huit octobre deux mille vingt-trois

Parfois, écrire semble dérisoire, insignifiant. Que pèsent quelques faibles phrases face à la barbarie ? De quelle force pouvons-nous nous enorgueillir quand une balle seule suffirait à nous faire taire, mortellement et aussi simplement qu’on claque des doigts, presque sans le moindre effort, dans l’indifférence silencieuse de l’univers ? Et pourtant, c’est ici que je veux en venir, il faut écrire ; c’est ce qui sauve de la barbarie. Non pas protège contre elle, il n’y a pas de protection contre la barbarie, elle est universelle et le progrès est sans effets sur elle, mais la rachète, rédime qui se laisse conquérir par elle. Le monde est l’ensemble des ruines à venir. Je voudrais qu’il en fût autrement mais je sais qu’il en est ainsi, qu’il en sera toujours ainsi —l’utopie de l’avenir est une illusion —, et que la tristesse qui me gagne, m’envahit, prend le contrôle de moi, cette tristesse n’est pas le signe que je suis faible — exactement comme les phrases, en effet, les larmes sont sans poids face à la barbarie —, mais la marque que j’ai encore quelque chose d’humain. Et que ce quelque chose est la meilleure part de ce que je suis, de ce que nous sommes. Ce n’est pas le monde qui est révulsant, mais ce qu’en fait qui le peuple. Il y a une dignité de la tristesse — n’est-ce pas ce que j’ai dit, hier au dîner, à C. ainsi qu’aux autres ? Ou, pour dire la chose autrement, la tristesse nous élève à la dignité de la conscience du monde, de la conscience de la réalité de l’univers, un univers qui n’est pas fait pour nous, qui n’est pas destiné à nous accueillir, mais où il faut que nous trouvions notre place, où il faut que nous fassions une terre à notre mesure. Et puis, oui, peut-être qu’écrire est dérisoire, mais exactement comme la tristesse, écrire me semble digne. Qui serait assez inhumain pour renoncer à la dignité ? À dire le vrai ? N’importe qui.

six octobre deux mille vingt-trois

Comme le livre que j’avais emporté avec moi pour le lire au jardin (Syllogismes de l’amertume), je m’en suis aperçu dès les premières lignes, je l’avais déjà lu (et plus ou moins au même endroit, je m’en souviens à présent ; peut-être suis-je un peu trop logique), assis dans le jardin, à la place, j’ai écrit un poème. Dans le petit carnet au bison noir où je l’ai consigné, je n’ai pas noté les séparations entre les vers, mais je peux les retrouver rien qu’en lisant le poème, qui impose son rythme, preuve que c’est un bon poème, c’est-à-dire : qu’il est bien composé, ce qui ne veut pas dire que c’est un beau poème, c’est-à-dire : qu’il est bien écrit. Le vacarme qui régnait autour de moi, je m’en suis aperçu encore plus clairement en rentrant à pied chez moi, c’était le vacarme de la ville, son mode d’être ordinaire, ce grouillement incessant de gens et de véhicules en tout genre, qui rend sensible, palpable quasi, l’expansion irrésistible de l’humain, son omniprésence. Ce que j’ai ressenti dans le jardin, et dans la rue ensuite, c’est qu’il n’y a plus nulle part de havre de paix et que, sous les apparences pacifiques que prend le monde social dans lequel nous sommes plongés dès le plus jeune âge, il n’y a pas de paix, il n’y a que la guerre sous des formes diverses, plus ou moins explicites, plus ou moins violentes. Le vacarme, le bruit incessant, le rugissement des moteurs, le hurlement des sirènes des ambulances, des sirènes des voitures de police, sont la forme sonore de la guerre sociale permanente. Tant et si bien que ce qui nous caractérise, nous humains postmodernes prétendument épris de pacifisme, c’est la haine de la paix que nous poursuivons de nos rages assourdissantes. Il faut composer avec cela. Doublement, pour ainsi dire, à la manière sainte de John Cage et à celle antiautoritaire d’Adorno. Ce dernier, en effet, décrit bien, au §19. de Minima Moralia, comment la technique, en dispensant l’être humain de maîtriser ses gestes (plus la vie devient automatique et plus on fait n’importe quoi), a imposé le bruit et la violence comme la norme de l’existence. Bien qu’il faudrait citer cet aphorisme dans son intégralité, voici les deux passages qui me semblent les plus saisissants : « La technicisation, écrit Adorno dans « Entrez sans frapper ! », a rendu précis et frustes les gestes que nous faisons, et du même coup aussi les hommes. Elle retire aux gestes toute hésitation, toute circonspection et tout raffinement. Elle les plie aux exigences intransigeantes, et pour ainsi dire privées d’histoire, qui sont celles des choses. C’est ainsi qu’on a désappris à fermer une porte doucement et sans bruit, tout en la fermant bien. Celles des voitures et des frigidaires, il faut les claquer ; d’autres ont tendance à se refermer toutes seules, automatiquement, invitant ainsi celui qui vient d’entrer au sans-gêne, le dispensant de regarder derrière lui et de respecter l’intérieur qui l’accueille. » Et, quelques lignes plus loin, il ajoute : « Dans les mouvements que les machines exigent de ceux qui les font marcher, il y a déjà la brusquerie, l’insistance saccadée et la violence qui caractérisent les brutalités fascistes. » L’antifascisme dont se revendique la nouvelle gauche est absurde parce que c’est notre existence même qui est devenue fasciste. Il ne s’agit donc pas de lutter contre le fascisme, comme si c’était quelque chose d’étranger aux bonnes gens, l’exclusive de réactionnaires arriérés, mais de nous défasciser, tous autant que nous sommes. L’antifascisme n’est pas la lutte contre un autre, radicalement différent, mais la lutte contre nous-mêmes, contre ce que le monde social a fait de nous, contre l’absence de paix, cette paix dont le développement de la société capitaliste (au sens de société dominée par la technique et la marchandise) nous a privée. Il ne sert à rien de lutter contre quelque chose si l’on ne s’est pas soi-même examiné jusqu’à l’os, dépouillé, si l’on n’a pas pris le soin de sculpter sa langue pour qu’elle sache dire quelque chose, loin des tics en toc de l’époque devant lesquels on abdique. Et mon poème ? Le voici, dont le dernier mot pourrait être le premier, l’intitulé :

