Et toujours un peu plus de néant dans les désirs qu’ont les vivants, plutôt que de, je ne sais pas moi, se taire, ne rien faire du tout, marcher, oublier, tout oublier, marcher. Les gens me font peur, mais puis-je dire que cela m’étonne ? Non, je ne le crois pas. En vérité, ce que je trouve le plus décevant dans cette existence, c’est l’absence de tout effet de surprise : même si l’histoire n’est pas finie, tout a déjà eu lieu, et nous sommes trop vieux, et il y a trop de causes à défendre, trop de moyens et trop de fins, et trop de fins décevantes pour nos barbares moyens. Nous avons tout vu, et ce n’est pas la plaque rouge qui vient de se former sur le dos de ma main gauche qui me dira le contraire. L’ai-je frottée à ma barbe, ma main ? Je ne m’en souviens pas, mais même si tel était le cas, cela ne prouverait rien. Que les gens ne m’étonnent pas, c’est une chose, mais que j’aie peur de savoir ce qu’ils pensent parce que, en réalité, sans me l’être avoué autrement qu’à demi-mots, je sais déjà ce qu’ils pensent, quoique cela ne soit pas encore explicite, donc, c’est la seule différence, cela, à son tour, de quoi est-ce la preuve ? Et j’entends bien, oui, j’entends tout, mais la solitude, alors, c’est la question que je me pose, la solitude est-elle cause ou effet ? On se demande toujours ce qui vient en premier, quelle est la cause et quel est l’effet, comme s’il y avait un ordre de priorité, alors que rien ne nous dit que tout ne se produit pas en même temps, que tout n’a pas lieu simultanément, et que c’est donc la seule finitude, la limitation de nos moyens cognitifs, qui nous fait croire à la succession des événements dans le temps, d’où nous induisons ensuite la causalité. Or, si nous savions tout, ne nous placerions-nous pas au-delà du temps, ne verrions-nous la concomitance universelle, et la faiblesse dérisoire de nos catégories, de nos priorités, de nos causalités, de toutes nos idées, ne nous serait-elle pas enfin révélée ? Qui saurait tout, verrait tout, n’aurait même plus besoin d’agir, la concomitance universelle abolissant par la même occasion et l’espace et le temps. Nous trouvant au-delà du temps, nous nous trouverions au-delà de l’espace, et à quoi bon agir dès lors, se mouvoir alors, vouloir encore ? À quoi bon un but ? N’épouserions-nous pas le vide ? Et plutôt que de vouloir le néant, ne saurions-nous pas enfin ne plus rien vouloir du tout ? Je regarde les petits points rouges qui se sont formés à la surface de ma peau. Là, au dos de ma main gauche. Tectonique de mes plaques un peu trop terrestres, peut-être, tout tremble en moi.
