comment 0

30.12.18

Au Musée Granet d’Aix-en-Provence, il y a une aquarelle (et mine de plomb) de Paul Cézanne, les « Environs d’Aix », qui est plus belle encore peut-être que celle de « la Sainte-Victoire vue des Lauves », non en soi, c’est-à-dire, mais pour celui qui regarde, et dont le regard n’est pas (il me semble qu’il faut le préciser) perturbé par la montagne elle-même. Cette montagne est devenue si massive, si imposante dans l’histoire de l’art — dans la réalité elle l’est beaucoup moins —, qu’il est possible qu’on ne voie rien de ce qu’il y a à voir ; simplement elle. Ces « Environs d’Aix », au contraire, ne perturbent pas en tant que sujet le regard, mais le laisse libre de voir quelque chose, de voir d’une certaine façon à neuf. Cette géométrie bizarre, l’économie de moyens que permet le médium (pas de l’huile sur la toile, un peu de peinture, de l’eau, des traits de crayon sur le papier) atteignent à quelque chose d’essentiel. Enfin, essentiel, non, ce n’est pas le mot. Quelque chose d’indispensable. Histoire de seuil : ce en-dessous de quoi il n’y a plus rien, ce au-dessus de quoi il y en a trop. Et cette économie de moyens appelle à son tour une économie de couleurs, une économie des couleurs, comme une manière de Farbenlehre réduite à sa plus simple expression, trois couleurs primaires — rouge, vert, bleu. Et par suite que les couleurs ne sont pas le produit d’une sorte d’arithmétique, et des espèces d’équation que l’on pourrait poser (rouge + vert = jaune), (rouge + bleu = violet), mais forment bien plutôt une géométrie, de pures surfaces, ici diluées sur des tracés au crayon, disséminées sur le plan du papier. Or, ce plan du papier, c’est le pays du paysage, c’est le pays natal du peintre, Aix, auquel il ne cesse de revenir sans jamais l’épuiser. Probablement parce que le pays natal est inépuisable, tant qu’on y revient sans cesse sans jamais parvenir à en faire le tour. Mais ce que cela dit aussi, c’est que la géométrie n’est jamais purement plane, c’est toujours une géométrie dans l’espace, une géométrie territoriale, qui emporte avec elle lumière et couleurs.

La question des couleurs est infinie. Elle nous (me ?) dépasse toujours. Tellement que nous ne savons pas très bien quoi en dire. Ou qu’elle nous fait dire plus que ce que nous avions pensé dire. J’ouvre le dossier « Remarques sur les couleurs », dossier auquel je reviens toujours sans jamais déterminer ce que je voudrais dire au juste, et je tombe sur les dernières notes prises il y a plus de cinq ans. Je cite (c’est Ludwig Wittgenstein qui écrit) :

BF. III, 309 :
« Hier könnte man nun fragen, was ich denn eigentlich will, wiewelt ich die Grammatik behandeln will. »

Et cet essai de traduction (qui n’est pas en entier dans le carnet, mais que je complète) :

« Ici on pourrait se demander ce que je veux faire au juste, jusqu’à quel point je veux m’occuper de la grammaire. »

Que font au langage les couleurs ? Que font-elles au regardeur ? Et au peintre, quoi ?

Une enseigne Monoprix peut-elle être sentimentale ? Oui.

Rw575

« Environs d’Aix »
aquarelle et mine de plomb
48 x 59 cm
Collection Jean Planque
RW575

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.