Il pleut. J’ai froid. Mais je n’ai pas envie d’allumer le chauffage, pas encore non. Je veux me priver de ce luxe durant quelques heures de plus. Je commence à rédiger un paragraphe, et puis je l’efface. J’en commence un second et celui-là aussi, je l’efface. Je ne bouge plus. Je regarde le boulevard. Quand quelque chose résiste, faut-il abandonner, l’écriture ne pouvant se dérouler que dans une sorte de flux, d’écoulement qui semble sans entrave ? Ou cette résistance est-elle le signe qu’il y a quelque chose à débloquer, comme un verrou qui attend la bonne clef ? Je ne suis pas certain de la qualité de cette dernière comparaison, mais je n’en vois pas d’autre. Continuons. Et revenons en arrière : ce matin, quand je suis sorti de chez moi pour aller courir, il faisait trois ou quatre degrés, cinq peut-être, mais pas plus, une pluie fine tombait et le vent soufflait en rafales. Je n’avais pas froid. Je ne sais pas si j’avais envie de courir. Je sais que je m’étais dit que j’irai courir et il me semble que je n’étais pas mû par un quelconque désir, plutôt par une forme d’obéissance à moi-même, à mes propres décrets pris la veille ou l’avant-veille, ou le jour d’avant, je ne sais plus, est-ce que cela a de l’importance ? Non, je ne le crois pas. Ce qui a de l’importance, c’est que je m’obéisse et que, ainsi, je sois capable de quelque chose. Étrange rédaction, mais c’est peut-être la bonne. Pourquoi ? Suis-je incapable ? Ce n’est peut-être pas tout à fait ce que je veux dire, j’entends : aussi littéralement, aussi brutalement, mais n’est-ce pas toutefois l’impression que je me fais, même sans en dire un mot, ce que je pense profondément de moi, que je suis un incapable ? et alors, quand je m’aperçois que je parviens à me faire obéir de moi-même, à respecter mes propres décrets, je me dis que tout n’est peut-être pas perdu. Pour courir ? Non, pas pour courir. Courir est une discipline, mais ici c’est une image. Une image transparente de quelque chose d’autre que je veux accomplir et que je ne parviens pas à accomplir. Et je ne sais pas si je n’y parviens parce que je n’en suis pas capable, parce que je manque de la discipline nécessaire pour ce faire, ou parce que ce n’est pas encore le bon moment, parce qu’il manque encore quelque chose que je n’ai pas encore trouvé, mais que je ne dois pas cesser de chercher, parce que c’est là, quelque part, je ne sais pas où, peut-être nulle part, peut-être faut-il l’inventer de toutes pièces, mais cela existe, cela peut exister, cela existera un jour, et il ne sera pas trop tard alors pour accomplir le x dont il s’agit. J’ai couru pendant une heure dans le jardin qui était d’autant plus beau qu’il était presque désert mais pas tout à fait : ce qui le rendait beau, je crois, c’était cet équilibre entre l’absence et les gens, le vide et les passants. Je ne flânais pas, mais j’aurais pu flâner, il y avait une belle qualité de lumière malgré la pluie qui tombait, le vent qui soufflait. Parfois, le jaune des feuilles tombées de l’arbre qui recouvraient le sol brillait comme de l’or chaud et humide et illuminait le passage. Le ciel n’était plus gris alors, il était éclairé par en bas, par un soleil qui montait de la terre sans brûler ni aveugler. Cette inversion du monde, chaque fois que je passais, j’avais envie de m’arrêter pour la contempler, pour essayer de déceler quelque chose de plus profond, mais peut-être n’y avait-il rien de plus profond, rien que cette apparence, fugace, parce que je passais dessus en courant, qui illuminait le monde d’une beauté à peine étrange. Quand je me suis arrêté de courir pour rentrer chez moi, la pluie a redoublé d’intensité pendant quelques instants et je me suis aperçu que j’avais les genoux et le bas des cuisses rougis par la pluie et le froid. Pourtant, je n’avais pas la sensation d’avoir froid, je n’avais pas la sensation d’être trempé par la pluie. J’avais le sentiment d’avoir fait ce que je devais faire, fût-ce quelque chose d’aussi dérisoire et insignifiant que courir malgré le froid et la pluie. Dans une rédaction antérieure de ce journal, je parlais d’une certaine « résistance du monde », et je m’aperçois que, dans la version actuelle, cette « résistance du monde » est devenue la résistance de l’écriture avec cette image du verrou qui attend la bonne clef. Au lieu de parler de « résistance du monde », j’aurais plutôt dû parler de « réticence du monde », au sens du monde qui m’inspire une telle forme de désapprobation. Je regarde le ciel par la fenêtre ; n’était l’agitation grossière, le monde serait doux. Et peut-être ne supporté-je pas qu’on fasse violence à cette douceur quand je la ressens. Non, pas quand je la ressens, pas quand je la conçois, quand je la perçois. Quand je la perçois, je voudrais dire : « Regarde » à quelqu’un, mais personne n’écoute. Alors, j’écris. Ce n’est sans doute pas aussi caricatural que cela, mais il y a quelque chose de vrai dans cette description. Alors, j’écris.