quatorze octobre deux mille vingt-trois
La lumière étant parfaite, ce matin, ce matin, j’ai eu l’idée d’aller prendre des photographies. Mais les photographies que j’ai prises, ce matin, ce n’étaient pas les photographies que je voulais prendre. Quand j’ai pris mon appareil photographique pour prendre les photographies que je voulais prendre, ce matin, celui-ci ne s’est pas mis en marche. J’ai trafiqué ce que je pouvais trafiquer sur place, mais rien n’y a fait. Et puis, quand je suis rentré à l’appartement, j’ai pris l’appareil pour tâcher de voir pourquoi il n’avait pas voulu prendre les photographies que je voulais prendre, ce matin, et l’appareil s’est mis en marche le plus normalement du monde, le plus simplement du monde. J’ai essayé de ne pas prendre ce dysfonctionnement suivi de ce fonctionnement pour un message que m’envoyait l’univers, ce matin, quand j’avais voulu prendre les photographies que je voulais prendre et que je n’avais pas pu prendre les photographies que je voulais prendre, j’avais hurlé (« La con de ta mère, ah ! », avais-je hurlé, en effet, car on ne se remet pas facilement d’une enfance marseillaise), et je ne voulais pas recommencer, je voulais garder mon calme, mon sang-froid, ce n’était pas un message de l’univers, c’était simplement un des aléas, insignifiants, de l’existence moderne. Au lieu des photographies que j’avais voulu prendre, la lumière étant parfaite, ce matin, à l’instant, je viens de regarder les photographies que j’ai prises avec mon téléphone portable à la place de celle que je voulais prendre avec mon appareil photographique et si l’on voit bien, je crois, que ce n’étaient pas les photographies que je voulais prendre, on voit bien aussi que la lumière était parfaite, alors qu’elle ne l’est plus du tout à présent que je regarde ces photographies et que je ne peux donc pas sortir pour retourner prendre les photographies que j’ai voulu prendre, ce matin, et que je n’ai pas pu prendre, ce matin, peut-être que, demain, je pourrais retourner les prendre, je n’en sais rien, cela ne dépend pas de moi, de les prendre ou de ne les prendre pas, mais du temps qu’il fait, du temps qu’il fera, du degré de perfection de la lumière et du bon vouloir, donc, puisque c’est à ceci que nous sommes réduits, nous humains qui vivons sur la terre à l’ère du règne des machines, du bon vouloir donc de mon appareil photographique. Ce qui me console, je crois que je puis dire ce que j’ai à dire ainsi, ce qui me console, c’est que les photographies que je voulais prendre, je ne voulais pas les prendre pour elles-mêmes, je ne voulais pas les prendre pour faire de jolies photographies, de jolies ou de belles photographies, mais pour une idée que j’ai, une idée qui n’est pas de l’ordre de l’image, mais du langage, pas de l’ordre de la photographie, mais de la langue, pas de l’ordre du spectaculaire, mais de l’imaginaire. Les photographies que je voulais prendre, ce matin, je ne voulais pas les prendre pour les prendre, mais les prendre pour ce que je pourrais voir, ensuite, écrivant ce que je voulais écrire, qui n’a rien à voir avec ce qu’il y avait à voir ou à en prendre en photographie, à voir ou à ne pas prendre en photographie, ce matin, dans ce cimetière de Paris où je me trouvais ce matin moins pour prendre des photographies que pour écrire. Des photographies de quoi ? Des photographies de qui ? Cela importe peu ; les images ne devaient être ni des images de la chose ni des images d’elles-mêmes, mais des degrés pour monter à la perfection. Qu’elles ne soient pas, peut-être seront-elles demain, cela n’empêchera pas le mouvement. Essayant en vain de faire ce que j’avais voulu faire, ce matin, dans le cimetière, je me suis demandé si je n’étais pas en train de me plagier moi-même, puisque des photographies de tombes d’écrivains morts, c’est ce que fait le narrateur dans Pedro Mayr, et peut-être que c’est vrai, et peut-être que ce n’est pas vrai, je ne sais pas, mais je n’avais pas l’impression de m’imiter, j’avais l’impression d’approfondir quelque chose, de revenir en quelque sorte sur les lieux du crime, non pour revivre les émotions causées par le crime, comme on dit dans les mauvais films policiers que le font les criminels, mais pour commettre un autre crime. Mais ce n’est qu’une métaphore, et pas très bonne en plus. La lumière était parfaite, et je me sentais heureux, parmi les morts, ce matin, dans le cimetière. Pendant un certain temps, il a régné dans cet espace clos une sorte de calme que dérangeait à peine la voix de la vieille dame qui criait dans son téléphone. Et puis, un agent de service a dégainé son engin à chasser les feuilles d’automne, le bruit m’a abasourdi, et je suis parti. Tout était fini. Mais à quoi s’attendre, par les temps qui courent, sinon, précisément, à ceci, que tout soit fini ?
