Cette nuit, j’ai rêvé que j’achetais cinq paquets de cigarettes. Des Marlboro Lights américaines (elles ont un filtre blanc) qui sont devenues au cours du rêve des Muratti Ambassador, la marque que je fumais avant qu’elles cessent d’être distribuées en France. J’achetais les cigarettes et Nelly, qui se trouvait avec moi dans cette grande boutique qui tenait à la fois de la librairie (*) et du duty free shop tant les articles qu’on y vendait étaient divers et nombreux, me faisait remarquer que j’avais arrêté de fumer. Ce à quoi je lui répondais qu’elle avait raison et qu’il allait falloir rapporter les cigarettes à la boutique puisque, comme je ne fumais plus, je n’allais pas les fumer. Je crois même que je disais à Nelly que je n’avais pas acheté les cigarettes avec la réelle intention de les fumer, mais plutôt comme une sorte de souvenir de l’époque où je fumais encore. Ce rêve, qui semble insignifiant — nulle extase pornographique, aucune révélation métaphysique, pas d’utopie politique —, ce rêve, qui semble insignifiant, pour moi, ne l’est pas. Sa nature contradictoire — faire quelque chose qu’on ne fait pas — exprime à la perfection l’espèce de période que je viens de vivre. Je dis : « espèce de… » parce que c’est un peu court pour constituer une période, mais je dis « période » tout de même parce que la période en question ne se réduit pas aux quelques événements qui viennent d’avoir lieu (mots avec le père de Nelly, essai de traduction), mais est en fait l’histoire de ma vie même. Il est cruel de ne pas écouter sa propre voix : cruel, parce qu’alors on s’en prive (c’est tautologiquement trivial, mais c’est tout bonnement vrai) et on en prive aussi le monde. Je crois que le monde n’a pas besoin que nous parlions la voix des autres, il a besoin que nous parlions notre voix à nous. Comme un violoniste doit se faire son son, dit Marcel Proust à Madame Straus dans la lettre. La musique n’a pas besoin que le nouveau violoniste sonne comme un autre violoniste, que tous les violonistes sonnent de la même façon, la musique a besoin que le violoniste trouve son son, et qu’il le fasse entendre. Le mot « cruel » peut sembler hors de contexte, mais il ne l’est pas : la perte de la singularité — le fait de ne pas avoir son son — abîme le monde, met à mal notre façon d’y habiter. Tout ce que l’on fait contre soi-même, on ne le fait pas seulement contre soi-même, on le fait toujours et aussi en même temps contre le monde. Le monde n’a pas besoin que les habitants qui s’y trouvent vivre pendant un certain temps soient tous identiques, mais qu’il trouvent tous leur son. Ce son ne s’apprend pas. Il est là. C’est ce qui fait que je suis là. Ce qui s’apprend, ce sont les moyens de le découvrir. Les événements notables — du moins, ce sont ceux-là que j’ai notés — de l’espèce de période qui vient de s’écouler, que disent-ils ? Je pense qu’ils racontent comment je peux perdre mon son. Si un son ne s’apprend pas, ce n’est pas quelque chose de donné une fois pour toutes, il faut le faire sans cesse. Exactement comme un violoniste pratique son instrument tous les jours. Ces événements décrivent ce qu’il arrive quand on n’écoute pas sa voix. Ils expliquent ce qu’il risque de nous arriver si nous nous laissons enchanter par la voix de l’autre, un peu comme les antiques Sirènes grecques. Mais nous ne sommes pas Ulysse, nous n’avons pas de compagnons. Et les ruses sont sans effet. Seuls et sans artifices, il faut nous traverser le champ des voix qui cherchent à nous empêcher de parler la nôtre. Si, dans une sorte de morale expéditive, je devais désigner les vertus cardinales, au centre, je placerais l’écoute. Non pas l’écoute empathique dont on nous rabat les oreilles, laquelle n’est, en réalité, qu’une entreprise de normalisation, le contraire de l’écoute, le monde social enjoignant à tout le monde de parler de la même voix. Non pas celle-là, mais celle-ci, oui : l’écoute en tant que recherche, exploration, pratique de sa propre voix. L’écoute n’est jamais close, repliée sur elle-même, elle est toujours ouverte, en alerte, attentive. L’écoute est interminable.
(*) Note. — Je ne l’ai pas souligné en écrivant le rêve, mais j’y ai pensé en relisant les phrases que je viens d’écrire pour la troisième fois. S’il est clair que le duty free shop exprime l’abondance et la diversité des marchandises, pourquoi ai-je écrit que la boutique en question tenait aussi de la librairie ? Je n’y ai pas prêté attention en écrivant ni en relisant les deux premières fois, pensant que j’avais employé ce mot simplement parce que l’esthétique de la boutique dans les images que j’en ai retenues faisait penser à celle d’une librairie (peut-être à l’Arbre à Lettres de la rue du Faubourg Saint-Antoine où nous allions souvent, Nelly et moi, quand nous habitions à Nation, et où je ne suis plus retourné depuis longtemps), mais c’est une librairie pour cette raison que je ne trouve jamais mes livres dans les librairies. Dans les rayons, à la lettre O, on voit bien rangées les nombreuses couvertures blanches griffées NRF où trône le nom de Jean d’Ormesson, mais jamais le mien, Jérôme Orsoni, qui devrait le suivre pourtant, en bon ordre alphabétique, Orm, Ors, mais non jamais. Le fait est ainsi que je suis absent des librairies et mon rêve, qui m’accuse gravement, me situe dans ce lieu-là, précisément parce que, dans la réalité, je suis absent des librairies, mes livres ne s’y trouvant jamais. Chaque fois que je regarde, je ne les y trouve pas. Aussi, la plupart du temps, je ne regarde même pas. Je ne crois pas l’avoir déjà écrit, et ce n’est peut-être pas dans une note qu’il faudrait le dire, il faudrait consacrer à cet aspect-là des choses un développement autonome, mais comme j’y pense à présent, c’est ici que je vais l’écrire : l’échec est une grande école d’humilité. À cette école, on y apprend que l’on n’est rien, que l’on existe à peine, et que l’on pourrait disparaître de la surface de la terre, cela ne changerait absolument rien, car l’on n’y est déjà pas, ou alors si peu. L’échec est une grande école de caractère. À cette école, qui ne s’effondre pas sous les coups répétés de sa destinée malheureuse, se fraie un chemin vers des contrées inexplorées. Du moins, est-ce le genre de choses que j’aime à me raconter pour ne pas totalement désespérer.