Quelque chose dans l’air
où flotte mon incompréhension.
Si l’on ne voyait que ce coin de l’univers,
ne pourrait-on croire que tout est parfait ?
Et peut-être, le tout est-il parfait,
qui sait ?
Trois corneilles
sur un à-plat d’herbe fraîche
font la sourde oreille.
Des deux passions de l’humanité
— faire du bruit avec la bouche
ou n’importe quoi
et manger avec les doigts —,
je ne sais laquelle est la plus barbare,
la plus banale non plus.
Je lève les yeux :
les corneilles ont disparu.
Automne.

cinq octobre deux mille vingt-trois

Le 21 janvier 1743, Marie-Gabrielle de Durfort de Lorge, duchesse de Saint-Simon et épouse du duc, décède. Ce jour-là, après avoir noirci une ligne de son manuscrit de larmes et de croix, Louis de Rouvroy, son mari, interrompt pour l’unique fois en dix ans (1739-1749) la rédaction de ses mémoires. Il ne les reprendra qu’au mois de juillet de la même année. Dans son testament, en 1754, il prendra concernant son inhumation les dispositions que voici : « Je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps soit apporté et inhumé dans le caveau de l’église paroissiale dudit lieu de La Ferté, auprès de celui de ma très chère épouse, et qu’il soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer, qui attachent nos deux cercueils si étroitement ensemble et si bien rivés, qu’il soit impossible de les séparer l’un de l’autre sans les briser tous deux. » Liens sacrés, et éloquents quant à l’homme, qui décèdera l’année suivante, le 2 mars 1755. « De larmes et de croix », cela ferait, je crois, un beau titre de livre, sur l’amour, le désespoir, le néant de l’existence, les liens sacrés, et ce qu’il demeure de la beauté du monde. Peut-être que j’y pense à cause des Larmes et des saints, le premier livre de Cioran que j’ai lu. On peut consulter la page du manuscrit de Saint-Simon sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. Cette page, je l’ai téléchargée et je l’ai glissée dans un dossier sur mon disque dur que j’ai intitulé, fort logiquement, « Saint-Simon. » Elle porte le numéro 1153 et, à cette époque-là, Saint-Simon narrait les événements qui s’étaient déroulés en 1711. Qui la regarde ne peut pas n’être pas gagné par une grande émotion à la vue de ces petits signes étranges, pas plus gros que des lettres, qu’interrompt seulement une croix, et puis reprennent, jusqu’à la fin de la page. Quand j’ai commencé à écrire ces lignes, c’est le moment que le ou les voisins du dessus, je n’ai pas vraiment envie de le savoir, ont choisi pour inonder le monde, ou du moins l’étage où je me trouve réfugié, recroquevillé dans mon lit, pour écrire, de leurs infrabasses immondes. L’ordinaire du monde est immonde, c’est tout ce que je trouve à en dire. Il semble tout faire pour s’opposer à la vie, à la concentration, à la paix, au plaisir que l’on peut bien trouver à regarder une page d’un manuscrit autographe vieille de deux-cent quatre-vingts ans. Il ne faut pas sa battre contre l’immondice du monde, tout combat est perdu d’avance, mais cultiver ce qu’il demeure de la beauté du monde et essayer, autant que faire se peut, d’en apporter un peu, d’inventer quelque chose qui ne soit pas totalement répugnant. L’émotion que je ressens à regarder la page du manuscrit, c’est surtout l’attachement du duc à son épouse qui en est la cause, geste noble qui signe l’impossibilité du détachement. Et si l’œuvre reprend, parce qu’il faut bien la mener à sa fin, tombeau pour un amour, quant à lui, le deuil est interminable.