treize octobre deux mille vingt-trois
Hier au soir, Daphné m’a demandé si je savais ce que voulait dire « Shoah » et comme, sachant qu’elle le savait, je savais que c’était une question rhétorique, je lui ai répondu : « Catastrophe ». Et sa passion pour l’histoire m’a ému, un peu plus que d’habitude peut-être, moi qui ne l’ai jamais eue, parce qu’elle aura sauté une génération, comme Proust dit dans la Recherche que cela se produit quelquefois, de son grand-père qui l’enseignait à elle qui l’aime. Et qui sait ce qu’elle en fera plus tard ? Le mot de « Shoah » n’est pas arrivé par hasard dans la conversation, nous étions en train de parler de quelque chose comme cela, Nelly et moi, et sa passion de l’histoire m’a ému, je crois, parce que le sens de l’histoire, nous qui avons cru que l’histoire était finie, nous fait cruellement défaut. Quand j’emploie ce mot « nous », je m’inclus dedans, évidemment. Et c’est ce que j’ai dit à mon père, au début de cette semaine, au téléphone, quand il m’a fait remarquer que ma pensée avait évolué sur un certain nombre de questions, je lui ai répondu que oui, en effet, c’était vrai, mais que j’avais été élevé dans un monde qui ressemble assez peu au monde réel ou, du moins, à ce que le monde réel est devenu. Dans le monde dans lequel j’ai été élevé, l’histoire était finie, la société marchande avait triomphé, la planète ne formait plus qu’une unité politique homogène acquise au capitalisme et à la démocratie. Et puis, mes parents, tout comme ceux de mon épouse, n’ont même pas pris la peine de nous faire baptiser, les histoires de religion sentant plus la naphtaline que l’encens. Et je conçois moi, à présent, que ce n’est pas tant ce monde qui n’en finit plus de s’effondrer que l’image erronée que les Occidentaux s’étaient faite du monde, un monde qui devait nécessairement leur ressembler. Ce qui s’effondre, sous le coup de toutes les idéologies qui prêchent la haine de l’Occident, c’est une vision du monde, mais le monde tient bon, lui, plus solide même qu’avant, quand la vision du monde qui tombe en ruines à présent donnait de lui une image fluide, liquide. À nos dépens, sans doute, mais après tout, tant pis pour nous, nous sommes en train d’apprendre, nous Occidentaux qui avons cru et croyons exactement le contraire, que l’identité, loin d’être fluide, est solide, solide comme la mort et que Dieu lui-même, loin d’être mort, est plus vivant que jamais. (Et en plus, de dieux, il y en a plusieurs.) Tout à l’heure, sur les réseaux sociaux, j’ai écrit la phrase que voici : « Nous sommes encore trop bien élevés pour ce monde qui est né » et cette phrase, encore que je la tienne pour vraie, cette phrase me consterne, et oui, je ne dois pas chercher à le cacher, je préférerais qu’elle fût fausse, car ce qui s’effondre avec cette vision du monde, que ma phrase exprime en déplorant sa perte, ce sont les siècles d’une civilisation possible, d’une civilisation de la douceur. Qu’on poursuive d’une telle haine la possibilité de la douceur confère au monde une dimension toujours plus invivable. On voudrait se fabriquer un habitacle où se tenir debout, en paix, en paix avec le monde, en paix avec soi-même, et cet habitacle est rasé, réduit en ruines, objet perdu de nos lamentations éperdues. Et tout ce que j’écris en ce moment porte, que je le veuille ou non, je ne peux pas écrire autre chose, je ne peux pas écrire autrement, et j’écris beaucoup, bien plus que ce seul journal ne le laisse présager, tout ce que j’écris porte la marque de cette brûlante déploration, — mon journal, mes carnets, et tout ce que donc j’écris par ailleurs. Dût-il ne rester rien de moi, demeurera au moins cela, paroles résonnant dans le vide, peut-être, mais écrites pour qui voudra bien les lire.