vingt-sept septembre deux mille vingt-trois
Devant l’église, un homme noir tient dans ses mains une pancarte sur laquelle on peut lire : « NO JOB // PAS DE LIBERTÉ » et, à la regarder simplement comme cela, en passant, on ne sait pas très bien s’il a organisé sa propre manifestation à lui tout seul ou s’il fait la manche. Rien n’indique une chose plutôt que son contraire, et il faut vraiment avoir l’esprit ouvert pour seulement se poser la question. Les gens qui passent devant lui, à vrai dire, ne le regardent pas et j’ai beau chercher des yeux, je ne vois pas à ses pieds (il se tient debout) le moindre récipient susceptible d’accueillir l’aumône du marcheur. Peut-être n’accepte-t-il que les NFT, qui sait ? Ce que l’on sait ou, du moins, ce que l’on peut déduire de cette vision pas très engageante d’un homme noir comme ça devant une église, qui tient entre ses mains une pancarte sur laquelle est écrite dans une langue si mal assurée qu’elle en est indéterminable quelque chose dont on ne sait pas si c’est une déclaration ou une supplique, qui ne cesse de passer d’un pied à l’autre, un casque relié à son smartphone vissé dans ses oreilles, en sorte que l’on ne sait pas non plus s’il fait la manche ou s’il danse, ce que l’on sait, bref, bien que l’on ne sache pas grand-chose, c’est que, en moins d’un siècle, la petite musique d’Auschwitz aura fait du chemin, ritournelle dont bourdonnent aujourd’hui toutes les têtes. Dans le patois universel, tout le monde parle un ersatz d’anglais qui ne ressemble à aucune langue naturelle. Même la jeune fille au pair de quarante ans passées, laquelle a tout l’air d’une réfugiée ukrainienne, tente de faire obtempérer ces enfants bénies du cinquième arrondissement de Paris dont elles a la charge dans la langue artificielle de notre nouvelle humanité. « Maïa, pout haune yor chouze. » Mais Maïa ne veut pas. Jadis, telle Mlle Bourdienne, les dames de compagnie parlaient français. Et si personne n’aurait pu en vouloir alors aux beaux Russes bien nés de succomber à l’empire de la tentation, les amours digitales et l’uniformité de notre mondialisation morne ont réduit à zéro toute chance d’aventure. On sait tout sur tout le monde avant même de l’avoir rencontré. D’où la question : à quoi bon se voir en vrai ? Sur le boulevard, les types crachent par terre, pissent par terre, chient par terre, mangent par terre, cuvent leurs bières par terre, dorment par terre, meurent par terre, c’est l’avenir qui se dessine là, sous les yeux de personne, il n’y a que les fous ou les écrivains ratés que leur condition intéresse. Parce que la leur est la mienne ? Mon Dieu, non. Alors pourquoi ? Parce que c’est ce que je vois, parce que je n’ai pas d’hallucinations, non, j’ai des visions. Si la description du réel en donne l’image d’une immense cour des miracles à l’échelle planétaire, ce n’est pas à la description qu’il faut s’en prendre, non plus qu’à qui décrit, mais au réel, et à qui le rend tel. Le ciel s’est couvert. L’atmosphère invente désormais des saisons parallèles : ni tout à fait l’été ni tout à fait l’automne. Et, pour notre plus grand malheur, plus rien ne nous étonne. Ni les saisons ni les personnes.
vingt-six septembre deux mille vingt-trois
Ai-je des visions ou des hallucinations ? Vois-je les choses que je vois avant de penser les choses que j’en pense ou est-ce l’inverse, est-ce que je pense des choses que je pense d’où ma vision déduit de là les choses qu’elle doit voir ? Suis-je enfermé dans mon moi ou mon moi est-il ouvert au monde ? Suis-je mon moi seul ou puis-je être le reste aussi, ce qui m’entoure, me pénètre, m’attire, m’angoisse, m’enthousiasme, me désespère ? À quoi bon ces questions ? Je n’en sais rien. Des points d’interrogation que rien ne suit sinon d’autres points d’interrogation, questions sans grande pertinence, ni franche originalité, là, tombées sous mes doigts un peu par hasard, un peu par défaut, un peu par dépit, un peu par erreur. En est-il vraiment ainsi ? Ce qui reviendrait à dire que je suis condamné à n’être que cette chose infime qui s’étend d’ici à là, et jamais rien d’autre, enfermé dans mon habitacle imperméable, monade disait-on jadis, et aujourd’hui, même plus limonade. Ce n’est pas tant que je déplore l’état des choses qui peuplent ce monde. Après tout, qu’y puis-je ? Quasi rien. Mais alors, qu’est-ce ? Peut-être, derechef, ce que j’évoquais hier, la contradiction avec soi-même, qu’on peut se tromper, mais qu’on ne peut pas agir en se niant soi-même, affirmer et nier simultanément, parce qu’affirmer et nier simultanément, c’est la sûre route vers la folie, la désagrégation totale, j’avais un mot, une sorte de néologisme, là, qui venait à la suite de l’autre, mais il m’a échappé, comme tout est fragile, tout ne tient à presque rien, cela aussi, le journal doit l’enregistrer, l’accueillir, accueillir ce qui fonctionne, pour ainsi dire, ce qui marche, tout comme ce qui échoue, manque, fait défaut, s’avère à déplorer de soi, le déchantement de soi, non, ce n’était pas ce mot-là que j’avais inventé l’espace d’un éclair, le temps d’écrire le mot, l’autre avait disparu, mais celui-là fera l’affaire, le déchantement de soi, ni chant ni soi, rien. Quand j’agis contre moi-même — ce qui n’a rien à voir avec l’akrasie dont j’ai pu parler —, quand je fais ce que je ne veux pas faire parce que je me dis que ce que je ne veux pas faire et que je m’apprête donc à faire est mieux que ce que je veux faire, je ne chante pas, c’est une autre voix que la mienne qui prend la parole, et me l’impose, la voix du monde social, la voix de l’accablement, la voix du néant. Oui, car je crois que c’est se condamner au néant que de nier sa voix au profit d’une autre, une autre qui n’est à personne, une autre qui est à tout le monde, une voix qui t’accuse, et te murmure infatigable : tu n’es pas assez bien, tu ne