vingt-six novembre deux mille vingt-trois
Flâneur, le dimanche. Dire ici, l’émerveillement. Que, oui, Paris m’émerveille. Et je n’ignore pas, non, cette couche épaisse qu’il faut gratter pour espérer faire une expérience à peu près authentique, pas tout à fait fausse, du moins, du monde. Et que nous, qui n’accomplissons plus rien, me suis-je fait remarquer à moi-même, dans la cour carrée du Louvre, qui n’est plus un palais mais un musée, nous nous sentions étrangers à ces accomplissements passés, cela est-il de nature à nous étonner ? Au lieu de faire encore quelque chose, sur le marché unique de la planète, ce sont les incultes innombrables qui viennent nous visiter, on les voit, avec leur mine ahurie, qui se prennent en photographie dans toutes les positions possibles, les plus improbables, surtout. L’autre jour, et ce n’était pas la première fois que je m’interrogeais de la sorte, cependant que je courais au Luxembourg, je m’étais demandé sur combien de milliers de photographies un être humain normalement constitué vivant dans une grande ville comme Paris se trouvait figurer bien malgré lui. C’est une expérience de cette nature qu’il appartient à chacun de nous de faire. Empruntant ensuite la rue Saint-Honoré pour rejoindre les jardins du Palais royal, quand j’ai vu cet homme qui s’exprimait dans un dialecte incompréhensible se retourner sur lui-même pour cracher sans raison apparente sur l’homme qu’il venait de croiser, je me suis demandé quelle part de mon humanité je pouvais bien avoir en commun avec lui. L’homme craché, soit qu’il ne s’en aperçût pas, enfermé qu’il était dans sa bulle de kitsch, soit que, comme nombre d’entre nous, aussi, il n’eût pas le courage de manifester sa désapprobation, de peur de finir décapité, égorgé, massacré, ou je ne sais quoi, ne réagit pas au crachat de l’homme crachant, mais continua son chemin. Moi, j’ai regardé l’homme crachant. J’ai eu l’impression que, voyant que je le regardais, il avait soudain honte d’avoir craché sur l’homme qu’il venait de croiser, mais je n’en suis pas tout à fait certain. J’ai continué mon chemin, traversant les jardins, empruntant les passages, revenant sur mes pas, franchissant les ponts, d’une rive à l’autre, après être passé non loin des jardins où Marcel, dit-il, jouait quand il était enfant. Aujourd’hui, à en juger par le nombre incalculable de voitures qui continuent de passer, même un dimanche, il serait criminel de laisser des enfants jouer là, dans ces espaces qui n’ont de vert que le nom, et encore il jaunit, mais les temps changent, et ce phénomène du changement des temps ne nous étonne même plus. J’ai marché dans Paris, ce matin. Quand je suis sorti de chez moi, vers dix heures du matin, à l’exception de quelques clochards et autres propriétaires de chien en sortie pour les besoins de la chose, et donc de moi, les rues étaient encore presque désertes. Il faisait beau : même si le soleil n’était pas exactement radieux, le temps était agréable, l’air était sec et vivifiant. J’ai marché deux heures dans Paris, les yeux et les oreilles grand ouverts, les pieds légers, attentif à tout ce qu’il se passait autour de moi, que ce soit sublime ou que ce soit hideux, que ce soit délicieux ou que ce soit révoltant, que ce soit agréable ou que ce soit détestable, et je me suis senti si bien, malgré tout ce qui ne peut que déplaire, les gens, les choses, les touristes, les objets, tout, j’étais bien là où je me trouvais. Sans doute pour désépaissir la couche de mensonges qu’il faut supporter pour vivre, j’ai pris des photographies de ce que je voyais, me répétant, après avoir pris chacune d’entre elles, « Flâneur, le dimanche », et les autres jours aussi, j’aimerais, oui. Marcher dans la ville. Humer l’air de la ville. Quand je marche dans Paris, comme aujourd’hui, je ne comprends pas comment j’ai pu détester autant cette ville, avant de la quitter, sans jamais cesser pourtant de marcher dans Paris. À présent, il me semble que, ce que je détestais alors de Paris, ce n’était pas Paris même, mais le sentiment que j’avais d’être humilié, déclassé, méprisé. Aujourd’hui, je sais que la ville n’y était pour rien, qui accueille et détruit indifféremment qui y vient, qui s’y trouve. Mon esprit a changé, je ne suis plus celui que j’étais. Est-ce que j’aime mieux celui que je suis devenu ? C’est étrange car, bien que j’aie encore moins de succès aujourd’hui, je crois que : oui. Il faut embrasser le devenir. Épouser le devenir, me dis-je, ce que je fais, ce me semble, marchant dans Paris comme ce matin. Être dedans, les deux pieds dedans, être dans la vie, sans nulle distance, parcourir, traverser ; parcourir, traverser tels sont les synonymes d’être, en effet.
vingt-cinq novembre deux mille vingt-trois
L’impression de me cogner la tête contre les parois du bocal où je suis enfermé est-elle une illusion ou la conséquence d’une description, imagée, certes, mais à peu près exacte de la réalité ? Ce n’est pas que je me sente mal ou malheureux ou je ne sais quoi — moi, par exemple, si je m’ausculte jusqu’à l’os, je ne trouve rien qui justifie les reproches dont tel ou tel m’accable ni l’indifférence avec laquelle les gens du métier me traitent, tout à fait comme si je n’existais pas, et peut-être que je n’existe pas, comment savoir ? on ne peut jamais être absolument certain, n’est-ce pas ? —, au contraire, je me sens aussi bien que possible par les temps qui courent, le temps qu’il fait, et tout, et tout, mais ce n’est pas de moi en tant que je suis l’être que je suis qu’il s’agit, mais de moi en tant que j’habite ce monde, ce monde impossible à habiter, ce me semble en tout cas, non par essence (ce n’est ni une question de moi en tant qu’être ni une question de monde en tant qu’il est ce que son essence dispose qu’il est), j’entends par l’usage, l’usure (détérioration, non pas intérêt du prêt consenti) qu’on cause avec son usage et cette impression que le monde que nous habitons est de plus en plus abîmé, comme un paire de souliers dont l’un, à force de la porter, finit troué. Comparaison qui n’est pas heureuse, je l’admets bien volontiers, mais c’est celle qui m’est venue à l’esprit, peut-être parce qu’elle fait du monde quelque chose de trivial, ce que je crois qu’il est, encore une fois non en soi mais par suite de ce que l’on en fait. Il y a quelque chose du monde qui nous est donné — nous sommes mis là par le plus grand des hasards sans doute et il faut faire avec ce que l’on nous transmet ou ne nous transmet pas, ce que l’on détient ou ne détient pas, ce que l’on trouve ou ne trouve pas — et quelque chose que nous donnons. Dans l’écart entre le don et le don, c’est peut-être le destin du monde qui se joue. Et cette fois, c’est d’être grandiloquent qu’on me reprochera, et cela aussi, je veux bien l’admettre. Encore que, regarde, n’as-tu pas le sentiment que, chaque instant, c’est le destin du monde qui se joue ? Chaque instant est une bifurcation. Qui vit sa vie sans avoir conscience de ces innombrables bifurcations, la traverse sans rien comprendre. Elles ne sont pas le fruit d’un choix, ces bifurcations, elles nous expriment : il n’y a rien à choisir, c’est sentir qu’il faut. Et cultiver une sorte d’instinct du sens — sens de l’histoire, sens esthétique, et jusqu’à quel point ne se confondent-ils pas ? Et si je me prends moi, ce n’est pas que je sois mon exemple préféré, c’est que je suis le seul que j’aie sous la main. Et, au fond, ne suis-je pas semblable à quiconque, identique à n’importe qui ? Parler de moi, c’est parler de tout le monde. Parler de moi, c’est parler du monde.