douze octobre deux mille vingt-trois
Lamentations, requiems, messes pour les trépassés, non pour apaiser mon chagrin, mais pour tâcher de l’approfondir, de toucher le fond, c’est-à-dire. Toucher le fond, qu’est-ce à dire ? Ne sais, mais cherche. Sans rien dire, parfois, ou bien en écrivant avant que les nerfs lâchent ou quelque chose. C’est plutôt le ciel gris qui m’apaise, aujourd’hui, le parfum et la perspective des jours de pluie à la fin de la terre et la Toussaint. Viderunt omnes fines terrae salutare Dei nostri, n’ai-je pas écouté ce matin avant d’avoir fini d’écrire parce que les deux lignes mélodiques, celle de Pérotin et la mienne, ne pouvaient coexister sans se contredire, se détruire l’une l’autre, et je n’aurais pu ni écouter la musique ni écrire. Et puis, d’ailleurs, se contredire, c’était ce que la musique et l’écriture faisaient. La musique qui chantait : Tous les confins de la terre ont vu. Et l’écriture qui chantait : Nous avons vu tous les confins de la terre. L’une écrite pour célébrer la naissance (Noël), et l’autre pour pleurer les morts. Et pourtant, quand j’écrivais que nous avons vu tous les confins de la terre, ce que j’entendais, c’était le Viderunt omnes de Pérotin, c’était le chant que j’entendais parce que je n’étais pas en train d’écrire un simple roman, produit de consommation courante ou je ne sais quoi dans une France avachie, mais parce que j’étais en train de chanter mes visions. Si je touche mes doigts, ce sont mes nerfs que je sens et, chaque fois qu’un de mes doigts vient heurter une touche du clavier, c’est la crise de nerfs. Plus vite, plus vite, ai-je envie de me crier, mais je me contente d’écrire, je me concentre d’écrire, plus vite. Et puis, je relis tout cela, à haute voix, et je n’ai plus de voix, mais je continue quand même, et puis j’écris encore, et chaque fois que l’un de mes doigts heurte une touche du clavier, quelque chose éclate, comme l’orage éclate. Il faut que l’orage éclate. Il faut qu’il pleuve. Seul le ciel gris m’apporte un peu de paix. Il faut que le soleil disparaisse pour un jour, pour un mois, pour un an, aussi longtemps que cela sera nécessaire, il faut que le soleil disparaisse qui nous rend si veule, si plein de nous-mêmes. Disparais, soleil, cache-toi, et ne reparais pas avant que nous soyons transformés.
onze octobre deux mille vingt-trois
Défasciser l’esprit (derechef). — Dans la conscience collective, le Juif est une victime. Si l’image fantôme qui s’efface d’enfants, et de leurs mères et de leurs pères, vêtus de pyjama rayé, prisonniers derrière les barbelés d’Auschwitz, aura permis à l’Occident de prendre conscience de la catastrophe qui a eu lieu durant la Seconde Guerre mondiale, paradoxalement, elle aura aussi contribué à renforcer la préconception selon laquelle le Juif est un mort en puissance. Le Juif est un spectre : il hante la conscience occidentale (et guère que la conscience occidentale, il faut bien le dire) parce qu’il est fondamentalement mort. Dans la conscience collective, le Juif vivant est un non-sens parce que le Juif est un non-être. Au mieux, le Juif est-il un survivant, qui porte sur sa peau les stigmates tatoués de la catastrophe. Aussi, le Juif appartient-il fondamentalement au passé. C’est notre mauvaise conscience qui revient nous hanter, le soir avant de nous coucher, mais le matin, au réveil, tout est oublié, la vie peut reprendre son cours normal, débarrassée de ce encombrement. Ce qui est inconcevable, dès lors, pour la conscience collective, c’est que le Juif puisse vivre et qu’il ne soit pas le Juif, en outre, c’est-à-dire : un concept, une idée, une abstraction, mais un être en chair et os, une personne qui a le droit de ne pas être une victime. Ce qui est inconcevable, pour la conscience collective, c’est