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1.7.18

On oublie presque tout ce qu’il nous arrive. Heureusement. Sinon, on ne pourrait tout simplement pas vivre, les souvenirs comme des parasites grésilleraient en permanence empêchant de penser à quoi que ce soit, de faire quoi que ce soit. Ce serait invivable de ne pas parvenir à se débarrasser de la vulgarité de l’accent marseillais de la directrice de la crèche, de la raie des fesses des parents accroupis autour de leurs enfants, hommes et femmes, poils ou pas, du bracelet électronique dissimulé sous un bracelet éponge porté bizarrement au niveau de la cheville d’un père de famille qui fait comme si de rien n’était, des cris que poussent les voisines d’en-dessous, mère et fille, mère qui hurle, cris sauvages, fille qui crie à la fenêtre au secours aidez-nous aidez-nous, mère qui hurle je te l’ai dit que je voulais plus parler à ton père, on ne pourrait pas vivre si on se souvenait de tous ces événements, impossible. Quand on s’en souvient, c’est que quelque chose ne va pas, non ?

Dans le conte qu’il écrivit en 1942, « Funes el memorioso », Jorge Luis Borges raconte l’histoire d’Ireneo Funes, qui devint infirme après avoir été renversé par un cheval : il se souvenait de tout. Dans ce conte lent, humide et chaud, en effet, la mémoire totale, parfaite, sans faille, complète de Funes le condamne à ne plus vivre. Il demeure allongé, élaborant des systèmes complexes de nomation des nombres, des événements, de tout. Il est sans temps pour vivre ; le temps que lui prend le fait de se ressouvenir de tout ce qu’il a vécu étant égal au temps qu’il lui a fallu pour en faire l’expérience. « Dos o tres veces, écrit ainsi Borges, había reconstruido un día entero ; no había dudado nunca, pero cada reconstruccíon requerido un día entero. » Presque incapable d’idées générales — platoniciennes, précise Borges —, Funes ne peut pas penser. Penser, c’est abstraire, dit-il. Or, dans le monde de Funes, il n’y a que des détails quasi immédiats. Le conte se termine sur trois paragraphes d’une beauté élégiaque rare et d’une banalité déconcertante dans le même temps. Voici ce qu’écrit Borges : « La recelosa claridad de la madrugada entró por el patio de tierra.
« Entonces vi la cara de la voz que toda la noche había hablado. Ireneo tenía diecinueve años ; había nacido en 1868 ; me pareció monumental como el bronce, más antiguo que Egipto, anterior a las profecías y las pirámides. Pensé que cada una de mis palabras (que cada uno de mis gestos) perduraría en su implacable memoria, me entorpecío el temor de multiplicar ademanes inútiles.
« Ireneo Funes murió en 1889, de una congestión pulmonar. »
Funes a l’âge du monde même, un âge plus ancien que l’histoire même. Geste sublime dès lors que celui du narrateur Borges : face à la mémoire du monde, en faire le moins possible, retenir précisément ces gestes pour n’en pas rajouter, ne pas encombrer une mémoire déjà saturée. Car même l’infini finit par mourir.

Est-ce que la littérature t’aide à vivre ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que la question veut dire. La littérature n’est pas là pour te faire du bien, te dire que ça va, tu es normal, te rassurer. Pourtant, tous les livres sont comme ça, maintenant, non ? La plupart, oui. Alors ? Alors quoi ? Je ne sais pas, moi.

Pas envie de me réveiller. La nuit a été courte. Est-ce que j’ai pensé à ces souvenirs durant la nuit ou au réveil ? Je ne sais plus. Est-ce qu’il y a une différence ? Oui. Je crois que j’ai pensé aux souvenirs dans la nuit et au conte de Borges, le matin, en écrivant la litanie des souvenirs parasites qui grésillent et t’empêchent de vivre. Ils ne t’empêchent pas de vivre, c’est une façon de parler.

Il n’y a que des façons de parler.

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