vingt-quatre novembre deux mille vingt-trois
Quand je suis tombé au Luxembourg, ce n’était pas à cela que je pensais, mais au bras de ce vieil homme qu’allant dans le sens opposé au sien j’allais bientôt croiser. Je regardais son bras et je me demandais s’il était en train de faire une attaque ou s’il avait fait une attaque ou je ne sais quoi et j’étais tellement absorbé par la contemplation de son bras que je ne faisais plus attention où je mettais les pieds et alors je suis tombé. Par réflexe, je me suis protégé avec les paumes de mes mains en tendant les paumes de mes mains en avant pour amortir le choc, mais cela ne m’a pas empêché de m’étaler de tout mon long, non, je me suis étalé de tout mon long, et puis je me suis relevé, regardant les paumes de mes mains, voyant que je n’avais rien ou presque, rien qu’un peu de sang qui commençait de couler dans la paume de ma main droite. Je ne suis pas resté longtemps étalé par terre de tout mon long, légèrement de biais, en fait, sur le côté droit, c’est quelque chose contre quoi mon pied gauche a buté qui m’a fait tomber, mais le vieil homme qui venait vers moi aurait tout de même pu s’enquérir de mon état, me suis-je dit ensuite, quand, relevé, je me suis remis à courir, pas tout à fait comme si rien ne venait de se passer, puisque je regardais la paume de ma main et essayais d’activer les fontaines du jardin, mais elles sont coupées, sans doute dans le but d’éviter que l’eau gèle en hiver, pour me rincer les mains et enlever un peu du sang qui coulait dans la paume de ma main droite, il aurait pu s’enquérir de ma santé, oui, mais il ne l’a pas fait, non. Étrange, me suis-je fait remarquer. Continuant de courir, j’ai revu le bras — c’était le droit — le bras droit du vieil homme, et la façon étrange, étrange elle aussi, oui, décidément, tout est de plus en plus étrange dans ce jardin, la façon étrange, dis-je, dont il bougeait le bras et qui a attiré mon attention et tant que cela a causé ma chute. Je courais, je regardais la paume de ma main droite où le sang, déjà, commençait de coaguler, et je pensais au bras droit du vieil homme qui venait vers moi, à la façon étrange qui était la sienne de le remuer, tout à fait, me suis-je fait remarquer alors, tout à fait comme pour attirer mon attention, et il m’a semblé évident que, pendant le court laps de temps qui avait suffi à causer ma chute, fasciné par le bras ce vieil homme et, plus précisément, par la façon qu’il avait de bouger le bras droit pour attirer mon attention sur lui, j’avais été hypnotisé par ce vieil homme. Pourtant, il n’avait l’air de rien, ce vieil homme, non, il avait si peu l’air de quelque chose que, pour tout dire, je ne me souviens même plus de quoi il avait l’air, ni même comment il était habillé. Quand, après avoir repris ma course, je le revoyais en train de bouger le bras pour m’hypnotiser, j’aurais juré qu’il portait un short vert et une sorte de veste polaire verte, plus sombre, dégradées d’olive, mais, quand j’ai croisé un vieil homme, bouclant ma boucle autour du jardin du Luxembourg, vêtu d’un bas de pantalon de sport bleu marine et d’un haut assorti, il m’a semblé que c’était lui. Et, au fond, qu’est-ce qui me prouve que les deux perceptions ne sont pas vraies, toutes les deux, et que les deux hommes ne sont pas lui, tous les deux ? S’il m’a hypnotisé, ne peut-il pas me faire accroire aussi tout ce qu’il veut pour échapper à la justice, qu’elle soit divine ou immanente ou que sais-je ? Aussi, qu’est-ce qui me prouve qu’il est bien vieux ? Qu’est-ce qui me prouve que c’est un homme ? Qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas une femme ? Qu’est-ce qui me prouve qu’il existe ? À présent que je songe à cela, je me demande si je n’invente pas tout, si ce n’est pas mon esprit délirant qui fabrique de toutes pièces cette histoire, je me demande si, contrairement à ce que j’ai pensé sur le moment, je ne vais pas mal, en réalité, si je n’ai pas subi un choc à la tête qui m’a profondément perturbé, me faisant imaginer une réalité qui n’existe pas et prendre cette réalité inexistante pour la réalité existante. Qu’est-ce qui me prouve que, à la suite du choc, souffrant d’une violente hémorragie, je ne suis pas mort, en vérité, mort des suites de mes blessures ? Quand je suis tombé au Luxembourg, ce n’était pas à cela que je pensais, non, cela, je n’y pense qu’à présent, mais les poupées assassines dont Daphné m’a parlé, hier au soir, et qui lui faisaient si peur, m’a-t-elle dit en pleurant, la pauvre chérie, parce qu’elles viennent dans la nuit, entre minuit et une heure du matin, pour tuer les personnes qui ont des mauvaises pensées, les poupées assassines dont cette camarade d’école de Daphné lui parle, tous les jours, terrifiant ma pauvre fille adorée, qui n’entend rien à ces histoires horribles, les poupées assassines, qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas ce vieil hypnotiste qui les fabrique ?
