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Expérience de poésie

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Ce matin, cependant que Daphné étudiait la profondeur, l’étendue et les limites du paradoxe du sorite dans le bac à sable du Jardin des Grands Explorateurs, ce jardin qui est sans doute mon préféré à Paris parce qu’il n’est ni grand ni petit, que c’est un parallélépipède comme il y en a tant d’autres et que, si sa fontaine symbolisant le monde ou quelque chose dans le genre est majestueuse, elle ne marche pas tous les jours, ainsi on ne sait jamais trop à quoi s’attendre avec elle (quand elle ne marche pas, elle est moins majestueuse), ce matin, ai-je commencé par dire avant de me mettre à bavarder, ce matin, j’ai commencé à lire les Exercices de poésie pratique de François Matton et, interrompu par Daphné, j’ai quand même eu le temps de me dire que, malgré son allure nonchalante, son ironie manifeste et sa façon de se pincer sans rire et de te pincer en riant, il y avait quelque chose de thérapeutique dans ce livre. Enfin, malgré, je devrais plutôt dire : grâce à tout cela, parce que le livre, c’est ce que j’ai pensé ensuite, laissant Daphné à son bac à sable, c’est tout cela qui lui permet de n’être pas parfaitement ridicule, ou : de n’être pas un manuel de développement personnel afin de parvenir à la pleine conscience, mais d’en être la parodie, et autre chose que la simple parodie ; — bien sûr.

Le vide, la conscience de l’espace, le silence, la tyrannie des objets, l’omniprésence des images, etc., ce sont des tartes à la crème dégoulinantes de bonnes intentions dont notre époque saturée d’elle-même abuse pour se donner bonne conscience : tu gagnes trop d’argent en abreuvant tes contemporains de messages débilitants pour qu’ils achètent des produits dont ils n’ont pas besoin, ne t’en fais pas, médite sur le néant, retrouve le lien qui t’unit avec l’univers, et tout ira mieux, tu pourras continuer à faire exactement la même chose, mais sans scrupules, cette fois ; il y a même une application pour ça.

Note bien que toutes les époques se ressemblent.

C’est la lucidité et la faiblesse qui distinguent les écrivains des charlatans. Quand Wittgenstein se demandait dans ses Recherches philosophiques quel était son but, il ne répondait pas des choses extravagantes, il ne promettait ni la lune — de toute façon, depuis qu’on sait qu’elle n’existe que dans les studios d’Hollywood, plus personne ne veut y aller —, ni d’immenses richesses, pas même des épiphanies extraordinaires, non, il voulait simplement que nous parvenions à nous débrouiller tout seuls. On peut toujours faire croire à une mouche que c’est un papillon (c’est d’ailleurs cette option que notre époque a choisie — aime toi comme tu es, c’est ce qu’elle te dit, pourquoi te mentirait-elle ?), mais il ne faut pas s’étonner si la mouche en question préfère fureter dans son tas de fumier au lieu d’abandonner sa chrysalide.

Mais qu’écrivait exactement Ludwig Wittgenstein ? Eh bien, ceci :

Quel est ton but en philosophie ? Montrer à la mouche comment sortir du bocal à mouches.

C’est tout ? Oui.

J’en conviens, c’est un programme qui peut paraître décevant parce qu’on préfère souvent les boniments racoleurs des charlatans aux lignes sobres et précises des écrivains (en l’occurrence, des philosophes, mais je crois que, d’un certain point de vue, pour ainsi dire : le mien, c’est la même chose, enfin, la même espèce), mais c’est aussi un programme bien plus stimulant parce qu’il nous indique que nous devrons faire le travail nous-mêmes. Personne ne le fera à notre place, même si on peut nous montrer un chemin parmi d’autres. Après tout, c’est à ça que servent les livres.

Je ne sais pas si François Matton est un lecteur de Wittgenstein. En fait, qu’il le soit ou non, cela n’a aucune importance. C’est en lisant la conclusion de son neuvième exercice que j’ai pensé à Wittgenstein. Voici comment il s’achève l’exercice :

l’expérience poétique peut très bien se suffire à elle-même, sans qu’on se soucie d’écrire le moindre vers.

Le but de l’activité, ce n’est pas une chose, c’est une expérience. C’est ce qui fait toute la différence entre les charlatans et les écrivains : les charlatans vous promettent qu’à la fin, vous aurez quelque chose (généralement plus que ce que vous aviez au début) tandis que les écrivains vous disent d’emblée qu’à la fin, vous n’aurez rien, vous n’aurez peut-être même plus rien du tout, beaucoup moins, donc, que ce que vous aviez au début. Mais vous aurez fait une expérience. Et vous saurez quoi faire désormais : vous saurez faire une expérience. Plutôt que de vouloir quelque chose, ne cherche rien, ne cherche pas quelque chose. Cherche une expérience.

Wittgenstein aurait pu raconter qu’il voulait changer le monde, ou quelque chose comme ça, que c’était son but en philosophie, mais il n’aurait rien changé du tout. Ce qui change tout, en revanche, c’est de laisser les gens faire, les laisser chercher, se perdre, trouver un peu, se tromper beaucoup, et enfin comprendre eux-mêmes comment ils peuvent sortir du bocal dans lequel ils se sont enfermé eux-mêmes, comment échapper à l’époque pourrie dans laquelle nous vivons.

Les exercices de François Matton sont accompagnés de dessins. À moins que ce ne soient eux, en fait, les exercices proprement dits, et les textes, des légendes qui peuvent varier à l’infini, au gré de la fantaisie. C’est d’ailleurs à cette perspective que nous invite le texte du premier exercice :

Voyez avec quelle docilité l’image se conforme à ce qu’on lui fait dire. Riez de voir combien tout ce qui vous entoure peut ainsi prendre un sens différent au gré de votre fantaisie. Parfait, vous voilà plus ouvert que jamais à la poésie.

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