quatre octobre deux mille vingt-trois

Palinodies. — L’époque n’est pas aux esthètes. Il faut se vendre et, pour ce faire, tout déballer, confesser, témoigner en public de la minorité à laquelle on s’identifie, avec qui l’on couche, et surtout comment, dans les détails, sans rien occulter, position après position, égrainer l’ivraie des partenaires, et puis faire l’état des lieux de comment ça va avec papamaman ? et ton psy il en pense quoi ? et comme antidépresseurs, tu prends quoi, toi ? Pour qui n’en prend pas, des antidépresseurs,  on le comprendra, les temps sont rudes. Furent-ils jamais bons pour les esthètes ? Probablement pas. Mais, au moins, le XIXe siècle eut la décence, reste d’aplomb, de dignité, de tenue d’un autre temps, déjà, oui, déjà d’un autre temps, la décence, dis-je, en un mot, d’intenter un procès aux Fleurs du mal de Baudelaire, — et de le gagner. Épaves dans la mer de merde de la littérature. Aujourd’hui, vers la fin du premier quart du XXIe, qui donc ne fait que commencer, frissons glaçants d’angoisse à cette idée, à l’heure où tout se compte, les esthètes n’ont même plus la chance d’être frappés d’indignité nationale, on se contente de ne pas les acheter. Invendables. La société les met au ban par indifférence, par passion de la normalité, par culte du lucre, vrai monothéisme de l’Occident. Un peu avant de me faire ses réflexions qui, pour moi, sont intimement liées à celles qui vont suivre à présent — quand même cela ne le semblerait pas, pour moi, c’est évident —, sans les relire, j’ai songé aux pages que j’ai écrites sur l’Italie, avant l’été, et je les ai trouvées bien ridicules. Je me suis fait l’impression — c’est-à-dire : je me suis vu littéralement ainsi —, je me suis fait l’impression d’une espèce de petit-bourgeois qui, le ventre bien plein, éructe contre qui l’a rempli. La vérité, et le plus sobrement du monde je le dis, la vérité est beaucoup plus simple que toutes les contorsions intellectuelles auxquelles j’ai pu me livrer dans ces pages indigestes et donc, quoiqu’on ne puisse plus ne pas le taire désormais sans passer pour un réactionnaire arriéré, tant pis, dès lors, donc, je suis français. Un point, c’est tout. C’est la langue française qui me berce depuis l’enfance. C’est cette langue dans laquelle j’ai appris à lire, à penser, à rire, à pleurer, à aimer. C’est cette langue que j’écris. Et, malgré quelques maigrichonnes tentatives pour m’en séparer, ne conçois d’écrire dans aucune autre. Ce qui, soit dit en passant, n’empêche pas le rapport aux autres, bien au contraire, à toutes les autres langues de la terre, mais toujours sous l’espèce de l’altérité. Chose que le désir d’indifférenciation de notre temps ne peut que méconnaître. Et raconter n’importe quoi. Mais, c’est une autre question. Au fond, de vraie minorité, il n’y a que la mienne, esthète, tout seul sur mon île déserte où, un peu trop souvent à mon goût, je m’ennuie. De ses rives lointaines me parviennent les échos de la vraie vie. Là-bas, c’est la grande nuit. Et malgré leur perpétuelle canicule, les gens meurent de froid.