vingt-trois novembre deux mille vingt-trois
Pris par un amour soudain de la vie — pris comme on est pris par l’émotion —, « de la vie », c’est-à-dire : de ma vie, je me suis demandé si ce ne serait pas, par hasard, les endorphines. Après avoir travaillé à mon essai de traduction refusée, le troisième en trois mois, environ, je suis allé courir pendant une heure, en effet, et c’est au retour de cette course que je me suis senti pris par cet amour de ma vie, un amour lucide devant un tableau de ma vie qui faisait voir avec la plus grande des clartés que j’avais de la chance d’être en vie, que j’avais de la chance d’être la personne que je suis. J’ai bien évoqué l’image de la nappe, blanche immaculée, que l’on sort pour une grande occasion, on s’apprête pour cette occasion, cuisine les mets les plus fins, carafe des vins choisis avec soin, avant de constater qu’il y a une tache. Alors, on ne voit plus que cette tache, minuscule pourtant au regard de la superficie de la nappe, mais c’est trop tard, après qu’on l’a vue, la nappe qu’on réserve aux grandes occasions n’est plus qu’une nappe tachée. J’ai bien évoqué cette image, oui, mais je me suis ensuite demandé : Entendu, mais que préfères-tu, que tout soit parfait sauf cette nappe tachée ou que la nappe soit immaculée et le reste, imparfait ? Évidemment, la métaphore par laquelle les gens auxquels je pensais était ramenés à une tache sur la nappe blanche immaculée de ma vie n’était pas la plus charitable qui m’ait jamais traversé l’esprit, mais cette absence de charité, ne pouvais-je pas la mettre, elle aussi, sur le compte des endorphines ? Et pourquoi, si je suis convaincu qu’il va être refusé, pourquoi est-ce que je travaille quand même à mon essai de traduction ? Ne sont-elles pas absurdes, toutes ces activités que l’on sait vouées à l’échec, ne confinent-elles pas au non-sens, ne sont-elles pas profondément imbéciles ? J’ignore comment répondre à ces questions, et si seulement elles ont une réponse. À vrai dire, en cherché-je réellement ? J’ai lu que les endorphines pouvaient procurer du plaisir jusqu’à six heures après la fin de l’effort, en fonction de la durée et de l’intensité de ce dernier. Serais-je donc encore sous l’influence de ces endorphines sécrétées par mon corps ? n’ai-je cessé de me demander tout en écrivant. Hier, j’ai été saisi par la cruauté du narrateur dans les pages qu’il consacre à l’esprit de Mme de Guermantes lors du dîner auquel elle le convie. On sait que c’est au moment où il cesse d’être amoureux de Mme de Guermantes que celle-ci, comme influencée par une sorte de télépathie, commence à s’intéresser à lui. Et cette communication, cette économie de la libido, comme s’il y avait dans l’univers de la Recherche un quantum de libido invariable qui circulait entre ses habitants, mais jamais en proportion égale entre deux personnes liées entre elles par l’amour, en sorte que les amoureux ne le sont jamais en même temps, et ne sont donc jamais heureux, structure tout l’ensemble de l’édifice. Mais cette page, qui fait suite à l’épisode des asperges d’Elstir, est d’une telle méchanceté qu’elle suscite presque de la pitié pour la très supérieure Oriane de Guermantes. Voici ce que Proust (il est question des idées nouvelles de Saint-Loup auxquelles la duchesse demeure imperméable), voici ce que Proust écrit : « Là encore l’esprit de Mme de Guermantes me plaisait justement par ce qu’il excluait (et qui composait précisément la matière de ma propre pensée) et tout ce qu’à cause de cela même il avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu’aucune épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n’ont altérée. Son esprit d’une formation si antérieure au mien, était pour moi l’équivalent de ce que m’avait offert la démarche des jeunes filles de la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m’offrait, domestiquée et soumise par l’amabilité, par le respect envers les valeurs spirituelles, l’énergie et le charme d’une cruelle petite fille de l’aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l’œil aux lapins et, aussi bien qu’elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle avait les mêmes élégances, pas mal d’années auparavant, être la plus brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle était incapable de comprendre ce que j’avais cherché en elle — le charme du nom de Guermantes — et le petit peu que j’y avais trouvé, un reste provincial de Guermantes. Nos relations étaient fondées sur un malentendu qui ne pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu de s’adresser à la femme relativement supérieure qu’elle croyait être, iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le même charme involontaire. Malentendu si naturel et qui existera toujours entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le trouble profondément, tant qu’il n’a pas encore reconnu la nature de ses facultés d’imagination et n’a pas pris son parti des déceptions inévitables qu’il doit éprouver auprès des êtres, comme au théâtre, en voyage et même en amour. » C’est la dynamique même de la Recherche de sans cesse revenir en arrière à l’aune du moment présent tout en étant aiguillée par la fin qu’est le “devenu écrivain”, mais il y a aussi une considérable muflerie de la part du narrateur qui essaie, tout en méprisant l’objet passé de son amour, de gommer le ridicule dont il s’est rendu coupable en épiant chaque matin la duchesse. Cela aussi fait partie de l’économie de la Recherche : chaque étape du moi étant dépassée par la suivante, le moi se reconfigure sans cesse dans son “devenir écrivain” et, si l’on veut bien prendre l’économie de la Recherche au sérieux — et si on ne le fait pas, à quoi bon lire le livre ? —, le moi se dédie moins, se renie moins, s’oublie moins, tous les moments vécus reviennent à la mémoire du narrateur, qu’il ne se métamorphose au gré de ses découvertes, de ses imaginations, des rêveries auxquelles il s’abandonne. Il est frappant, dans ces longues et fascinantes pages du dîner chez les Guermantes, qui pourraient être bavardes, qu’elles ne le soient justement pas parce que le narrateur ne dit presque rien. C’est le même procédé de distanciation qui était déjà à l’œuvre dans l’épisode de la mort de la grand-mère, le narrateur se tenant légèrement en retrait pour que, les yeux écarquillés et les oreilles grand ouvertes, il ne perde pas une miette du spectacle auquel il est en train d’assister. L’espion, comme Saint-Simon, n’est pas dissimulé derrière le col remonté de son imperméable, sous les larges bords de son chapeau, il n’est pas caché derrière une cloison ni ne lorgne pas le petit trou de la serrure, il est dans le monde en même temps qu’il est hors du monde, il est de la coterie en même temps qu’il y est absolument étranger, il est amoureux en même temps qu’il est parfaitement indifférent, il est fasciné, mais surtout par lui-même, par la puissance de ses propres facultés d’observation, son sens des détails, sa capacité d’absorption : il scrute, pastiche, métabolise et réinvente le monde. Bref, il écrit.