que les Juifs puissent vouloir vivre, ni plus ni moins que les autres. Et qu’ils en aient le droit, ni plus ni moins que les autres. Ce que j’appelle défasciser l’esprit, c’est parvenir à la conscience des idées qui nous précèdent quand nous pensons, quand nous essayons de comprendre le monde dans lequel nous sommes nés et à quoi bon nous y sommes. À quoi bon, j’insiste, et non pourquoi, cela n’ayant définitivement aucun sens, il n’y a pas de pourquoi, ni explication ni justification ultime ; parvenue à un certain point, tout ce que la conscience peut dire, tant elle bute sur le sol dur de ce qui n’a pas de raison, c’est ceci : c’est comme ça. Mais parvenir à la conscience que notre esprit est occupé, qu’il n’est pas libre, et qu’il faut faire place nette avant d’accéder à un langage dont on puisse espérer qu’il ne soit pas trop faux, cela est décisif. Sinon, tout recommencera toujours, exactement comme cela a eu lieu auparavant, catastrophe après catastrophe, jusques à la fin des temps. Et nous continuerons de penser que le massacre des innocents, simplement parce qu’ils sont ce qu’ils sont, est dans l’ordre des choses. Défasciser l’esprit, c’est ce que je dis, au contraire, c’est concevoir le désordre des choses, ce que, confronté au problème du mal — du mal radical —, Kant appelait un « scandale pour la raison ». Et le scandale n’est pas le réflexe de la bourgeoisie qui se protège. Le scandale est (ou devrait être, malheureusement) le sentiment de quiconque se tient dans le monde tel qu’il est en tant qu’être humain. Mais encore faut-il vouloir se défasciser l’esprit.
dix octobre deux mille vingt-trois
S’estimer heureux d’être en vie ; est-ce tout ce que le genre humain peut espérer de l’existence ? Trouver sa joie unique dans la survie, la non-mort au jour le jour. Et ce pur phénomène, ne serait-ce pas l’abolition de l’histoire, sa reconduction au néant d’un temps qui se clôt sur lui-même en la boucle infime de l’immédiateté ? L’immédiateté, certes, sans doute que rien ne l’abolira jamais, sauf à abolir la vie humaine même, mais l’histoire ? L’histoire, n’était-elle pas porteuse de la promesse d’autres régimes d’existence où, par son cours libérés de la part la plus abominable des vestiges de notre préhistorique animalité, nous connaîtrions les joies de l’amitié universelle et de la paix perpétuelle ? Utopie que cela, à l’évidence, qui justifie qu’on l’agonisse de nos sarcasmes, à n’en pas douter, mais n’y a-t-il rien de plus que cela, nulle place pour rien sinon le désespoir du temps, chacun réduit au plus restreint périmètre de sa vie à lui, peut-être étendu au plus proche, l’immédiatement proche, toujours l’immédiateté, mais au-delà, myopie de tout idéal ? Parfois, je m’étonne de la facilité avec laquelle les corps se meuvent, comment ils ne s’effondrent pas, accablés, sous le poids de l’immédiateté de l’existence, de l’absence de profondeur, de la manifestation permanente du néant. Et moi-même, qui manifeste la conscience de tout cela, comment se fait-il que je ne m’effondre pas, que je ne décide pas que cette fois, c’est la fois de trop, que rien ne justifie que l’on s’inflige ce destin à l’imbécilité si parfaite, que rien ne justifie que l’on continue un jour de plus ? Du coin de la fenêtre que n’occulte pas le rideau à demi tiré seulement sur le boulevard, je regarde ces corps déterminés qui sont, viennent, agissent, franchissent, je considère la détermination avec laquelle ils vont quelque part, font quelque chose, me paraissent exister ou, du moins, en donnent toute l’apparence ; n’est-elle pas incompréhensible ? N’est-il pas incompréhensible que tout continue ? Il faut continuer, semble leur murmurer une silencieuse voix. Mais que ne sait-elle pas se faire entendre la voix qui les