trois octobre deux mille vingt-trois

Dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers (*) faut-il être tombé pour ne pas appeler un enfant et lui souhaiter un joyeux anniversaire le jour de son anniversaire, pas même lui écrire un petit message, rien ? J’aimerais dire ou croire que je ne sais pas, mais ce n’est pas vrai, je le sais très bien, ce trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers, c’est le monde normal, la réalité dans laquelle les gens vivent. J’aimerais ne pas savoir, mais je me refuse à vivre dans l’illusion. Alors je regarde, alors je sais, alors je suis désespéré, alors je me lamente, alors j’écris. Pourquoi est-ce que les gens préfèrent ce qui est laid, veule, abject, pourquoi s’entêtent-ils dans la bêtise, la mesquinerie, la médiocrité ? Ne sont-ils capables de rien d’autre ? Rien que cette immuable nullité ? Au numéro 49 du boulevard, depuis des jours et des jours, des hommes s’acharnent à faire des travaux dans une espèce de petite boutique enclavée entre une porte de garage et une porte d’immeuble où depuis des années et des années se succèdent avec toujours la même absence absolue de succès commercial des enseignes qui vendent des trucs immangeables, tour du monde de la malbouffe, de la Bretagne au Vietnam en passant par la Réunion et puis l’avenir proche nous dira quoi encore. Pourquoi ? Il en faut de la détermination pour faire le mal, pour enlaidir le monde, faire du bruit et salir encore, dégrader les choses, vendre des sous-produits de consommation courante à des gens qui sont déjà en surpoids, imposer son image et sa conception du monde brutale et crasse à des gens qui n’ont rien demandé, casser, frapper, couper, taper, battre, avec un acharnement qui semble enraciné au cœur de l’humanité, affirmer sa présence en rendant le monde plus laid qu’il ne l’était précédemment. Il faut aimer détruire pour s’obstiner ainsi, investir temps et argent à rendre le monde moins bon, moins beau, moins intéressant. Moi qui suis parfaitement étranger à ce genre de sentiments, ou plutôt à cette absence de sentiments, moi qui suis trop sentimental, au contraire, je regarde tout cela avec les yeux qui étaient les miens, déjà, quand j’étais enfant. Et tout comme je comprenais alors, je comprends aujourd’hui. Et parfois, oui, j’aimerais mieux ne pas comprendre, j’aimerais mieux ne rien savoir, mais pour mon malheur, je sais, pour mon malheur, je comprends, et je regarde ce monde que je comprends, ce monde que je connais, je regarde la hargne avec laquelle les hommes, les hommes et les femmes, c’est-à-dire, font en sorte de le rendre moins beau et moins bon pour servir ce qu’ils s’imaginent être leurs intérêts, quel désintérêt du monde, me dis-je, et oui, c’est vrai, je me lamente parce que je me sens désespéré, j’aimerais mieux ne rien voir, j’aimerais mieux n’être pas là, mais où faudrait-il être pour ne pas le voir, pour ne pas le savoir, pour ne pas avoir à le subir ? et la réponse aussi, la réponse, je la connais, elle est simple comme la langue qui coule entre mes doigts quand j’écris : nulle part. Je sais dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers il faut être tombé pour ne pas faire signe à l’enfant qui fête ses huit ans. C’est le trou sombre et froid où tombe qui hait la vie, qui s’emploie par tous les moyens à y mettre fin, la raccourcit, veut en finir avec la vie parce qu’il ne sait pas en finir avec la haine qui est la sienne. C’est le trou sombre et froid où tombe qui, ne sachant pas inventer sa vie, préfère la salir, l’enlaidir, la détruire. C’est le trou sombre et froid où tombent les êtres humains. Et il n’a rien d’extraordinaire, ce trou sombre et froid, non, il est tout bêtement ordinaire, il est tout simplement banal, il est tout simplement normal. C’est là que, n’y prêtant pas attention, tout le monde finira par tomber. Et la vie de finir mal, infiniment mal. 