vingt-deux novembre deux mille vingt-trois
Délabrement du monde (impression de). Délabrement du monde (impressions du). Là-contre, l’existence même de quelque havre de paix semble une impossibilité dans les termes. Qui a beau s’y trouver tremble, comme tremblent les murs pendant l’explosion, avant de s’effondrer. La hideur n’est pas une expérience en soi, c’est l’arrière-plan sur le seul fond duquel désormais une expérience peut avoir lieu. Toute vision du monde est avant tout une élaboration de soi. Sinon, nul ne voit rien. Et ainsi, ne te crois pas au-dessus du lot : tu n’es jamais rien d’autre qu’une partie du lot, et c’est à partir de cette position-là, égalitaire, embarquée, qu’il est possible de s’en émanciper, de devenir meilleur, aussi. Autrement, on est pareil à la vieille dame de la rue Saint-Jacques qui, passant devant l’immeuble du numéro 326 bis, conçu par Georges Maurios et bâti en 1989, se contenta de dire à son mari : « Comment est-ce qu’on pu construire ça à Paris ? C’est de la merde. » Peut-être. Encore que, peut-être, toujours peut-être, « la merde », dit-elle, ce soit tout le reste, tout ce qui n’est pas pensé, mais simplement posé là, comme ce pourrait l’être n’importe où, comme si c’était n’importe où. C’est vrai que, courant au Luxembourg, quand était-ce ? hier ? oui, c’était hier, et c’est étrange comme hier me semble si loin, déjà, j’avais songé qu’ils étaient beaux, ces grands immeubles sur lesquels s’ouvrait le jardin, à main gauche, quand on tourne le dos au Sénat, longeant le bassin, mais, s’ils étaient beaux, il ne me semblait pas que c’était parce qu’ils étaient anciens, mais parce qu’ils exprimaient une époque, la maintenaient en quelque sorte en vie, malgré la destruction à laquelle le temps soumet tout. Et les voyant, ces immeubles, je pensai à Walter Benjamin parce que toutes ces images, tous ces noms, toutes ces idées sont inscrites dans le corps même de la ville, dans sa chair. Ville vivante, pas musée, pas morte, ce n’est pourtant pas une ville sans idées, c’est aussi l’idée de la ville, sa conception, l’élaboration de soi à laquelle on peut s’y livrer, apprendre à voir, apprendre à sentir, apprendre à penser. Je n’ai rien dit à la vieille dame de la rue Saint-Jacques parce que je n’avais rien à lui dire, mais son espèce d’interjection m’est restée en mémoire, non qu’elle fût en soi mémorable, mais parce qu’elle nous est commune à tous, parce que nous sommes tous soumis à des phénomènes qui heurtent notre sensibilité esthétique et le problème n’est pas que nous exprimions le heurt de notre sensibilité, mais que notre sensibilité devienne telle, informe, que plus rien ne la heurte, que nous soyons victimes d’anesthésie, parce que cette anesthésie dont nous sommes les victimes n’est pas fortuite, mais forcée (comme on force une femme ou un enfant à). De même qu’il faut apprendre à sentir et à penser, il faut apprendre à écouter, s’écouter, attention au monde et attention à soi, donc, sont une seule et même attention. Ce n’est par suite donc pas que le monde soit délabré en soi, c’est qu’on le délabre en délabrant notre sensibilité. Bulldozer qui déblaie le terrain, fait place nette pour construire un monde où personne ne désire vivre et qui, de fait, est invivable. Délabrement du monde (évidence du).
vingt-et-un novembre deux mille vingt-trois
Est-ce que les gens croient en ce qu’ils disent, ce qu’ils font, la façon dont ils s’habillent ? Quelques instants, je jette un œil sur l’activité du boulevard : un homme, en baskets blanches, jeans noirs, perfecto assorti et sac avec écusson présentant un tigre jaune rayé de noir et rugissant, porte une casquette noire où est écrit en épaisses capitales blanches : ICON. Est-ce que les gens croient en ce qu’ils disent, ce qu’ils font, la façon dont ils vivent ? Encore une proposition de travail débile et dont je sais que ma proposition en retour sera refusée. Moi, pourtant, si je me considère avec un peu de sincérité, à peine un peu de sincérité, tout ce que j’ai envie de faire, c’est lire Proust, et puis Saint-Simon, et choyer ma fille adorée, et aimer mon épouse que je n’aime pas moins, et qu’on me laisse vivre en paix. À l’autre bout du fil, pourtant, c’est toujours la même rengaine, les mêmes déceptions, la même absence d’intérêt ; ce n’est pas que je m’ennuie, c’est que leur vie est ennuyeuse. Je sais qu’il y a cent mille raisons de se réjouir et, au moins, cent mille fois plus de désespérer, mais moi, tout ce que je voudrais, c’est qu’on me laisse vivre en paix. Pourquoi suis-je pauvre ? me suis-je lamenté, ce matin, ce qui n’est pas la meilleure des façons de gagner de l’argent, mais ce n’est pas une réponse à ma question : dans mon esprit, « être riche », c’est avoir de l’argent sans travailler. Ai-je l’esprit tordu ? Au regard des lois sociales en vigueur, certainement, au regard de la vérité, les choses sont moins évidentes. Ensuite, pour ne pas rester sur cette impression désagréable, je suis allé courir. Je me suis dit : quelle que soit la vitesse à laquelle tu cours, cours pendant une heure, et c’est ce que j’ai fait. C’est pendant que je courais que quelqu’un à l’autre bout du fil a cherché à me parler. J’ai consulté mon portable pour voir où j’en étais de ma course, j’ai vu l’appel en absence manqué, le message laissé, j’ai su qui c’était et de quoi il allait en retourner, et j’ai eu envie que tout disparaisse, mais comme tout n’allait pas disparaître, j’ai laissé passer un peu de temps avant d’écouter