vaux rien, abandonne, renonce, sois comme tout le monde, ne cherche pas à être intéressant, deviens banal, oublie-toi. Et c’est ce que je fais, comment ne le ferais-je ? Double échec : échec à parler sa propre voix, échec auquel condamne la voix de l’autre qui parle à ma place, de sa parole confisque ma voix, me l’interdit, la privatise. Ai-je des visions ou des hallucinations ? À cette question, dès lors, il me semblerait que j’aie une manière de réponse, détournée certes, mais à moi, qui me soit propre, que je puisse regarder, me disant : de cela, je puis en être fier. De quoi puis-je être fier ? Non, ce n’est pas cette question que je voulais poser. Ni liste ni énumération nihiliste. Je ne veux point d’un catalogue. Je veux le flux, je veux l’énergie, je veux le feu, je veux la vie. Je vois ce que je vois, je sais ce que je vois, alors ne parle pas pour moi. Ces jours où je passe plus de temps à lire les phrases des autres qu’à composer les miennes, je n’ai pas l’impression de me disloquer, de me perdre, c’est que, malgré tout le mal qu’il m’arrive de penser de moi, tout le mal qu’il m’arrive de penser de ma vie, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. C’est de ma voix que je veux parler, pas d’une voix autre. Cela, on peut l’appeler singulier, on peut l’appeler n’importe comment, quoiqu’il soit aussi important de le nommer que de le chercher, il faut le chercher sans cesse. Écrire sans cesse, c’est-à-dire, disons, quelque chose comme écrire tous les jours, pas comme on va au travail, ni week-end, ni jour férié ni vacances ni rien, sans se laisser distraire par rien, pas même la fin du monde, si un jour je me trouvais au beau milieu d’un monde en flammes dont il ne devait rien demeurer, ni choses ni êtres ne survivant, je ne cesserais pas d’écrire pour autant, écrire ce journal. Tout à l’heure, en rentrant de ma course, dans mon cahier au bison rouge, j’ai écrit une phrase qui n’a aucune des qualités de ce que l’on « politiquement correct », comme d’aucuns disent, mais je l’ai écrite quand même, me disant : « Ce sera exactement comme une épave », parce qu’elle était simplement vraie, on pouvait lui donner des intentions en fonction desquelles cette phrase devenait « politiquement incorrecte », mais elle était purement descriptive, et cette description de la vie telle que je la vois ne m’a pas réjoui, pas plus qu’elle ne m’a désespéré, elle était là, exactement comme les choses sont là, comme cet ange Gabriel dont les ailes sont cassés (c’est un santon de Provence) se trouve là, que je peux prendre dans ma main, les choses sont là, elles sont à portée de la main, il suffit de s’en saisir, il ne faut pas avoir peur de s’en saisir, pas plus qu’il ne faut avoir peur d’agir en harmonie avec soi-même, plutôt que de se contredire toujours, agir de concert avec soi-même. Et je sens qu’aujourd’hui, depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire, je sens bien depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire que je pourrais ne pas cesser d’écrire, ne jamais plus cesser d’écrire, et cette possibilité ne me terrifie pas, non, elle me réjouit, elle exprime la vie. Exactement comme moi, j’exprime la vie. Je suis la vie.
vingt-cinq septembre deux mille vingt-trois
Debout, pas mangé, un café, et puis fait le ménage, notamment pour dégager mon bureau tout recouvert de livres et de poussières — mais n’est-ce pas la même chose, les livres et la poussière ? —, et puis allé faire les courses, et puis travaillé toute la journée pour écrire cet article dont je repousse l’écriture depuis des semaines, simplement une pause pour déjeuner, carotte râpée, sardines à l’huile, yaourt au lait de brebis, raisin noir, un peu de pain, un café, un peu de chocolat noir, et puis travaillé encore jusqu’à l’heure d’aller chercher Daphné à l’école, après quoi, son goûter, ses devoirs, et puis travaillé encore jusqu’à l’heure de préparer son dîner, dîner, après quoi travaillé encore, fini l’article commencé le matin, avant de lire un peu avec elle et de la coucher, après quoi, c’est le moment d’écrire mon journal. Pourtant, entretemps, j’ai reçu une réponse concernant mon essai de traduction. Enfin. Réponse négative, évidemment. Mais puis-je dire que je ne m’y attendais pas ? Non, puisque j’ai écrit ici même que c’est ce qui allait se produire. Il y a dix jours, toutefois, à la remise du prix de la SGDL, la personne qui m’avait contacté pour me proposer la traduction avant de m’écrire donc aujourd’hui pour refuser la traduction qu’elle m’avait proposée m’avait dit qu’elle n’avait pas de réserves au sujet de ma traduction. Et moi alors, recevant sa réponse, je me suis demandé : À quoi cela te sert-il de parler à tous ces gens qui parlent pour ne rien dire puisque ce ne sont pas eux qui décident, mais d’autres que tu ne connais pas et à qui tu ne parles pas ? Et tout le problème est là : j’ai quarante-six ans et je ne parle pas aux personnes qui décident mais à leurs laquais. Tout ce temps perdu, toute cette énergie dépensée en vain, tous ces jours passés à attendre pour ne même pas recevoir un coup de téléphone, rien qu’un pauvre mail d’employé de bureau planqué où, en pièce jointe, se trouve un document avec des remarques en marge de ma traduction. Comme si je pouvais bien en avoir quelque chose à faire. Comme si j’allais perdre encore un peu plus de mon temps à lire ce genre de remarques insignifiantes. Et puis, bien sûr, l’éternel « Au plaisir de travailler avec toi », ou je ne sais plus trop quelle connerie hypocrite dans le genre. Je ne traduirai plus jamais le moindre livre, je ne suis pas fait pour. Au fond, c’est vrai que je suis un mauvais traducteur, on ne peut pas dire le contraire, mais ce n’est pas cela qui m’agace, non, ce qui m’agace, c’est que tout cela, je l’avais prévu, exactement comme cela s’est produit, et ce qui me met hors