(*) Note. — Je pense que la conscience et l’univers sont une seule et même chose : la conscience est ce par quoi notre corps fini se met en relation avec l’univers, lequel est infini ou potentiellement infini.

Note (sans appel cette fois). — J’avais écrit tout à fait autre chose pour commencer. Une manière d’aphorisme qui se trouve encore sous la ligne où j’écris au moment où j’écris mais que je vais copier, après avoir écrit cette note sans appel, dans mon cahier au bison rouge parce que je n’ai pas renoncé à cet aphorisme, non, mais quelque chose m’a porté ailleurs. Je sais que, dans une certaine mesure, l’aphorisme en question est plus intéressant que les lignes que je viens d’écrire, il a une portée universelle, comme on dit, ou du moins, c’est dans cette direction qu’il tend. Et (je viens de le relire), je crois en ce que j’ai écrit, mais écrire, penser, ce ne saurait être fait uniquement de pensées abstraites enchaînées les unes à la suite des autres auxquelles on donne un air de vérité pour s’assurer que, si toutefois l’on ne prend pas le pouvoir, on a tout de même raison, l’avenir le prouvera. Ce qui tombe toujours assez bien puisque soi-même, l’avenir auquel on pense disant cela, on ne le verra pas. C’est toujours une possibilité, en effet, de ne lire dans ce journal que ce que l’on a envie d’y lire, d’en faire une sorte de traité de philosophie saupoudré de notations intimes, ou l’inverse, en fonction de ses préférences personnelles. Mais alors, pour paraphraser une formule de Morton Feldman, on me lit avec ses yeux à soi, et pas mes yeux à moi. Mes yeux à moi voient tout cela. Moi, j’embrasse tout cela parce que, au fond, malgré toutes les différences qui existent entre les niveaux, les genres, les registres, les domaines, les champs, mon Dieu, que sais-je encore ? malgré toutes les différences, la vie, enfin, la vie, la mienne en tout cas, ma vie embrasse tout cela, ma vie est l’embrassement de toutes ces nuances, de toutes ces différences, de toutes ces distinctions. Et maintenant, je peux copier mon aphorisme dans mon cahier.

deux octobre deux mille vingt-trois

Du doigt, je caresse la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. Chasteté relative, je ne franchis pas la frontière du tissu. Et puis, je lui demande : « Je peux t’embrasser ? » Les lèvres se préparent à. Quand je me dis : « Mais je n’ai jamais caressé la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. » En rêve, oui. Je dors. Si seulement j’avais su alors ce que je sais maintenant. Quelle idée imbécile : cet apprentissage, c’est la vie. Et cette dernière remarque aussi est imbécile. Tout est-il donc imbécile ? Ai-je rêvé, adolescent, que je caressais les seins d’Anne-Sophie ? Oui, ils me fascinaient, j’en avais envie. Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas osé. C’est ainsi. Et, même en rêve, je ne réalise rien. Pourquoi ai-je rêvé que, du doigt, je caressais la pointe du sein droit d’Anne-Sophie, cette nuit ? Imbécile encore, cette question : je n’en ai pas la moindre idée. Et même si je le savais, qu’est-ce que cela changerait ? Depuis combien d’années n’ai-je pas revu Anne-Sophie ? Cette question n’interroge-t-elle que l’âge ? À présent, je puis répondre à la question que j’ai posée à l’instant : « Tout est-il donc imbécile ? » Aujourd’hui, Daphné a huit ans. Et je me souviens parfaitement des événements qui ont eu lieu il y a huit ans. Des heures avant et des jours après, tout est parfaitement clair comme si rien ou presque, rien qu’un peu d’air, rien qu’un peu de poussière, rien ne me séparait de ce temps-là. L’âge, qu’est-ce ? Le sentiment du temps, la conscience d’un certain écoulement ? J’ai déjà raconté, ce me semble, comment, revenant vivre à Paris, à l’adresse même où nous demeurions quand Daphné est née, mais de l’autre côté de la cour intérieure, dans cet appartement dont trois fenêtres donnent sur le boulevard, il m’avait semblé que tout ce qui distinguait la personne que j’étais alors de la personne que je suis aujourd’hui se trouvait là, dans ces quelques mètres à peine qui séparent un bâtiment de l’autre. Et le fait que je ne puisse plus traverser la cour intérieure et gravir les marches jusqu’au deuxième étage pour rentrer chez moi, ce fait inscrit tout le temps qui a passé dans l’espace. Un espace réduit, un petit cube plein d’air qui resterait muet pour quiconque ne décèlerait pas, à travers lui, tout ce que j’y vois moi, toute la vie que j’y trouve. Mais les souvenirs ne devraient pas nous attacher au passé, ils devraient bien plutôt nous en libérer : avec eux, c’est tout le temps écoulé que nous portons avec nous, ce temps qui ne nous quitte pas, mais nous accompagne, nous enveloppe. Et si jamais ils nous étouffent, ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre, dans le dessein barbare de récrire le passé, mais à nous, qui n’avons pas appris à vivre, qui n’avons rien appris du tout. J’aime à croire que j’apprends quelque chose, que je suis meilleur aujourd’hui que je ne l’étais hier, mais est-ce bien sûr ? Et que faire de cette incertitude ? L’accepter sans doute, elle aussi, pour ce qu’elle est : la réponse psychologique à l’indétermination de toute chose. Et, puisque l’indétermination est dans les choses mêmes, apprendre à vivre — bien vivre —, pour en donner un aperçu peut-être un peu rapide, un peu facile, ne serait-ce pas accepter l’incertitude sans en concevoir nulle angoisse ?