le message et de rappeler. Rien de nouveau sous la pluie. Ensuite, j’ai appelé Nelly et, là non plus, à l’autre bout de l’autre bout du fil, il n’y avait rien de nouveau : les gens détestables n’étonnent jamais, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils sont détestables, alors nous avons parlé au téléphone pendant une heure à peu près Nelly et moi alors que, physiquement, elle n’était qu’à quelques secondes de distance de moi, on entendait les sirènes des ambulances qui passaient d’une oreille à une autre, de l’appareil au dehors, de l’endroit de l’un à l’endroit de l’autre, Steve Reich sans le solfège réinventé, et les choses ne se sont pas arrangées, non, mais nous étions d’accord, Nelly et moi, et cela, après tout, c’est une des meilleures façons d’envisager le monde. Ensuite, après avoir dit à Nelly que je l’aimais, j’ai raccroché, et puis, j’ai pensé à ma fille, et que je l’aimais. Que le réel soit décevant, est-ce de ma faute ? Le problème est-il dans ma façon de l’aborder, de l’appréhender, de m’y prendre avec lui ? Ne devrais-je pas changer, cesser d’aimer qui j’aime, cesser de faire ce que j’aime ? Est-ce que, si je me vissais une casquette ICON sur la tête et paradais comme ça, de par le monde, comme si le monde m’appartenait, on me trouverait moins snob, est-ce qu’on m’aimerait plus, ou est-ce que, au fond, les gens s’en moquent, ils n’ont pas besoin de raisons valables pour détester les autres, tout ce dont ils ont besoin, c’est de détester l’autre, et d’un autre pour le détester, et l’autre, quelquefois, c’est moi ? Ne le prenez pas personnellement, cher Jérôme, dit-on généralement dans ces cas-là, ou peut-être pas dans ces cas-là, exactement, dans ces cas-là, exactement, on me dit : « Tu pues, snobinard de merde ! » (mot à mot, la stricte vérité), mais dans ces cas-là ou dans d’autres, si je ne prends pas les choses personnellement, comment faudrait-il que je les prisse, impersonnellement ? Comme j’avais un doute, j’ai vérifié, et oui, je me suis déjà posé la question, en ces termes exactement, et le vingt-quatre janvier deux mille vingt-et-un exactement, de sorte que, peut-être, ce journal n’est qu’un vaste labyrinthe dans lequel je suis perdu, et si j’écris autant, c’est que je suis incapable de trouver la sortie et qu’il n’y a pas d’autre façon de trouver la sortie que d’écrire. Mais ce n’est pas vrai, si j’écris autant, c’est que j’aime profondément écrire. Avant, avant d’écrire autant, je trouvais que je n’écrivais pas assez, et c’est une sorte de complexe que j’ai porté avec moi pendant des années et des années, à l’oral de l’agrégation, déjà, on avait trouvé que ma leçon n’était pas assez longue, alors maintenant que j’écris beaucoup, je ne le cache pas, je me sens beaucoup mieux, beaucoup plus heureux, est-ce que c’est trop ? Mais ce n’est jamais trop : est-ce que ma vie est trop longue ? Aujourd’hui est un de ces jours où, une fois à ma table d’écriture, je pourrais passer la journée à ne rien faire d’autre qu’écrire. Pourtant, avant d’écrire, pour des raisons qui tiennent à ma vie professionnelle et à la vie familiale, deux énormités si colossales qu’écrire l’expression prête à sourire, j’ai eu le sentiment de n’avoir envie de rien, mais ce n’est pas vrai que je n’avais envie de rien, ce qui est vrai, c’est que je n’avais pas envie de ce que le monde a à me proposer, tout comme est vrai ceci que le monde n’a pas envie de ce que j’ai à lui proposer, et que, ainsi, nous nous trouvons là, face à face, le monde et moi, dans une incompréhension mutuelle au terme de laquelle, généralement, l’individu, dépité, désemparé, esseulé, abandonné de tous, vaincu, sombre dans l’alcool ou la drogue ou la débauche ou tout ou n’importe quoi pour se détruire tout en évitant d’avoir à se suicider ou se suicide tout simplement pour accélérer les choses, mais moi, je n’en ai pas envie, pas plus que je n’ai envie de ce que le monde me propose, je n’ai envie de mourir, je n’ai envie d’abdiquer devant le monde. Le monde porte une casquette ICON, tu sais, Jérôme. N’est-ce pas la preuve que tu ne saurais totalement avoir tort ? Mais les gens ne croient pas en ce qu’ils font, ce qu’ils disent, la façon dont ils s’habillent, la façon dont ils vivent, ils ne croient qu’en la haine, et ils détruisent le monde et, souvent, au comble de l’hébétude, ils appellent cela l’art ou la vie ou la politique ou la littérature, alors que ce n’est rien, non, ce n’est absolument rien, ce n’est rien qu’un peu plus de néant jeté à la face du monde, comme un crachat à ma face à moi, un peu plus de vie dont on nous prive, un peu plus d’être ou d’existence qu’on retranche du monde comme d’aucuns se tranchent les veines. Et c’est vrai que, parfois, je souhaite que certaines personnes meurent, mais ce n’est pas que je souhaite leur mort à elles, je ne souhaite la mort de personne, non, ce que je souhaite, c’est la fin du néant, et le début d’une existence plus vraie, enfin. Mais comme je n’ai pas la patience d’attendre qu’elle advienne, cette existence plus vraie, comme je ne suis même pas certain qu’elle existe, cette existence plus vraie, afin de précipiter les choses, j’écris. Et qui sait, peut-être, une personne plus ou moins proche, plus ou moins lointaine, se sentira concernée, se dira : « Mais moi aussi, je pense ainsi » et alors le monde sera meilleur. Et s’il n’y a personne, personne à l’autre bout du fil, tant pis, moi, j’aurais fait quelque chose de ma vie : j’aurais fait ce que j’aime.