de moi, c’est que j’ai agi contre mon meilleur jugement. Je peux bien me désoler de ma médiocre situation, mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Dans la foulée, j’ai écrit à Nelly que j’étais « nul à chier », je cite, mais cette déconvenue ne m’aura pas empêché de travailler, d’écrire, de continuer comme j’avais commencé, avec la même détermination, avec la même passion. Rien ne m’empêchera de continuer, d’écrire. J’ai supprimé le mail débile que je venais de recevoir, et j’ai continué de faire ce que je faisais, exactement comme j’avais commencé de le faire, exactement comme j’avais décidé de le faire. Je ne m’en suis pris à personne d’autre que moi-même. Je n’ai eu de haine pour personne. Pas même pour moi-même. J’ai ressenti de la colère, oui, mais uniquement à mon encontre parce que je ne m’écoute pas, parce que je ne me fais pas confiance, parce que j’agis en contradiction avec moi-même. On peut échouer, on peut n’être pas à la hauteur, on peut être mauvais, oui, mais on ne peut pas agir contre soi-même, on ne peut pas agir en contradiction avec soi-même. Cela, c’est une faute. Et pour cela, je suis un imbécile. Ce que je sais, aussi, c’est que je ne travaille pas assez. Je me laisse aller. J’allais écrire : « Je me laisse vivre », mais c’est précisément le contraire : « Je m’empêche de vivre », « Je m’interdis de vivre ». Hier, ouvrant le livre de Roger Kempf sur les Dandies, j’ai redécouvert combien j’aimais les livres. Et aujourd’hui, j’ai lu ce livre, et aujourd’hui, j’ai écrit cet article. Et je sais que je suis capable de cette intensité, mais la peur de l’échec ne peut pas, ne doit pas me faire renoncer à moi-même, m’empêcher de vivre. Après avoir écrit les messages que j’ai écrits à Nelly, après avoir supprimé le mail reçu sans prendre la peine d’y répondre, après avoir effacé le pdf qu’on m’avait envoyé pour traduire les neuf premières pages, après avoir mis à la poubelle la traduction de ces neuf premières pages et ce, sans y accorder la moindre importance, sans le moindre regret, sans le moindre petit pincement de quelque nature que ce soit, j’ai essayé de m’énerver, mais je n’y suis même pas parvenu. J’avais à écrire cet article que j’avais décidé d’écrire, il fallait que je continue quoi qu’il arrive. Avant de m’y remettre, toutefois, repensant à ce que j’avais écrit à Nelly — je cite : « Je n’ai jamais que des reproches, des critiques, des réserves, des insultes. 46 ans pour en arriver là… non mais quel con. » —, je me suis dit : Peut-être, oui, peut-être, mais ce qu’il y a de bien, c’est que ça ne peut pas être pire. Réjouis-toi donc, ô moi, oui, réjouis-toi, Jérôme. Et, si étonnant que cela puisse paraître, après tout ce que je viens de raconter, mais c’est la stricte vérité, je ne dis que ça : la vérité, si étonnant que cela puisse paraître après tout ce que je viens d’écrire, ce soir, écrivant mon journal, après une journée passée à lire et à écrire et à m’occuper de ma fille, oui, je suis plein de joie.
vingt-quatre septembre deux mille vingt-trois
Ça y est, ai-je pensé soudain, je n’ai plus de haine. Je me trouvais dans la descente du Parc Montsouris, rue Gazan à main droite, point de demi-tour de la promenade qui est la mienne ces derniers jours, boulevard du Montparnasse, rue d’Odessa, boulevard Edgar Quinet, cimetière du Montparnasse, rue Froidevaux, place Denfert-Rochereau, avenue René Coty, parc Montsouris et retour, quand cela m’est apparu clairement. J’ai songé à ce qui était l’objet de ma haine et je me suis dit que, si je n’irais pas jusqu’à le prendre dans mes bras pour lui dire que je ne le hais point, en effet, je ne le haïssais plus. Depuis combien de temps, au juste, n’ai-je plus de haine ? Cela, je ne pourrais pas le dire avec exactitude, mais je ne crois que cela ne date pas d’aujourd’hui, ni d’hier, peut-être, je crois, d’avant avant-hier, exactement, non, je ne le sais pas, mais quand j’ai pris conscience que je n’avais plus de haine, il m’a semblé aussi que c’était déjà un sentiment quelque peu oublié, lointain, éprouvé par quelqu’un qui ne me ressemblait déjà plus. En passant non loin de ces touristes ridicules, trois jeunes femmes, qui étaient là, deux assises sur le banc, la troisième debout, devant la tombe de Simone et Jean-Paul, stéréotypes produits par les réseaux sociaux, les yeux rivés sur leur téléphone portable, je n’ai pu m’empêcher de me moquer d’elles, la troisième surtout, celle qui se tenait debout. Et puis, après avoir fait quelques pas, je me suis dit : Jérôme, sois un peu plus dandy. Ne pas accorder un regard, n’est-ce pas en effet le propre du dandy ? Quand il en fait la description générale, Roger Kempf cite une lettre d’Eugène Fromentin qui, près du lac Haloula, croisa un berger, ses deux fils et leur troupeau : « Quand notre nombreuse cavalcade passa près d’eux, relate ainsi Fromentin, pas un des trois ne leva la tête. » Tenir le monde extérieur pour inexistant, voilà en quoi réside notamment la supériorité du dandy. Parlant du dandy, Kempf précise : « il croit à l’hygiène et à la discipline, il a horreur du laisser-aller. » Au fond, tout s’explique toujours. Et cela, j’entends : la disparition de la haine, cela aussi appartient à mon désir d’être un peu plus dandy. Depuis, migraine. Éclairs devant les yeux. Crâne lourd. Sans doute parce que je suis sorti sans lunettes de soleil. Exposition excessive à la lumière crue. J’écris en me levant pour aller chercher des livres dans la bibliothèque (Rogert Kempf, mais aussi le Dandysme de Barbey où je pense toujours que se trouve la citation sur le berger, ses fils et son troupeau, avant de finir par la retrouver ailleurs) et en fermant les yeux à intervalles réguliers pour les reposer. Des infrabasses descendent de l’étage au-dessus en faisant vibrer les murs. Rien ne ressemble plus à un dimanche qu’un autre dimanche.