premier octobre deux mille vingt-trois

Si les animaux le pouvaient, se prendraient-ils en selfie ? C’est ce que je me suis demandé en voyant cette jeune femme le faire avec son chien. Elle était là, assise à l’ombre d’un arbre sur l’herbe fraîche, par la belle après-midi d’un dimanche de notre éternel été. Et je pourrais en jurer, quand elle a pris le cliché, j’ai vu le chien poser. Quelques instants plus tôt, c’était un jeune homme qui trottinait derrière le sien avec le sac  plastique rempli de ses déjections à la main. Cette passion pour les matières fécales animales de l’humanité occidentale tardive, laquelle ne se reproduit presque plus mais voue un culte inédit aux bêtes qui vont à quatre pattes (chien, chat, et caetera), on hésite à chercher à savoir ce qu’elle veut dire exactement : dans notre désir d’extinction, expions-nous les fautes que nous nous imputons en nous faisant les laquais d’êtres privés du langage ? Probable. Mais certain ? Non, je ne le crois pas. C’est peut-être toujours le même fantasme qui s’exprime par tous les moyens : être sans langage, que cette aphasie soit l’au-delà du langage, l’inexprimable, l’indicible, ou l’avant le langage, l’enfance de l’infans, qui ne parle pas encore. Les animaux domestiques sont les enfants dont l’humain nullipare rêve en public : comme ils n’accèderont jamais au langage, ils resteront toujours sous la dépendance du maître dont ils auront toujours besoin, maître qui a beau jeu de se proclamer l’ami de qui ne peut pas, par nature, lui répondre. Inéducable, mais dressable — dans son immense bonté, l’humain n’oublie pas de se faire obéir —, l’animal domestique ne s’émancipera jamais, il ne fera jamais de son maître la victime de son ingratitude, il sera toujours là, la langue d’autant mieux pendante qu’elle ne dit rien, à attendre qu’on le nourrisse, qu’on le sorte, qu’on ramasse après qu’il a fait ses besoins. Plus encore que le chat, qui évoque encore des images sataniques, le chien est la parfaite image de l’humanité occidentale tardive ; on le conseille mieux aux gens trop mous, trop gros, trop vieux, trop usés ou trop paresseux pour faire du sport, c’est dire si les choses sont bien faites. L’humain tardif de l’Occident trouve ainsi dans l’animal domestique cet être dont la gratitude ne cessera qu’avec sa vie même, l’image parfaite de lui-même, sorte de saint sans religion, sans culte ni rite qui excède la quotidienneté banale de la routine. Pour l’humain occidental tardif, l’histoire s’achèvera sans doute dans sa relation avec l’animal domestique : la vie de ce dernier, plus courte que la nôtre, s’épuise dans la répétition ne varietur des mêmes gestes, des mes actions. C’est l’éternel retour du même à l’échelle microscopique de l’appartement, du jardin public, de la promenade postprandiale dans le quartier. La vie petite mais heureuse est devenue le rêve accompli, et à peu de frais, d’une humanité fatiguée d’elle-même, que sa mission civilisatrice a épuisé et qui ne croit plus en grand-chose, en tout cas pas en elle-même. Sachant cela, qui n’aurait envie de hurler, à la lune, à la voiture au passant qui passe, à n’importe quoi ?