vingt novembre deux mille vingt-trois
Ô mon Dieu, donne-moi la force de ne plus faire ce que je fais, ai-je écrit, hier au soir, à vingt-trois heures quinze, après avoir éteint la lumière. Pensant à cette phrase, quelque douze heures après l’avoir écrite, je ne l’ai pas trouvée absurde. Même si, n’ayant pas précisément reçu une éducation religieuse et n’ayant pas encore été touché par la grâce de la révélation, je serais bien en peine de dire quelle entité désigne le « Dieu » que j’ai pris le soin d’écrire avec une majuscule, si l’on n’est pas trop littéraliste, on aura tout lieu de penser que ce « Dieu » dont il est fait mention n’est pas celui auquel on s’adresse quand on dit par exemple « Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort » ni celui que l’on loue quand on affirme que « Dieu est le plus grand », non, mais alors qui ? Si étrange que cela puisse paraître, c’est moi. Pas une meilleure version de moi-même, pour parler comme mes contemporains ont pris l’habitude de le faire, mais ce moi que je suis, aussi bête, veule, et médiocre que je suis. Étrange, en effet, il semble que ce le soit de s’adresser à quelqu’un que l’on estime veule en lui demandant de faire preuve de caractère, d’autant plus étrange, en effet, que cette personne, c’est soi-même, et qu’on ne sait pas si on aura la force de n’être pas veule, même si on a une idée sur la question, si on se le demande, c’est qu’on a déjà eu l’occasion de faire la preuve qu’on ne l’avait pas, cette force. Ai-je eu la force divine de ne plus faire ce que je fais, cela, c’est l’avenir qui le dira ; tout ce que je sais, c’est que, ce matin, à l’heure de me lever, j’étais si profondément endormi que je n’ai pas eu la force de bouger. Étais-je un animal apeuré par la journée qui l’attendait ? Non, mais j’étais un animal fatigué, qui aurait eu besoin de disparaître dans le sommeil pendant une semaine ou un mois, je ne sais pas, moins pour oublier le monde que pour reprendre des forces, celles-là dont j’ai peur, ai-je écrit hier au soir après avoir éteint la lumière, qu’elles me fassent défaut. Je crois que j’ai eu raison d’écrire cette phrase, hier au soir, après avoir éteint la lumière. D’habitude, je ne le fais pas et, ne le faisant pas, je crois que je ne prête pas attention à ma propre voix, à ce que je me dis à moi-même. Et je crois que j’ai raison de ne pas la balayer du revers de la main du mépris, mais d’y prêter attention, de l’écouter. Cette voix, c’est la voix que je prends quand, au milieu de la plus parfaite incompréhension, l’éclaircie de la compréhension se décèle. Une conscience lâche, pas assez tendue, n’y ferait pas attention, quand un esprit alerte le peut. Le compte-rendu de la totalité de nos états de conscience serait passablement fastidieux à consulter. Et pourtant, n’y trouverait-on pas des vérités qui nous échappent sur le moment et dont nous pouvons tirer de grands enseignements ? Dans une sorte de monde idéal un peu bizarre, un écrivain devrait pouvoir parvenir à noter toutes ses pensées, tous ses sentiments, tous ses états de conscience, ses doutes, ses désirs, ses dégoûts, etc. Il ne lui resterait bientôt de temps pour rien d’autre et son écriture se bouclerait sur elle-même, ce serait la seule personne à penser vraiment, à se comprendre vraiment, mais elle ne comprendrait plus rien d’autre, pour elle, totalement close en soi-même, il n’y aurait plus rien d’autre à comprendre. Peut-être est-ce la voie de la sagesse, peut-être est-ce la route la plus sûre vers la folie, et je n’ai pas trop envie de le savoir. Mais, que Dieu existe ou qu’il n’existe pas, il faut que j’aille au bout de ma croyance, au bout de cette manière d’acte de foi qui consiste à penser qu’il y a un état du moi meilleur que le moi actuel et que l’on peut agir sur soi-même pour parvenir à l’atteindre. Ce qui revient à dire qu’un acte de foi n’est pas une croyance mais une action qui est en elle-même sa propre fin, dont l’accomplissement est l’accomplissement du moi. À ce moment-là, j’ai interrompu la rédaction de mon journal et j’ai déjeuné d’un bol de potage de légumes, d’une boîtes de filets de hareng à l’huile, d’un morceau de pain et d’une clémentine, et ce régime, dont il m’est arrivé quelquefois de consigner le menu par écrit, sans expliciter cependant pourquoi il me semblait important de le faire, ce régime participe de mon acte de foi. Sans doute n’y a-t-il de morale collective que négative (« Tu ne tueras point »), et la barbarie dans laquelle s’achèvent les tentatives pour mettre en œuvre une morale collective positive l’atteste avec certitude, mais rien ne dit que cela doive nous détourner de la recherche d’une morale positive, dont le terrain n’est pas l’humanité, mais l’individu qui se prend lui-même pour objet expérimental de son exploration de l’univers. Passer de Dieu au moi, ce n’est pas dégrader le monde parce qu’il n’y a qu’ici que se joue son destin.
dix-neuf novembre deux mille vingt-trois
Si je ne marchais pas, je comprendrais encore moins que ce que je comprends en marchant, autant dire, puisque je ne comprends pas grand-chose, que je ne comprendrais presque rien. Mais je marche. (Marchons, marchons.) Or, entre comprendre et se faire comprendre, et surtout se faire comprendre à soi-même, se faire comprendre de soi-même, il y a un hiatus dont je ne sais combien de pas il faut pour le franchir. Et puis, même, ce n’est pas de l’enjamber qu’il s’agit, ni de passer d’un côté à l’autre, sautiller de comprendre à se faire comprendre, mais de les réunir, pour l’écart abolir. Je n’ignore pas que, sans déséquilibre, je resterais immobile, et alors, ce n’est pas d’un équilibre par opposition au déséquilibre dont j’ai besoin, mais d’un nouveau déséquilibre par opposition à l’ancien déséquilibre. Mettant un pied devant l’autre suivant le chemin habituel, je fais mon auto-analyse sauvage et, soudain, bifurque. Quelques instants auparavant, après avoir fait avec une lucidité cruelle quoiqu’incontestable le diagnostic de la médiocre personne que je suis, j’ai dressé la liste des privations auxquelles j’entendais me soumettre durant les jours à venir. Voici : pas d’alcool, pas de beurre, pas de fromage, entre parenthèses : produits laitiers = yaourts, oui, je pense avec des parenthèses et mets des signes égale dans ma tête, pas de viande. Ensuite, ayant dressé cette liste, j’ai songé à ouvrir un nouveau carnet dans lequel consigner ces privations, ces sujétions, ces régimes auxquels j’entends me soumettre afin de changer enfin, et de n’être plus la médiocre personne que j’étais. Passer au passé. Mais j’y ai renoncé, ou, du moins, je le crois, peut-être que. J’ai besoin de moins d’idées et de plus de discipline. Le problème, ce n’est pas que je ne sache pas, mais que je ne sache pas faire ce que je sais devoir faire. Mes édifices s’écroulent non parce qu’ils sont mal fondés mais parce qu’il n’y a plus d’ouvriers sur le chantier. Ainsi, livrés à l’abandon, ils vieillissent, s’affaissent, dépérissent et, enfin, s’effondrent. Dans ma tête, le temps qu’il fait aujourd’hui a autant d’importance que le temps qu’il fera demain et oui, il y a un lien de causalité entre l’un et l’autre. Physique, là, réel, palpable, il suffit de s’y montrer attentif. Durant mon auto-analyse sauvage, à un moment, cette phrase est apparue, comme une évidence, comme une forme de libération possible : Mais, j’ai déjà échoué. Tous ces mécanismes pervers et imbéciles que je mets en place par peur de ne pas réussir s’effondrent sous le poids de leur propre absurdité : avant, je publiais des livres chez Actes Sud et, aujourd’hui, je n’ai plus d’éditeur du tout, et donc, je n’ai pas à craindre l’échec, j’ai déjà échoué. Ces mécanismes destinés à me rassurer, me faire accroire que, si j’échoue, ce n’est pas vraiment de ma faute et qu’il suffirait que j’arrête de faire ce que je fais (boire, par exemple) pour réussir enfin, mais je ne le fais pas, et c’est pour cette raison que j’échoue, si seulement j’arrivais à arrêter, je réussirais enfin, ces mécanismes n’ont aucun sens, ils sont pleins de vide et ils se vident. Toujours marchant durant mon auto-analyse, j’ai songé qu’il était grand temps que je me rase la tête, mais je ne l’ai pas encore fait. Je me suis laissé une sorte de délai. Se raser la tête, on peut trouver cela futile, voire peu à propos, les jours froids arrivent, en effet, mais c’est symbolique. Et le délai que je m’accorde avant de passer à l’acte doit aussi me laisser le temps de trouver un couvre-chef.