vingt-trois septembre deux mille vingt-trois
À la télévision, il y avait un mec à poil, et l’animatrice culturelle qu’on voyait devant lui, à l’écran, elle disait bon, celle-là, elle est un peu difficile, mais ça vous fait penser à quoi, les jeunes, et à ce moment-là, en réponse, grand silence, jusqu’à ce qu’un mec avec sa grosse voix réponde à David, Madame, eh oui ! s’exclamait l’animatrice culturelle, c’est le David de Michelangelo, mais ce n’était pas le David de Michel-Ange qu’on peut voir à la plage du Prado à Marseille, non, c’était la version Warhol-Basquiat, parce que l’émission, c’était une émission sur Maître Gims qui, comme il est un modèle pour les pauvres de banlieues qui sont tellement demeurés qu’ils n’ont pas le droit d’aimer autre chose que Maître Gims et la musique pour pauvres demeurés de banlieue en général, découvre Basquiat à la fondation Louis Vuitton, avant, il ne savait pas qui c’était (je me suis demandé si c’était le début d’une série Maître Gims au musée, Maître Gims à l’opéra, Maître Gims au théâtre, Maître Gims dans les pas d’Ulysse en Méditerranée, série destinée à démocratiser la culture) et qui, arrivé en Mercedes, repart avec un sac, enfin, en tout cas, c’est ce que je me suis imaginé, on ne le voyait pas repartir avec des accessoires griffés LV, mais pas les pauvres, en tout cas, non, les pauvres des banlieues, ils repartent avec le bus, et peut-être le hijab pour les femmes, ça, le reportage ne le disait pas. C’est moi qui imagine. J’ai changé de chaîne parce que, quand même, c’était très, très con, et je suis tombé sur une émission qui faisait l’éloge de comédiens qui parodiaient des paysans, et tout le monde riait parce que c’est tellement drôle de se moquer des pauvres, ceux-là, de pauvres, ils n’allaient pas au musée, non, c’étaient des pauvres de la campagne, trop vieux pour qu’un bus payé par l’État français raciste les emmène avec Maître Gims au musée capitaliste, et les comédiens se moquaient de ces gens qui, c’était en tout cas ce que montraient leurs personnages, ces gens qui n’ont pas de dents, ou alors quelques-unes seulement, mais de travers, pas comme Maître Gims, qui a les dents bien blanches et bien droites, on le voit quand il sourit à l’arrière de sa limousine, la voiture, pas la vache, la grosse Mercedes, quoi, ils se moquaient si bien de tous ces pauvres de la campagne que des gens encore plus connus que les comédiens expliquaient devant la caméra à quel point ils étaient géniaux, à quel point c’était génial de faire parler les gens qui n’ont pas de voix, à quel point c’était génial de se moquer des pauvres. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie d’aller vivre dans un manoir au bout d’un long chemin sans issue, quelque part dans un coin perdu de la campagne bretonne, pour ne plus jamais voir ça. Mais, à vrai dire, si j’avais réfléchi deux secondes, je me serais épargné la déception de ce rêve impossible à réaliser (je suis pauvre, moi, qui ne passe pas à la télévision), en n’allumant tout simplement pas la télévision. À cette nuance près, et c’est pour les nuances que j’écris, si l’on n’aime pas les nuances, on ne devrait pas écrire, on devrait se contenter de meugler comme les vaches limousines et les autres, le monde se porterait bien mieux, à cette nuance près donc que c’est instructif la télévision, en la regardant attentivement, en ouvrant bien les yeux, pas en somnolant, eh bien, on voit l’image de l’image du monde que la société se fait et propage (la construction de la propagande, quoi). Ainsi, sur les chaînes du service public comme sur celles du privé, on pouvait voir que la télévision aime les pauvres, elle aime les pauvres comme sujet, peut-être parce que les pauvres sont le public des riches qui produisent les émissions qui passent à la télévision, et partout, à la télévision, on voit des riches qui parlent des pauvres, des riches qui ont un avis sur les pauvres, des riches qui veulent venir en aide aux pauvres, des riches qui veulent faire rire les pauvres, des riches qui veulent faire du bien aux pauvres, il y a même le pape qui passe à la télévision, un jésuite, tu te rends compte, le pape est jésuite, non mais où va le monde ? aucune idée, nulle part ? ah, peut-être, tu as peut-être raison, mais personne qui veut que les pauvres soient moins pauvres et, donc, personne qui dit à la télévision, eh ! les pauvres, éteignez la télévision, vous serez moins pauvres, enfin, peut-être pas tout de suite, mais pour commencer vous serez moins cons, et c’est quand même plutôt pas mal d’être moins con, non personne ne disait cela, parce que les riches ont intérêt à ce que les pauvres restent pauvres pour rester riches et donc les riches ont intérêt à ce que les pauvres regardent les émissions qu’ils produisent pour les pauvres à la télévision des riches. J’ai pensé à mon manoir imaginaire en Bretagne, mon château en Espagne à moi, et j’ai regretté de n’être pas né dans une famille de la vieille noblesse bretonne, mais dans une famille de pauvres, d’immigrés, de riens du tout. Si j’étais né dans une vieille famille de la noblesse bretonne, j’aurais peut-être hérité d’un beau manoir dans la campagne, là-bas, sur les terres de mes ancêtres. Mais, évidemment, Orsoni, le nom ne sonne pas trop breton. J’ai pensé aux pauvres à la télévision, et je me suis demandé comment on pouvait tolérer, en plus d’être pauvres, d’être humiliés de la sorte, comment on pouvait tolérer de se voir jeter une image aussi abjecte de soi à la gueule, ce type caché derrière ses lunettes dans sa grosse Mercedes noire avec ses immenses dents blanches parfaitement alignées, qui disait, moi aussi j’ai été pauvre, c’était cela, l’image que l’on donnait d’une vie réussie aux pauvres, on leur disait : c’est bien simple, ou bien tu deviens comme lui ou bien tu auras raté ta vie, alternative dégueulasse, d’autant plus dégueulasse que tout le monde sait très bien que la probabilité, pour un pauvre, pour un pauvre ou pour n’importe qui, en fait, mais pour un pauvre surtout, tout le monde sait très bien que la probabilité de devenir Maître Gims ou Kylian Mbappé est à peu près égale à zéro et que, donc, on condamne non seulement les pauvres à la pauvreté, mais on les condamne aussi à l’humiliation de vivre une vie ratée puisque le modèle qu’on leur impose d’une vie réussie est impossible à atteindre pour eux. Mais les pauvres, et les chiffres ne mentent pas, les chiffres ne mentent ni ne mentiront jamais, les pauvres sont là, devant l’écran de leur télévision, ou devant l’écran de leur smartphone, pour les plus jeunes d’entre les pauvres, mais personne ne revient d’entre les morts. Ô mon manoir en Bretagne, pourquoi n’es-tu qu’un château en Espagne ? Si je savais chanter, je ferais une chanson comme Maître Gims, la nouvelle poésie. Y aura-t-il, un jour, des cigales en Bretagne ? Chante, insecte, chante. Le monde ne t’écoute pas, il faut que profites de cette chance, tu sais, la chance que tu as de n’être pas écouté. Si le monde t’écoutait, il t’écraserait.