trente septembre deux mille vingt-trois

Je serai le dernier Français heureux. C’est étrange comme façon de voir les choses, non ? Sans doute, mais elle me convient. Non que j’aie envie d’être numériquement le dernier, mais plutôt parce que, dussé-je compter pour le dernier Français heureux, je le serais volontiers. Ce matin, quand je suis allé jusqu’à l’Hôtel de Beaune, sis au numéro 7 de la rue du Regard, pour y voir la demeure où Chateaubriand a vécu de 1825 à 1826, et qui se trouve aujourd’hui être le siège social de PRO BTP, le groupe de protection sociale du bâtiment et travaux publics, il y a une plaque de l’autre côté du porche, symétrique à celle qui indique la présence de Chateaubriand en ces murs, cela ne m’a pas découragé, j’ai trouvé la rue si belle que je me suis dit que, si jamais j’y trouvais un grand appartement, je serais disposé à y finir mes jours, avec Nelly, bien sûr, lui ai-je écrit dans un petit message que je lui ai envoyé et, sans que je comprenne très bien pourquoi elle ne m’a pas abattu, la très faible probabilité pour que nous trouvions un grand appartement où finir nos jours dans cette rue, principalement pour des raisons financières, ne m’a pas abattu. J’ai remonté la rue du Cherche-Midi où j’ai croisé Gérard Depardieu, tout de noir vêtu, baskets noires, pantalon de jogging noir, chemise noire, qui tenait un balai entre ses mains et était occupé à discuter avec le chef du restaurant qui se trouve à côté de chez lui. Cette saynète, quoiqu’improbable, m’a paru si normale qu’une fois de plus en quelques instants  à peine au cours de cette matinée d’automne, j’ai été gagné par un sentiment de réelle félicité, qui aurait pu se traduire en une phrase : « J’aime Paris », laquelle phrase ne signifiait pas littéralement ce qu’elle signifiait, du moins pas exclusivement, mais : tout est bien, la vie est belle, et je suis heureux. Et que non, à prendre les choses au sens propre sous l’enveloppe duquel elles se livrent à nous qui n’avons pas de pitié pour elles, non, que tout ne soit pas bien, et que la vie ne soit pas belle, non, cela n’a pas entamé mon bonheur. Ce n’est pas à ce moment-là, c’est un peu plus tard, après le déjeuner, quand je suis de nouveau sorti me promener, parce que j’avais besoin de prendre l’air, parce que j’avais besoin de bouger, que j’ai pensé que je serai le dernier des Français heureux, non que la France (j’abuse de cette figure de style en « non que… mais… », mais tant pis) et les Français me donnent effectivement des raisons d’être heureux, mais peut-être aussi pour cette raison que la France et les Français me donnent des raisons de ne l’être pas, et que moi, je me dis, que c’est imbécile, certes tout est dégueulasse, mais c’est à cause de nous que tout est dégueulasse, les choses ne sont pas ainsi en soi, c’est nous qui les rendons telles, les façonnons à notre image de tristes gens dégueulasses, querelleurs et niveleurs, qui ne savons plus regarder le ciel et dire : « C’est beau » ni ouvrir un livre et dire : « C’est bien. » De l’autre côté du boulevard, en plus des marchands de kebabs et de sandwichs américains qui pullulent à droite et à gauche de ce côté-ci du boulevard, à croire que les gens ont la passion de manger avec les doigts, sorte de régression post-moderne vers une espèce de préhistoire culinaire, un restaurant, ou quelque échoppe qui en tient lieu, est en train de s’ouvrir, le Mont’Frenchy où, sans vouloir surinterpréter pour faire le malin, on aurait toutefois tort de ne pas voir une image de ce que la France est en train de devenir. Comme ces linguistes qui mettent à l’index les expressions telles que « niveaux de langue », lui préférant l’administrative locution « registres de langue », pour ne pas faire de hiérarchie, des fois que quelqu’un ait l’idée saugrenue de prétendre que la langue de Saint-Simon est supérieure aux borborygmes de nos contemporains illettrés, nous fabriquons une civilisation qui flotte sur le néant que laissent les ruines de ce que nous saccageons au nom du profit et de notre fausse bonté. Sauf que je n’ai pas de larmes à pleurer, pas pour cela, tu vois, et c’est sur cette absence de larmes, peut-être, que se fonde ma nouvelle folie : être le dernier Français heureux. Sanctus Hieronymus dixit.

