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5.5.18

Ce n’est pas que je ne souhaite pas être en phase avec mon époque, c’est que je n’y parviens pas. La nuance est de taille. C’est peut-être exagéré. Sous de nombreux aspects, en effet, mon existence est parfaitement en phase avec mon époque. Mais théoriquement, si j’ose m’exprimer ainsi, non. Impossible de l’être. C’est quelque chose que je ressens, par exemple, dans le tas monstrueusement gros de livres qui paraissent chaque année et que je n’ai pas la moindre envie de lire, qui me dégoûtent même de lire, et constituent l’époque de la masse, des contenus qui dégoulinent par tous les pores de toutes les peaux, des idées grossières érigées en idéologies, la caricature, la simplification, l’explication facile, des sous-produits de l’industrie culturelle qui alimentent les esprits, les réduisent à une servitude dont ils n’ont même pas conscience, dont ils ne veulent surtout pas avoir conscience. Quelle différence entre les simagrées automatiques du pouvoir et les gesticulations bavardes de l’écrivaillon qui les dénonce ? Aucune. C’est la même chose, le même tissu adipeux d’une époque qui passe la majeure partie de son temps à s’ausculter, à s’admirer, à se dénoncer, à se complaire dans le spectacle ridicule qu’elle donne d’elle-même. C’est pour cette raison qu’on accorde tant d’importance à la vie politique, la vie publique, laquelle n’est rien d’autre qu’un ensemble de saynètes qui se déroulent  — en France — dans l’espace clos et microscopique de quelques arrondissements de Paris, pour la jouissance de commenter des images, des mises en scène qui insultent le peu d’intelligence qu’il reste en ce bas monde. Comme dénoncer la misère, la violence, la tristesse du monde en faisant la une d’un journal propriété de milliardaires. La blague ne fait plus rire personne. Elle ne fait même plus pleurer personne. Ne se laissent faire que ceux qui veulent bien se laisser faire. Plus une once d’intelligence. Plus rien. Que le tas monstrueux des bavardages qui grossit chaque jour. Toujours plus gros. Toujours plus bête. Il faut lutter contre cette graisse verbale. Cure d’amaigrissement radicale. Regarder le ciel bleu ou bien ses pieds et fermer sa gueule. Ne rien avoir à dire de rien. I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it, disait John Cage dans sa Lecture on Nothing. C’était en 1949. 70 ans plus tard le blablabla a pris le pas. Tout le monde a quelque chose à dire. Enfin quelque chose ? Tout le monde a sa petite opinion et sait comment la faire entendre. Ça fait tellement de bruit que personne n’entend rien, ne comprend rien, ne retient rien. Des bouts de viande avec des trous pour les yeux et des excroissances pour les doigts. Cela fait longtemps, désormais, qu’il n’y a plus d’intelligence qu’artificielle.   

51 pages de poèmes dans le carnet gris aujourd’hui.

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