vingt-deux septembre deux mille vingt-trois
J’ai regardé les photographies instantanées que j’ai prises ces dernières années, et j’ai eu envie de faire un livre avec. En fait, non. J’ai eu envie de faire un livre avec les photographies instantanées que j’ai prises ces dernières années, et c’est pour cette raison que je les ai regardées. La plupart étaient ratées, mais celles qui ne l’étaient pas étaient d’une rare beauté. Ou, du moins, c’est ce qu’il m’a semblé, à moi. Je savais pour chacune d’entre elles où elle avait été prise. Et cela aussi m’a semblé d’une rare beauté. Il y avait là une mémoire hors de moi qui fonctionnait toujours. Dans les boîtes en carton où elle est rangée, elle sommeille, mais il suffit de regarder ces images pour l’éveiller. En cherchant quoi dire aujourd’hui, quoi écrire dans cet objet étrange que j’ai pris l’habitude d’appeler « mon journal », et en effet il est quotidien, j’ai songé à ces images, et je me suis dit que je ne ferai sans doute pas un livre avec ces images. J’ai pensé à la postérité. Je sais que c’est idiot de penser à la postérité. Déjà que je n’ai pas d’actualité, comment pourrais-je avoir une postérité ? Mais c’est ce à quoi j’ai pensé, et je me suis dit qu’il valait sans doute mieux laisser ces images dans les boîtes en carton où elles sommeillent avec la mémoire qui est la leur, avec la mémoire qui est la mienne, et laisser le soin à l’avenir, à la faveur d’une improbable découverte future, laisser le soin à l’avenir de faire ce qu’il voudra avec. Peut-être que je vais écrire ce livre. Peut-être que je vais l’écrire seulement pour moi. Faire quelque chose de la mémoire déposée là dans ces boîtes en carton. Mais les phrases à côté des images, il ne faudra pas qu’elles parlent des images, il faudra qu’elles parlent de tout autre chose. Ou peut-être faudra-t-il qu’elles parlent des images en parlant de tout autre chose. Ou peut-être faudra-t-il qu’elles parlent des images le plus simplement du monde. Cette enfant, le regard perdu dans le vide, dans son déguisement de reine d’Égypte, cette enfant déguisée pendant le confinement, qui a l’air si triste parce que l’école est fermée et qu’elle ne peut pas jouer avec d’autres enfants déguisés comme elle est déguisée, cette enfant est mon enfant. Je me souviens que c’est à cette époque-là de sa vie, dans le jardin de la résidence où nous vivions alors à Marseille, le jardin où la photographie a été prise, que Daphné a eu l’intuition de l’éternel retour. Je suis toujours un peu étonné quand j’écris cette phrase. Je me dis que les gens ne peuvent pas te croire quand tu racontes ce genre de choses, et c’est la raison pour laquelle, notamment, le parrain de Daphné et sa femme ne nous adressent plus la parole, ni à Daphné, ni à Nelly, ni à moi, parce que les gens ne peuvent pas comprendre, les gens ne peuvent pas te croire quand tu leur dis qu’un jour, dans le jardin où tu a pris cette photographie, Daphné, en costume de reine d’Égypte, a eu l’intuition de l’éternel retour, mais je sais que c’est vrai. La photographie n’apporte pas la preuve de cette vérité. La photographie rappelle à ma mémoire cet événement de notre vie. Cet événement, ce que j’appelle « l’intuition de l’éternel retour », Daphné l’a certainement oublié. Était-elle parfaitement consciente, d’ailleurs, cette intuition qu’elle a eue ? J’en doute. Mais la photographie est la mémoire déposée avec elle dans la boîte en carton où elle est rangée, la photographie tient contre elle le souvenir que je garde pour Daphné, que je conserve pour elle, pour subvenir à sa mémoire manquante, déployer dans ce souvenir l’avenir. Ces remarques, ce n’est pas la forme que je voudrais donner au texte à côté des images. En tout cas, cette après-midi, quand j’ai pensé au livre, ce n’est pas sous cette forme que j’ai pensé aux phrases à côté des images. Mais, après tout, que les phrases prennent cette forme, c’est une possibilité. Un livre doit être ouvert de tous les côtés. Comme les images gardent le souvenir en attendant l’avenir.