dix-huit novembre deux mille vingt-trois
Faire quelque chose que je ne sais pas faire. Comme chaque fois que je fais un dessin plutôt que de gaver de mes instructions une machine qui les fasse à ma place et accélérer ainsi la déshumanisation de l’expérience, laquelle n’a franchement pas besoin de cela. Cette dernière phrase, je le note en passant, parce que cet aspect aussi fait partie de ce que j’appelle « l’expérience », je m’y suis repris à dix fois pour l’écrire. Je considère un certain nombre de possibilités et puis, n’adhérant à aucune d’elles, je décide de les abandonner à leur sort, qu’il soit triste ou joyeux, cela n’est pas de mon ressort. Qu’est-ce qui l’est ? Pas grand-chose, sans doute. Il y a tant de choses que je pourrais faire qui me rendraient plus malheureux encore. Les voyant, plutôt que de m’engager dans la voie qu’elles ouvrent, comme je l’ai fait, trop souvent, je crois, par le passé, aujourd’hui, je me tiens à une certaine distance d’elles, les observe un instant, elles prennent la forme de visages que je ne connais pas, j’ai vu ces visages, c’est vrai, mais existent-ils ou pas, je ne peux pas en être certain, ils sont si lointains qu’ils semblent faux, factices, et enfin, je m’en détourne : que tout cela continue d’exister ou cesse ne saurait me concerner, je ne suis pas là, et ne veux y aller. Où suis-je ? Étonnante question, dont la réponse semble s’imposer de façon intuitive : je suis assis à ma table d’écriture, où j’écris. Mais, écrivant, y suis-je réellement ? Tout à l’heure, passant devant un immeuble où des inscriptions ont été taguées il y a longtemps, mais que je ne perçois pas chaque fois que je passe à proximité, parce que je n’y fais pas attention chaque fois que je passe à proximité, j’ai lu ces inscriptions, et j’ai pensé à quelque chose d’autre, j’ai sorti mon téléphone de ma poche, et j’ai pris en note les mots que voici : « Señor Kusu. Señor Kuzu. », hésitant sur l’orthographe, et j’ai commencé à me raconter l’histoire de Vladimir Kusu (ou Kuzu, peut-être que les orthographes divergent, après tout, ce sont des choses qui arrivent), qu’on surnommait « Señor Ku(s)(z)u » (peut-être, d’ailleurs, qu’après réflexion, cet être imaginaire, je finirais par l’appeler Kuszu), snob de son état, dont le profil, brillant par son absence, avait quelque chose d’irréel parce qu’il semblait déchirer le monde comme un couteau, une feuille de papier. Snob, c’était-à-dire d’une distance hautaine, tout à fait étrangère à son époque, bizarre aussi, tant il est vrai que dérange toujours qui, sans affectation aucune, mais à la faveur d’une seconde nature — on est simplement comme cela — n’est pas comme tout le monde. Que faisait-il de sa vie, ce Señor Kuszu ? Je n’en avais pas la moindre idée ; probablement rien, se contentant de vivre de ses larges rentes. Aurait-il eu des pensées sur la vie, ce Señor Kuszu ? Sans doute, oui. Mais pas de celles qu’on trouve dans les essais de sociologie, d’un autre genre, à la fois plus banal et plus curieux. Et je n’étais plus dans la rue alors, où je marchais pour aller faire des courses alimentaires, j’étais ailleurs, arpentant un territoire imaginaire où des êtres fantastiques ont leur être et se meuvent en toute liberté. Il y a tant de choses possibles, qu’en choisir une seule présente toujours un caractère décevant. Et pourtant, il faut bien vivre une vie. Sous la douche, avant de rencontrer le Señor Kuszu sur le chemin des courses, j’ai pensé de nouveau à ceci que, toute ma vie, on m’a dit que j’étais intelligent et que cela ne m’a jamais rien valu de bon. Et je me suis demandé : si j’avais été plus bête, aurais-je mieux réussi ma vie ? Cette hypothèse ne m’a pas paru absurde, non, avant toutefois de me corriger : mais je ne suis pas intelligent, si j’étais intelligent, je trouverais des solutions aux problèmes que la vie me pose et pas toujours plus de problèmes auxquels je ne trouve pas de solutions, non, je ne suis pas intelligent, je ne comprends rien de ce qu’il m’arrive, absolument rien. Mais ça se prononce comment « Kuszu », au fait ? « Cousou » ou « couchou » ? Je chasse deux pigeons impudents qui se baisent de leurs becs sur le rebord de ma fenêtre. Le jour est pluvieux. Et chaque jour, moi aussi.
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