interrogerait gravement : À quoi bon continuer ? Ce n’est pas, c’est ce que je veux dire, que je ne veuille pas continuer, c’est que je me demande comment on fait pour vivre sans se demander : À quoi bon continuer ? Afin de trouver une réponse ou de ne la pas trouver. J’entends ceci : Ne crois pas que je ne vive pas, ne crois pas que, parce que je ne suis ni sur la couverture ni dans les pages des magazines — il faudrait brûler tous les magazines ; mais, comme on ne peut pas brûler l’idée du magazine et que les idées mortes finissent toujours par être réinventées, ce serait en pure perte —, ne crois pas, non, que, parce que je ne publie même pas, je ne vis pas, n’écris pas, c’est tout le contraire, en vérité, mais une vie, sans interrogation profonde, grave, d’elle-même, c’est un peu de vent malodorant qui passe avec le temps, et rien de plus. Or, cette chose insignifiante, comme se fait-il que tout le monde s’en satisfasse (même qui fait profession d’écrire et qui, au fond, tient plus du salarié que de l’artiste, ah, tristes gens, à vrai dire, je vous plains, mais un peu seulement) ? Je pourrais écrire jusques au moment de mourir. Et d’ailleurs, c’est ce que je vais faire, et c’est ce que j’ai déjà commencé à faire. Regarde.
neuf octobre deux mille vingt-trois
Afin de tâcher de savoir en quoi croire ou ne pas croire, j’entreprends le grand tour de moi-même, et du quartier. Marche ainsi treize kilomètres parmi ces êtres auxquels je me sens étranger, au cœur de la ville qui hurle, grondement des machines, stridences des sirènes, et les morts. Les morts dans le cimetière, les morts dans ma tête, les morts sont partout. En ce moment, mais pas seulement : les morts sont toujours partout. Nous choisissons simplement de les ignorer. Pourtant, ce ne sont que fantômes qui se tiennent et vont parmi nous ; nos amis, nos ennemis, nos frères. À quoi devrait-elle ressembler la ville pour me ressembler ? ne me suis-je pas demandé en marchant, mais j’aurais pu. Ce n’est que maintenant que j’y pense, sans trouver de réponse qui me paraisse convenir. À quoi devrais-je ressembler moi-même ? Et avant tout, à quoi est-ce que je ressemble ? Cherchant donc une réponse à mille questions dans les rues de mon quartier et le labyrinthe de mon esprit, il me semble, je crois, que je finis par trouver l’illumination. Quand je suis rentré chez moi après avoir marché, je me suis assis à ma table d’écriture et j’ai écrit. J’ai écrit la vision que j’avais eue en marchant. Des milliers de signes, neuf mille environ (et huit mille six cent trente-quatre, exactement, tu vois, même quand j’ai une vision, je n’oublie pas de compter les signes, comme un maniaque), milliers de signes pour que cette vision ne se tienne pas recluse dans le labyrinthe de mon esprit, mais existe en dehors de moi, là où tout le monde pourra la lire. Ensuite, une autre encore, manière de prémices à une suite, une autre vision, ou quelque chose de la sorte, je ne sais pas, simplement ce que j’imaginais qui, dans un récit, pourrait venir après l’exposition de cette vision, quatre cent quarante-cinq signes, exactement. Et puis, je n’ai plus pensé à rien, pendant un long moment, me plongeant dans les flots des horreurs du monde, tout à fait comme ce santon qui se tient à mes côtés, posé sur ma table d’écriture, ange Gabriel sans plus ailes ni crèche. Tout à l’heure, quand je me suis demandé à quoi je ressemblais, je n’ai pas pensé à lui, j’écrivais, je n’en avais pas conscience, à présent que j’ai de nouveau conscience de lui, il me semble que c’est à lui que je ressemble, les mains jointes en prière, ce petit ange de terre, fragile, dont les ailes sont brisées. Apparition de l’humilité. Et prière muette pour les défunts.
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