vingt-et-un septembre deux mille vingt-trois
Oiseaux, ô mes frères migrateurs. C’est l’automne à Paris, il fait gris, il pleut, et c’est le temps parfait pour vivre ici, la saison idéale pour séjourner en ce bout de pays. Oiseaux, ô mes frères migrateurs, que ne suis-je comme vous, changeant de maison au gré des saisons ? Avec l’automne, malheureusement, à Paris, est venu aussi un vieux roi sans pouvoir, à Paris où résonnent les sirènes des véhicules de la police, motards sifflant à en perdre la raison pour ouvrir la voie à de puissantes gens. Ce matin, quand je suis allé me promener, le vieux roi y lisant sa lénifiante dissertation, les jardins du Sénat étaient fermés. Fermé le pays, comme chaque fois qu’un événement réputé important a lieu. On clôt le monde sur lui-même, et on baptise cette réclusion du nom de liberté. N’est-il pas étonnant de voir ce phénomène se répéter partout, dans l’espace tout comme sur nos corps ? Pourquoi personne ne s’étonne-t-il ? Après avoir achevé ma promenade interrompue, je suis rentré chez moi, je me suis déshabillé parce que j’étais trempé par la pluie, et j’ai songé à la géographie de mes migrations saisonnières, me disant que si j’avais le loisir de le faire, je passerais l’automne à Paris, l’hiver en Provence, et le printemps et l’été dans le Finistère, triangulant ainsi la France au gré de mes goûts. Mais je ne le peux pas, alors je reste là, à regarder la pluie tomber, à ne pas trop grimacer quand une énième sirène coupe le fil de mes idées. Qu’hurle-t-elle notre fascination pour le bruit ? Probablement rien, sinon, nous ne hurlerions pas, nous parlerions. Mais pour dire quoi ? Qu’est-ce qui mérite d’être retenu ? Si l’on ne devait dire (ou écrire) que ce qui mérite d’être retenu, on ne dirait presque rien, et nous serions tous atteints de maladies neurodégénératives précoces. Ce sont les banalités qui nous maintiennent en bonne santé, toutes les phrases dépourvues d’intérêt que nous nous acharnons à prononcer. Ainsi, la vie, peut-être, est-ce essentiellement toutes les choses sans intérêt qui occupent notre temps. Et de moi, dès lors, qui préfère à son emploi la vacance du temps, que faire ?
vingt septembre deux mille vingt-trois
Ce matin, quand je suis passé devant, il n’y avait pas de touristes en train de mettre leurs cochonneries sur la tombe de Simone et Jean-Paul. J’ai vu qu’il y avait des choses sur la tombe, des choses qui ressemblaient à des cailloux sous lesquels étaient coincés de petits bouts de papier, peut-être des tickets de métro aussi, mais je n’ai pas regardé exactement quoi, j’ai un peu levé les yeux, et j’ai vu toutes ces traces dégoûtantes de rouge à lèvres qui recouvraient la stèle. Je n’ai aucune sympathie pour Simone et Jean-Paul, que je considère comme d’horribles bourgeois moralisateurs d’une grande souplesse morale à leur propre égard, comme cela arrive souvent, mais les défunts ne méritent pas ça. Et les vivants, non plus. Un peu plus loin, j’ai sorti mon petit carnet au bison noir pour écrire quelque chose dedans, mais j’ai oublié quoi. Ensuite, j’ai poursuivi mon chemin jusqu’au jardin du Luxembourg où j’ai croisé un type que j’ai pris pour un autre, imaginé une histoire qui ne s’est pas produite avec son père imaginaire quand je travaillais chez Grasset, mais qui aurait pu se produire, avant de me rendre compte qu’il n’était pas connu, comme je le pensais, en tout cas, ce n’était pas le fils du père que je lui attribuais, et qu’il admirait probablement ma chevelure, et puis je me suis assis sur un fauteuil en face du Sénat, je voyais le drapeau tricolore qui flottait dans le ciel vide, j’ai fermé les yeux, et je ne me suis pas endormi. Quand je les ai rouverts, mes yeux, devant eux, il y avait ces étranges touristes, toutes des femmes, certaines voilées, d’autres pas, qui portaient des badges autour du coup, et que j’avais déjà vues, avant de m’asseoir, en train de se prendre en photo. Elles étaient toujours en train de se prendre en photo, mais cette fois, elles ajoutaient à leur absence totale de photogénie, le mauvais goût de piétiner les parterres de fleurs pourtant savamment composés qui ornent les jardins de la chambre haute. J’ai songé, les voyant, à l’idée que j’avais eue, un jour, en regardant d’autres touristes se prendre en photographie tout en piétinant les parterres de fleurs, eux aussi, comme c’est la coutume chez ces peuplades-là, semble-t-il, idée d’après laquelle ce qu’il est arrivé de pire à l’humanité avec la modernité, ou la postmodernité, on dira comme on voudra, c’est de ne pas supporter qu’un espace lui échappe, de devoir trouver partout où elle passe le reflet de l’image qu’elle se fait d’elle, de ne pas pouvoir ne pas laisser son empreinte, laquelle empreinte, bien souvent, se confond avec de dégoûtants déchets. Et me remémorant à l’instant ces images pour les superposer afin d’écrire, je me souviens à présent de la phrase que j’avais notée au crayon, un peu plus tôt, dans mon petit carnet au bison noir, phrase que je peux transcrire à présent ici, au style indirect, et qui disait que cela m’emplissait de joie de traverser le monde sans laisser de traces qui ne s’effacent. Cela aussi — ne pas laisser de traces qui ne s’effacent pas —, je l’appelle du nom de « disparition ». Il n’y a pas d’amour dans les traces que l’on laisse, rien que l’étalage vulgaire de l’égoïsme, ego qui se dilue et s’écoule à force de se répandre de par le monde. Étrange force de Coriolis, ne trouvez-vous pas ? Contre l’écoulement de l’ego, je veux faire entendre la voix du monde qui dit : « Je n’ai que faire de ton moi, garde-le pour toi. » Il nous faut apprendre à disparaître, voilà qui est vital. Apprendre à nous effacer, c’est-à-dire : découvrir comment être là sans faire peser sur le monde le poids de notre présence. Nous libérer, dans cette légèreté nouvelle, de la métaphysique de la présence, de sa lourdeur, de son encombrement. Le monde est saturé de notre présence quand la beauté consiste précisément à l’en retirer, à l’ôter du monde pour l’emporter ailleurs, en faire autre chose. Pas transcendance, mais traduction peut-être. Comme ce journal, qui ne laisse rien sur place de son passage, mais déplace le passage, passe le passage, dépasse le passage, au sens propre : marque le pas, sans piétiner jamais.
