comment 1

1.12.18

Tout à l’heure, je me suis endormi sur le canapé de mon père. Comme quand j’avais 15 ans, comme quand j’en avais 25, 30, et caetera. J’étais bien. Est-ce que j’étais vraiment bien ? Je ne sais pas. J’avais envie de dormir. Plus envie de dormir que de me réveiller. Et pourtant, je me suis réveillé. Est-ce que c’est la preuve qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut ? Probablement. Ce matin, j’ai traduit un poème de Bukowski qui s’appelle traffic ticket. Bukowski raconte qu’il a quitté son boulot et que les flics l’arrêtent parce qu’il aurait grillé un feu rouge. Il y a une image très belle et très angoissante : chez lui, Bukowski voit un magazine par terre avec sa photo en couverture. Il se lève pour le ramasser et s’aperçoit alors que ce n’est pas lui. Plutôt que de commenter cette erreur il dit ensuite yesterday is gone et parle du l’instant et délire sur tout un tas de choses. C’est fascinant parce que c’est tout à la fois trivial et vraiment profond. Mais pas profond comme quand quelqu’un parle de choses en prenant des grands airs, comme quand de pseudo intellectuels parlent de la Gauche avec un énorme G majuscule, des Principes, de la Patrie des Droits de l’Homme, des Symboles, de la Démocratie, et caetera. Profond comme quelqu’un qui vit sa vie. Profond comme un ivrogne qui écrit tout ce qu’il voit et tout ce qui lui passe par la tête, comme un courant d’air, comme un souffle divin, comme une inspiration soudaine qui disparaît ensuite. Les poèmes de Bukowski sont magnifiques parce qu’en un sens ils ressemblent à tout sauf à des poèmes. Les titres tiennent souvent plus de l’aphorisme que du titre de poème the difference between a bad poet and a good one is luck et le rythme, le débit, la structure glissante, délirante, purement verbale tient à la fois de l’ivrogne et du génie. J’ai traduit le poème en question traffic ticket. Je ne sais pas si la traduction est bonne. Je ne sais pas trop ce que ça peut bien vouloir dire de bien traduire un poème de Bukowski. Mais je crois que ça va encore. Je veux dire : le pire, sur l’échelle des pires choses à faire sur terre, c’est jouer un morceau écrit par Monk. Traduire Bukowski, bien ou mal, en comparaison, ça va. Je cherche quelque chose, et traduire me semble être une bonne façon d’y parvenir, comme essayer de trouver d’oreille les notes d’une mélodie de Monk (Epistrophy, par exemple). Le poème une fois traduit (bien ou mal) fait comme ça :

contravention

je me suis encore barré du boulot
et la police m’a arrêté
parce que j’avais grillé un feu rouge sur Serrano Ave.
j’avais l’esprit ailleurs
et je me suis retrouvé avec des feuilles
jusqu’au genou
et la tête tournée
pour qu’ils ne sentent pas l’alcool
pas trop
et j’ai pris une contravention et suis rentré dans ma chambre
et suis tombé sur une bonne symphonie à la radio,
d’un Russe ou d’un Allemand,
un de ces mecs durs et ténébreux
mais je me sentais toujours aussi seul et gelé
et n’arrêtais pas d’allumer des cigarettes
et j’ai allumé le chauffage
et puis par terre
j’ai vu un magazine avec ma photo
sur la couverture
et je suis allé le ramasser
mais ce n’était pas moi
parce qu’hier est passé
et qu’aujourd’hui c’est juste du ketchup
et des chiens de course
et la maladie
et les femmes des femmes
momentanément aussi belles
que n’importe quelle cathédrale,
et maintenant ils jouent Bartok
qui savait ce qu’il faisait
c’est-à-dire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait,
et demain je suppose que je retournerai
à ce boulot de merde
comme un homme à sa femme avec quatre enfants
s’ils me reprennent
mais aujourd’hui je sais que je suis sorti d’un
genre de filet,
30 secondes de plus et j’étais mort,
et c’est important de reconnaître
on devrait reconnaître
ce type de moment
si on veut continuer
à profiter du bide et du crâne qui s’est fait virer d’une
fleur   une montagne         un bateau      une femme
le code du gel et de la pierre
tout se fond dans la sensation du moment
qui nettoie comme le meilleur putain de savon sur le marché
et fait tomber Paris, l’Espagne, les grognements d’Hemingway,
la vierge bleue, le taureau nouveau-né,
une nuit dans un placard peint en rouge
sur toi,
et j’espère payer la contravention
même si je n’ai pas (je crois) grillé le feu rouge
mais
ils ont dit que oui.

Quand je ne traduis pas le livre que je suis en train de traduire, en ce moment, je ne fais que ça : écouter Monk, lire Bukowski, ça va plutôt bien ensemble, je trouve. Et regarder la série Love. En fait, c’est à cause de cette série que j’ai repris le volume que j’avais laissé de côté il y a quelques mois, parce qu’à un moment de la série, je ne sais plus lequel, je ne sais plus pourquoi non plus, un personnage (je ne sais plus lequel) prononce le nom de Bukowski à l’américaine alors que moi, je l’ai toujours prononcé à l’européenne, — b(o)u-kove-ski au lieu de biu-cow-ski — et d’un coup comme ça, complètement par hasard, Bukowski m’est apparu différemment et cette différence de perception m’a donné envie de le lire à nouveau. Passionnant, non ? Oh ça va, il y a pire.

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1 Comment so far

  1. Bon jour,
    Il suffit d’une nuance, d’un trait … une singularité en somme pour être hameçonné … 🙂
    En tout cas j’ai aimé votre article et la traduction.
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

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