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12.12.18

Si tu n’as pas envie de tout détruire à intervalles réguliers, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez toi. Non ? Ou bien est-ce le contraire ? Moi, en tout cas, c’est le sentiment que j’ai. Comme une mesure d’hygiène ontologique. Le moment n’arrive-t-il pas toujours quand tu te dis qu’il y a trop de choses autour de toi, quand tu as la sensation d’étouffer, tu sens que tu as besoin d’air, et d’un grand souffle qui nettoie tout ce qui a le malheur de se trouver autour de toi, autour de tout ce qui a le malheur de se trouver autour de toi, autour de tout ce qui se trouve autour de tout, bref, tout, quoi ? Le souffle d’une détonation. Au revoir la dénotation.

(Intéressant ce que l’on arrive à faire avec le langage.)

Est-ce que ceci est un journal ? Je ne sais pas. Plus ça va, moins j’y crois. Mais je n’arrête pas pour autant. Non, au contraire. Au contraire. Certes, il y a bien la date au début de chaque page que je donne à ce journal, mais ce n’en est pas un, non. Enfin, je ne crois pas. Non non. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que c’est la seule personne à qui je parle. Vraiment. Mais ce n’est pas une personne. Non, mais c’est comme ça que j’avais envie de le dire. J’avais envie d’en parler comme d’une personne. Peut-être est-ce la preuve, d’ailleurs, comme je le disais à l’instant, la preuve que ceci est bien un journal. On s’adresse à un journal comme on s’adresse à une personne. Peut-être suis-je en train de devenir une jeune fille solitaire qui, n’ayant personne à qui parler, se confie à son journal, comme à une personne. Cher Journal, pourquoi ne m’adresserais-je pas à toi comme ça ? Que ceci soit ou que ceci ne soit pas un journal, j’aime ce journal, cette métropole de langage, qui croît chaque jour ou presque que Dieu fait. J’aime aussi l’idée qu’ici, j’échappe à toute contrainte de quelque ordre que ce soit. Ici, je peux faire tout ce que je veux. N’est-ce pas ce que tout le monde devrait rechercher ? Dans le livre que je suis en train de traduire, un artiste avoue qu’il a peur que le public ne l’aime pas. Et moi, je me demande forcément en traduisant ça (quelle que puisse, par ailleurs, la qualité du travail de l’artiste, ce n’est pas la question) : Comment peut-on être un artiste si on a ce genre de crainte ? N’est-ce pas du contraire qu’il faut avoir peur, ne faut-il pas avoir peur de ne pas être détesté, et redouter que les gens vous aiment ? Mais qui a dit ça déjà ? Je ne sais plus. Oh oui, bien sûr, tu veux toujours que tout le monde t’aime. Au fond, la gloire, la richesse, ce sont des fantasmes ultimes, comme la fuite et la disparition. Mais comment peux-tu vouloir que tout le monde t’aime et vouloir n’être pas comme tout le monde en même temps ? On n’aime jamais que son semblable et tu ne peux pas exister si tu as des semblables, si tu es le semblable de tout le monde. Il faut que tu sois unique. Sinon tu te dissous, tu es englouti dans quelque chose qui te dépasse, tu peux bien connaître la gloire (après tout, regarde la télé, écoute la radio, va sur internet, tu vois bien que ça arrive à n’importe qui), mais tu n’atteindras pas ton but. Jamais. Tu demeureras une petite chose effrayée, qui demandera en geignant, comme un vieux chien qui pue, Mais pourquoi les gens ne n’aiment-ils pas ? ou sur un ton angoissé, comme le jeune premier qui remarque les premiers signes de sa décrépitude, Et si les gens ne n’aimaient plus ? Et tous, en chœur : Que faut-il faire pour que les gens m’aiment ? Sauf que personne ne t’aime, pas comme ça, tu n’es qu’un vulgaire godemiché, le jouet de désirs qui ne t’appartiennent pas, qui ne te ressemblent pas, qui ne sont pas toi, mais te définissent si tu y crois, si tu te complais à admirer ce qu’ils reflètent, (c’est-à-dire) rien.

Toi aussi, tu trouves que je m’exprime comme un moraliste ? Ah ! quand cesserons-nous enfin d’être postmodernes ?

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