3.8.22

Cet endroit m’obsède. Il est temps que je m’en aille. Avant d’arriver, j’avais peur que mon banc avec sa table de pique-nique ne soit occupé, mais non. Il n’y a qu’un vieux et une vieille assis sur des fauteuils de camping entre mon banc-table et le fleuve. Les voyant, j’ai ressenti une certaine déception parce qu’ils allaient me gâcher le paysage, me suis-je dit, mais non, ils font partie du paysage. Ils jettent du pain à manger aux oiseaux, des canards, je crois, du pain ou des gaufrettes, du genre fourrées à la pâte de fruit, et commentent ce qu’il se passe, quels oiseaux sont intéressés par la nourriture jetée et quels ne le sont pas. À un moment, la veille demande à goûter un bout au vieux, le vieux le lui donne, la vieille dit que c’est bon alors, en plus de donner des gaufrettes à manger aux oiseaux, ils se partagent une gaufrette, une becquée à toi, une becquée à moi. Ils sont venus en voiture. L’ont garée juste devant la poubelle. Aller plus loin, s’ils avaient pu, ils y seraient allés, mais non, ce n’est pas possible. Je n’écoute pas vraiment ce qu’ils se racontent, mais je les entends — « A du sucre là en-d’dans », vient de dire la vieille —, au fond, je suis comme eux, un étage au-dessus, pour ainsi dire, c’est tout. Cet endroit déclenche chez moi une sorte de crise de graphomanie, je m’assois, sors mon carnet, l’ouvre, prends mon crayon et me mets à écrire sans penser à rien qu’à tout ce qu’il se passe autour de moi, alors l’écriture n’est pas quelque chose d’autre, à part dans le monde, à côté ou au-dessus de la physique, elle est dans le monde, et moi aussi, moi aussi, je suis dans le monde, je ne romps rien, n’empêche rien, je suis dans le courant du fleuve et ce sont toujours des eaux nouvelles qui affluent vers moi. En venant, je me suis demandé pourquoi ici, pourquoi pas dans le petit appartement que nous avons loué, avec sa fenêtre ouverte sur la baie, qui dispose du même coefficient de pittoresque qu’ici, peut-être qu’ici, il y a autre chose qui tient à la destruction permanente de la perfection et à sa reconstitution instantanée comme si rien ne pouvait empêcher la perfection d’être détruite et de se reformer et ainsi de suite jusqu’à la fin du temps et peut-être que la perfection tient à sa précarité, à la menace dont elle fait l’objet, d’autant plus effroyable qu’elle est sans cesse mise à exécution. Ici, tout ce que l’on affirme de l’état du monde sans en être bien convaincu, sans réellement y croire, ici, tout se vérifie — expérience irréfutable que le monde est tout à la fois, c’est-à-dire n’importe quoi. Ce qui rend inanes toutes les théories, tous les systèmes politiques qui affirment quelque chose de la nature du monde à l’exclusion de tout le reste, non, le monde n’est rien parce que le monde est tout. Mais comment s’en sortir, dès lors ? Comment y comprendre quelque chose ? Comment s’y frayer un chemin ? En acceptant ce néant total du monde, en y faisant le maximum d’expériences, en étant dans l’ouverture et dans l’accueil de chaque dimension qui s’offre à nous. Là, sous mes yeux, dans cet espace minime et improbable, je m’ouvre et accepte — je ne nie ni n’affirme, je suis une oreille, un œil, je suis toucher touchant, je suis les stimuli qui me traversent et m’entraînent là où je ne suis pas. Je considère le monde dans toute sa variété. Je ne dérange rien. Je ne perturbe rien. Quand ils m’ont entendu m’installer, le vieux et la vieille ont un peu tourné la tête pour voir de quoi il s’agissait et presque immédiatement ils sont retournés à leur occupation. Pour eux, c’est comme si je n’étais pas là. Et j’ai autant de droit et aussi peu de droit que n’importe qui, que n’importe quel membre de n’importe quelle espèce à être ici, à être sur cette terre. Ai-je un but autre que le vieux et la vieille, un but que je poursuis en sorte que je puisse l’appeler « un destin » ? Sans doute, oui, même si ce n’est pas ici que je le découvre, ici aussi, ce but se réalise. Et je sais, oui, je sais que ce destin ne s’accomplit pas comme l’on s’attend aujourd’hui à ce qu’un destin s’accomplisse — en milliards de dollars —, mais qui pourra dire qu’il ne vaut pas autant, qu’il ne vaut pas aussi peu que n’importe quelle entreprise capitaliste qui règne impériale sur le monde ? Je ne règne sur rien. Ici, je ne commande à rien, je me fonds dans le décor, je me confonds avec le paysage. Je suis là où il faut que je sois. C’est ma nécessité du moment. Un instant, je pose mon crayon. Me lève pour aller inspecter le totem touristique que les employés municipaux ont installé la veille. J’avais déjà remarqué en arrivant que les quatre cônes orange à bandes blanches réfléchissantes avaient disparu. Sous une lointaine apparence rutilante, le travail est bâclé : le pied est déjà rayé, égratigné, abîmé, avant même d’avoir servi et une étiquette autocollante mal enlevée tâche de blanc râpé le vert sapin sombre du poteau indicateur. Du sentiment du devoir accompli, devant la réalité de l’accomplissement du devoir, il ne reste rien. Mais peut-on en vouloir aux hommes de bâcler tâche si dénuée de sens ? À l’inverse de quoi, moi, chaque jour, je m’efforce d’atteindre à mon but, d’accomplir mon destin.