vingt-neuf septembre deux mille vingt-trois

Je ne suis pas allé au cours de corse, et je n’y irai pas. C’était un fantasme. Qui, comme tous les fantasmes, ne résiste pas à son exploration. Mais il fallait l’explorer, oui, cela est indubitable, sinon le fantasme aurait demeuré, comme tous les fantasmes, dans un « et si… » constamment répété alors qu’il n’y a rien. Rien, c’est excessif : un fantasme, c’est loin de n’être rien, mais que ce soit quelque chose ne suffit pas pour que ce soit quelque chose à faire, en plus de le prendre en considération. J’ai pris « mes origines » en considération, c’était le moins que je pouvais faire. Néanmoins, quand, dessinant rapidement l’arbre de ma généalogie depuis moi-même jusqu’à mon arrière-arrière-grand-père, il m’a semblé comprendre l’illusion qui se logeait au cœur de ma mémoire, illusion qui est dans l’air du temps, l’individu libéral cherchant toujours à se convaincre que, derrière l’autonomie que lui ont prêtée les Lumières, se trouve quelque chose de plus profond, des origines, des racines, alors même que notre nature est d’être déraciné, de nous déraciner sans cesse. C’est ce que j’ai écrit dans mes notes sur l’Italie, je crois : mes racines poussent devant moi. J’ai essayé de voir ce qu’il y avait derrière, eh bien, il n’y a rien. L’illusion qui se loge au cœur de ma mémoire, illusion bourgeoise, masque la raison pour laquelle les émigrés toujours émigrent : dans l’espoir d’une vie meilleure. Mon arrière-grand-père, berger d’un troupeau qui ne devait probablement pas être le sien, quittant son village natal pour se faire ouvrier sur la rade de Toulon, voilà qui est sans équivoque. Et l’on trouve désormais, dans la branche continentale des Orsoni, des enseignants, des dirigeants d’entreprise, des anciens élèves de Sciences-Po, des cadres supérieurs, et même un écrivain dont la fille aime le théâtre, les livres, la danse, la musique. On a toujours tendance à ne voir l’histoire que dans un seul sens quand elle va dans toutes les directions à la fois. Au fond, quand j’y pense en tâchant d’être sincère, il n’y a que ma langue, la langue française, à laquelle je sois profondément attaché : nulle terre originaire, rien que son souffle léger comme l’air et son histoire vaste comme les millénaires. Mes racines ainsi, qui poussent devant moi, mes racines s’étendent aussi loin que le permet la langue que je parle, la langue dans laquelle j’écris, cette langue que j’aime profondément. Quand il m’arrive de dire qu’elle est morte, et de le déplorer, élégiaque, ma langue, ce n’est pas pour l’assassiner, mais parce que les amours qui ne sont pas conscientes de leur fragilité ne peuvent pas durer. Qu’est-ce que tout cela fait de moi ? Je ne sais pas, peut-être un membre de cette engeance bizarre qu’on appelle « les Français » et que, de nos jours, tout le monde semble se faire un devoir de détester. À commencer par les Français eux-mêmes, tristes gens. Il est vrai que, avec notre histoire sanglante, nous ne sommes pas sans défauts, mais qui peut bien se flatter de l’être ? Assis à mon bureau pour écrire, du bœuf en daube qui mijote en sa cocotte me parviennent les effluves. Et, malgré les bruits insensés des moteurs à explosion qui irriguent le boulevard, flux perpétuel, en attendant les pintades du bar qui sortent avec le soir (« pintades », parce qu’elles boivent des pintes jusqu’à plus soif), l’automne naissant a quelque chose de délicieux. Peut-être, est-ce le parfum. Peut-être, est-ce moi. Peut-être, est-ce toi. Peut-être, est-ce tout. Dans le cahier au bison rouge, pages de notes prises hier au soir, et puis un poème, ce matin, écrit en chemin et copié ensuite, ainsi qu’une sorte d’aphorisme. Un poème (étrange, comme moi), il y a longtemps ce me semble que je n’en avais pas écrit un. Tout est neuf. Tout est toujours neuf. Et si vieux.