Adolfo Bioy Casares, Nouvelles fantastiques

Aujourd’hui, j’ai voulu me dépêcher de finir de lire les Nouvelles fantastiques de Bioy que j’avais commencées la veille avec la ferme intention d’écrire quelque chose à leur sujet, quelque chose d’intelligent, cela va de soi, parce que si ça ne l’est pas, alors à quoi bon ? Au moment de commencer la douzième des douze nouvelles du recueil — c’est dire que j’en étais venu presque à bout —, je me suis effectivement demandé :
— À quoi bon ?
À quoi bon finir alors que je sais pertinemment que je ne parviendrai pas à en dire quoi que ce soit de pertinent, qu’au mieux, je réussirai peut-être à échafauder une définition bancale du fantastique ? Les définitions, me suis-je dit alors, l’arme fatale des spécialistes affairés à ranger le désordre spontané et heureux des phénomènes dans les compartiments d’une boîte contenant genre et espèces, les définitions ne valent que pour ceux qui manquent d’imagination. Les autres, eh bien, les autres peuvent toujours rêver. Et moi, peut-être que je lirai la douzième des douze nouvelles un jour, un autre jour peut-être, mais pas aujourd’hui.
Pourtant, je crois que j’aurais pu faire un certain nombre de remarques que je n’aurais pas eu à regretter plus tard. Comme celle-ci, qu’il faudrait non pas une définition du fantastique, mais bien douze (ou onze, au moins, puisque c’est ici que j’en suis) pour saisir ce que Bioy raconte dans ses nouvelles. Mais bien sûr, il ne s’agirait pas de définitions du tout, simplement de petits résumés critiques permettant de cerner d’un coup d’œil rapide la trame et le contenu du récit. Ou encore que Bioy ne partageait assurément pas la passion philologique de son aîné Borges, lequel, aussi complexes que fussent les récits qu’il élaborait, aussi perplexes les labyrinthes temporels où il s’engageait, ne renonçait jamais à la tentation de saisir en une phrase, une phrase parfaite, l’étendue des problèmes auxquels il s’affrontait. Plus conteur que métaphysicien, Bioy préféra sans doute mettre dans la peau de ses personnages les pensées décisives qui présidaient à son écriture. Tel ce haïku de « La servante d’un autre », que l’ironiste Bioy ne manque pas de faire précéder de ce préambule :

De cette époque date probablement le poème — trop célèbre, trop intime à mon sens — qui figure dans toutes les anthologies :

J’ai voulu t’expliquer
Le bonheur d’aimer.
Mais l’art est dépassé.

Mais, ce n’est pas vrai : même attribué à un personnage victime de l’aveugle destin comme Rafael Urbina, ce poème ne saurait être l’expression de la pensée d’un simple conteur. Non que raconter soit simple. En l’occurrence, toutefois, le mot n’épuise pas la chose.
Dans les histoires de Bioy qui, parce qu’une explication nous est donnée du récit que nous venons de lire, semblent les plus rationnelles, les choses sont toujours plus compliquées qu’elles ne le paraissent. Un narrateur prend la parole, la donne à un autre. Quand le premier la reprend, tout est déjà transformé. Dans « Le crime de Carlos Oribe » qui est en fait une préface et une postface au « Récit des terribles et mystérieux événements qui survinrent à General Paz (district de Chubut) », l’explication finale du narrateur doit rendre raison du déroulement des péripéties et, à la manière de l’ultime dévoilement du détective, démasquer in fine le vrai coupable. Le narrateur analyse, déduit, conclut. Certes, mais le doute est-il levé pour autant ? C’est ce que l’on aurait tort de croire. Dans cet univers où tout voudrait être débrouillé, les incertitudes débarrassées de toute confusion, les preuves valent moins que les vies qui se sont croisées, les identités qui se sont échangées, et le temps s’est écoulé alors qu’on voulait qu’il s’arrêtât — à tout prix. Or, le prix à payer pour le temps s’arrête enfin est toujours la mort.
Bioy écrit comme un sociologue hautain : il dresse des portraits, décrit des atmosphères, présente des sociétés, avec sérieux, précision. Et désinvolture, car la société ne l’intéresse pas, seul le destin. C’est l’Alfonso Alvarez du « Grand séraphin » qui ne cesse de répéter « Je ne transige pas » alors que la fin du monde est imminente. Le destin, c’est-à-dire : comment nous comporterons-nous à la fin du monde, à la fin de l’histoire, à la fin du récit ? Alors qu’il vient de rencontrer en un lieu improbable un ami qu’il avait perdu de vue depuis longtemps, et que ce dernier lui a fait le récit d’événements incroyables qui l’ont conduit à vivre une vie qui n’est pas la sienne loin de chez lui, le narrateur du « Côté de l’ombre » s’en va :

Je n’attendis pas mon malheureux ami. Je l’abandonnai pour toujours. Je payai, si j’ai bon souvenir ; je retournai au bateau. En sentant cette atmosphère particulière du bord, je me retrouvai chez moi et je fus pris d’une grande faiblesse, faite de soulagement et de joie. Je crois, quant à moi, que Veblen ne se trompait pas. J’eus peur, je ne sais pourquoi.

Ce n’est pas par lâcheté qu’il abandonne son « vieux frère ». C’est qu’une vie, même racontée, n’est jamais épuisée. Elle laisse planer des ombres au-dessus de toutes les autres vies. Une vie n’est sans doute jamais exemplaire ; en tout cas, pas jusques en ses dernières circonstances. Et pourtant, elle ressemble tellement à une autre vie, à toutes les autres vies, qu’il se pourrait très bien que ce fût la nôtre. Aussi fantastique que soit un récit, il ressemble tellement au récit que nous pourrions faire de notre propre existence, qu’il n’est jamais possible de l’écarter tout à fait comme irréaliste. Il faut au fantastique un univers convenable, voire convenu, pour qu’au moment où le monde commence sa dérive, nous soyons emportés avec lui. C’est une force clinamenatique qui emporte avec elle les certitudes sur lesquelles nous nous reposons.
Et moi, je garderai la douzième des douze nouvelles pour cet autre jour, quand je serai trop rassis.

Adolfo Bioy Casares, Nouvelles fantastiques, traduit par Françoise-Marie Rosset, Paris, « Pavillons Poche », Robert Laffont, 2016.