dix-neuf septembre deux mille vingt-trois
J’essaie d’avoir quelque chose d’intéressant à dire, mais c’est en vain. Il me semble que je n’y arrive tout simplement pas. Je ne sais pas si c’est cyclique, j’entends : si, chaque année, aux environs de la date de mon anniversaire, quelque chose comme cette tristesse que je ressens ces derniers jours me gagne, puis m’envahit, et je n’ai pas envie de fouiller dans les pages écrites les années précédentes pour savoir si oui ou si non, ce qui est peut-être un signe que oui, de toute façon, le sentiment que c’est cyclique dit que c’est cyclique, non ? Mais depuis quand est-ce cyclique ? Depuis que je suis devenu vieux ? Encore une fois, la question est une réponse. C’est désespérant, non, quand les questions sont des réponses ? J’aime tellement mieux quand les réponses sont des questions, quand quelque chose s’ouvre sur le dehors, sur l’inconnu, sur l’horizon, sur l’ignorance qui n’est pas la négation du savoir mais la possibilité d’un savoir nouveau, d’une découverte. Depuis quand tout cela a-t-il cessé de me sembler intéressant ? Suis-je vraiment devenu ainsi ? Je me sens désespérément vide, littéralement creux, il y a bien quelque chose qui tient debout, mais il n’y a rien dedans. D’ailleurs, je crois que les gens le sentent, tous ces gens à qui je n’inspire pas le moindre respect, ni par mon travail ni par ma personnalité. Je croyais qu’écrire des livres était quelque chose en soi, c’est cette croyance, d’ailleurs, qui m’a donné envie d’écrire des livres, cette croyance qui m’a donné ensuite la force d’écrire des livres quand personne, absolument personne n’en voulait, et je me suis rendu compte, depuis que j’en écris, qu’un livre n’est rien en soi, qu’un livre n’est que ce qu’il vaut, c’est-à-dire : le nombre d’exemplaires qu’on en vend. Ces derniers jours, j’ai la conscience claire que je n’écris pas de livre, que je ne suis pas en train de le faire, que rien ne me conduit vers l’écriture d’un livre, parce que je sais désormais que ma croyance était erronée, parce que je sais désormais qu’un livre n’est rien en soi. Mais, si un livre n’est rien en soi, pourquoi en écrirais-je un ? Pour le vendre ? Mais il y a déjà tellement de choses qui se vendent, trop de choses qui se vendent. Aussi, suis-je en face de ma contradiction : ce n’est pas que je n’aie pas envie de vendre des livres, c’est que je n’ai pas envie d’écrire des livres pour les vendre, or, on n’écrit plus de livres que pour les vendre, on ne publie plus que des livres qui sont écrits pour qu’on les vende, et moi, je ne me reconnais pas dans ce cours-là, ce n’est tout simplement pas ce que j’aime, tout simplement pas moi. Tout à l’heure, Daphné, avec qui je venais de passer un temps assez long à faire les devoirs, m’a dit en substance que j’étais très bon pour l’aide aux devoirs, et elle a ajouté : « Si un jour tu fais faillite dans l’écriture, tu sais ce que tu pourras faire. » Ce à quoi, j’ai répondu : « Oh, tu sais, j’ai déjà fait faillite dans l’écriture, ma chérie… — Ah oui ? s’est-elle étonnée. — Oui, c’est d’ailleurs pour ça que ton grand-père ne n’aime pas. » C’est d’ailleurs pour cela que presque personne ne m’aime. Mais, et j’y pensais tout à l’heure, quand je suis sorti pour aller marcher, histoire de me déverrouiller quelque peu, après deux jours passés cloué au lit ou quasi, ce doit être invivable d’être connu, quel écrivain peut écrire en étant connu ? Alors, je m’apprêtais à entrer au cimetière du Montparnasse, je me trouvais à mi-chemin entre Albin Michel et Cahen & Cie, pour situer la scène, et je me suis mis à imaginer un petit scénario dans lequel, invité à passer à la télévision, je ne m’y rendais pas moi-même, mais envoyais à ma place une comédienne aux longs cheveux blonds avec qui j’avais travaillé pour répondre au nom de Jérôme Orsoni et à ma place aux questions qui me seraient posées. Ainsi, le soir de l’émission, ce ne serait pas moi que l’on verrait apparaître à la télévision, mais cette femme blonde qui, avec le plus grand des sérieux, sans la moindre distance ironique, sans parodie aucune, exactement comme si elle était moi, si investie dans son rôle qu’elle deviendrait proprement moi face à la caméra, répondrait aux questions qui lui seraient posées en disant les réponses que j’aurais écrites et en incarnant mon personnage à l’écran. Déjà, je marchais dans les allées du cimetière machinant mon imagination quand j’ai croisé ces deux types, des touristes, qui étaient affairés à ramasser des trucs par terre, des cailloux, j’imagine, ou tripotaient d’autres cochonneries qu’ils avaient prévues à cet effet, pour les mettre sur la tombe de Simone et Jean-Paul. À leur vue, j’ai été pris d’un tel dégoût, non pas à cause d’eux, mais à cause de la ritualité vide de sens qu’ils incarnent, des millions de personnes venant du monde entier aux mêmes endroits pour y faire les mêmes choses dépourvues de la moindre signification, que j’aurais voulu hurler, pas pour qu’ils cessent, eux, c’est impossible, les gens n’arrêteront jamais de leur propre volonté, l’aritualité est la forme de leurs vies, mais afin que je cesse, moi, afin que je cesse enfin de ressentir ce que je ressens. Je n’ai pas hurlé, je n’ai pas crié, j’ai continué de marcher, machinant une phrase avec ma voix intérieure tout en marchant et, un peu plus loin, sur un banc, je me suis assis et, dans mon petit carnet au bison noir, j’ai écrit une sentence qui résumait en quelques mots ce dont je venais de faire l’expérience en croisant les deux types, les touristes, devant la tombe de Simone et Jean-Paul, mais je n’ai pas cessé de ressentir ce que je ressentais, si peu même que, ce soir, des heures après ne pas avoir hurlé dans le cimetière du Montparnasse, je ressens toujours ce que je ressens, la meilleure preuve en étant que, mot à mot, je viens d’écrire ce que je ressens. Et je ne sais pas très bien à présent où passe la frontière entre la raison et la folie, le désespoir et l’extase, ni si seulement je l’ai jamais su, ni si seulement il en existe une.
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