25825

Nuages accrochés à la colline qui plonge dans la mer. D’un pays imaginaire : Orienccident. Ou quelque chose du genre. Ne suis-je pas moi-même une sorte d’Oranccident ? Bonheur de l’accident, peut-être, en effet. Des hauteurs de Bompard, je descends aux Catalans, bifurque vers la Corniche jusqu’à Borély et puis retour par Endoume au point du départ. Je crois en une forme de beauté qui permette de surmonter la grotesquerie de l’existence — modes standardisées, corps tatoués, femmes dissimulées —, qui porte le regard un peu plus loin, non pour le détourner, mais pour mieux voir, j’imagine. Oui, j’imagine. Il y a le paysage que je vois et le pays qui n’existe pas. Méditerranée rêvée, bien sûr, ne l’a-t-elle pas toujours été ? Homère, dans l’Odyssée, déjà, ne disait-il pas que la mer était couleur de vin rouge profond ? Oἶνοψ πόντος, la mer à l’aspect de vin que nul, désormais, ne s’aventurerait plus à décrire ainsi. Écrire est une aventure. Aux frontières du monde connu, aux frontières de la langue connue, aux frontières de la perception connue, et j’oserais dire : aux frontières de la connaissance connue. Il y a tant de connaissance inconnue, et pas seulement en avant, dans une sorte d’avenir fantasmé, mais là, autour de nous, partout. Dans une vidéo de l’exposition, Dominique Hauvette, en parlant de son vin, répète deux fois le mot : amour. En courant, je regarde mes collines aux sommets desquels les nuages se sont accrochés, dénivelée de la terre qui s’enfonce soudain dans la mer. Les gens, me dis-je, les gens ne sont pas à la hauteur de cette vision. Mais moi, le suis-je ? Je ne le crois pas, non. Quand, en sortant du Mucem, je me suis assis sur un banc pour dessiner ce que je voyais — un autre colline  que celles que je verrai ensuite, du côté de Marseilleveyre, qui s’enfonce elle aussi dans la mer et une île au loin —, je m’en suis trouvé incapable. Alors, j’ai déchiré l’une après l’autre les deux pages sur lesquelles je m’étais aventuré. Moi non plus, je ne suis pas à la hauteur de ma vision, me dis-je, mais la vision permet de dépasser cette infériorité, permet une élévation, une sublimation. Autrement, que ferions-nous ? Nous dépéririons. Autrement, que ferais-je ? Comme tout le monde. En courant, éclairs de lucidité, voyant les gens, les modes de vie, comme on dit, je me suis dit : Tant mieux, l’art va enfin redevenir l’affaire d’une minorité. Mais cela ne veut rien dire, il en a toujours été ainsi. Ah oui, tu crois ? Je ne sais pas. Passant par Noailles et le marché des Capucins, comme souvent, pour prendre le tramway et aller voir mon vieux père devenu aveugle du côté de Saint-Barnabé, je me suis dit que je n’avais rien contre les communautés, à condition qu’elles ne soient ni des forteresses ni des prisons, ce que — bien évidemment — elles sont. Comment faire, alors ? Comment faire quoi ? Je ne sais pas : la vie.

24825

Ce matin, l’idée de vivre la journée qui se présentait à moi, la journée même et les journées ensuite, m’a paru absolument intolérable et m’a plongé dans une profonde tristesse. J’ai envisagé de mettre la climatisation dans la chambre à coucher de l’appartement que nous avons loué pour quelques jours, de laisser les volets clos, de fermer la porte et de passer la journée, là, allongé sur le lit, à ne rien faire du tout, à ne surtout pas vivre ma vie. Mais, bien sûr, cela s’est révélé impossible et, à mon corps défendant, je me suis levé et j’ai fait (à peu près) ce que font les êtres humains quand ils sont en vie. Non que cela ne m’ait pas semblé affreusement pénible, mais. Mais quoi ? Mais je ne sais pas. Je suis partagé en ce moment, partagé entre la difficulté de vivre la vie (à cause, donc, de la vieillesse de mon père, de tout ce que cela implique, et d’autres aspects de mon existence relatifs au succès ou plutôt à mon absence de) et la joie de la vivre, et ce partage ne fait rien pour atténuer le sentiment de la difficulté de vivre, tant s’en faut, chaque perspective d’encouragement étant suivie par une perspective de découragement, un peu comme dans une enfilade de pièce ou, comme, au bout d’une rue, on voit des escaliers plonger vers la mer. Cette dernière comparaison n’est pas adéquate du tout : la perspective d’une plongée vers la mer est parmi ce qu’il me semble de plus réjouissant dans l’univers. Bref, tout à l’heure, sans avoir vaincu le profond dégoût que m’inspire l’existence, mais après avoir tout de même consenti à me lever et à faire (à peu près) ce que font les êtres humains qui vivent quand ils vivent, j’ai fini par sortir de l’appartement que nous louons pour quelques jours et je suis allé marcher avec l’idée simple d’aller au bout du boulevard Bompard. Ce que j’ai fait. Et tout, je dis bien tout — la lumière, les bâtiments, la chaleur, l’atmosphère, les couleurs, les odeurs —, tout m’a semblé parfait et sublime. Parvenu au bout du boulevard, j’ai continué mon chemin en empruntant une rue dont j’ai oublié le nom et j’ai descendu un escalier qui conduit au chemin du Vallon de l’Oriol, d’où j’ai pris un escalier qui m’a conduit sur les hauteurs du Roucas Blanc, dont j’ai emprunté ensuite le chemin pour en redescendre et rentrer chez moi, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c’est que, descendant cet escalier (la traverse Sélian, comme me le dit à présent la machine à plans), l’air a été envahi de parfums incroyables, d’effluves de figuier, de laurier, de plantes à fleurs bleues dont j’ignore le nom, des fragrances que j’aurais voulu enregistrer, mais il n’y a pas de machine à enregistrer les odeurs (limite ridicule de la technologie), je me suis demandé comment les parfumeurs notaient les odeurs dont ils s’inspireront ensuite pour créer leur parfum. Jean-Claude Elléna, qui a créé le parfum que je porte (Un jardin en Méditerranée) dit qu’il compose mentalement ses parfums avant de les écrire et de les sentir : l’esprit comme répertoire d’odeurs. Là aussi, force m’est de constater que je suis analphabète. Je sais si peu de choses. N’est-ce pas démoralisant ? J’eusse voulu enregistrer ce parfum d’autant qu’il était comme un rempart, une fois passé à travers, les bruits de la ville qui, depuis les hauteurs de Bompard, me parvenaient étouffés, ont soudain explosé, exactement comme si c’était le parfum qui avait maintenu ce vacarme à distance, dessinant dans son enveloppe olfactive un havre de paix. 

23825

Il faut encore que j’écrive, dis-je à Daphné, qui me demande alors si je suis obligé, ce à quoi je réponds que non, que c’est une discipline. Et je ne sais pas si cela a grand sens, je ne sais pas si, malgré mes efforts répétés pour expliquer ce que je fais, essayer de convaincre qui veut bien me lire ou m’écouter que non, ce que je fais, ce n’est pas n’importe quoi, pas une contrainte externe, non plus, une sorte de transfiguration du quotidien (le sens du mot « discipline » tel que je l’entends), ce que je fais a grand sens, si ce n’est pas n’importe quoi, rien qu’une contrainte externe de plus, un pas en avant dans le néant que sont, effectivement, nos existences. Que je ne sache pas, petit un, ne signifie pas qu’il n’y a pas une différence, une différence qui serait de moi inconnue et qui, même, pourrait être de tous inconnue, que je ne sache pas, petit deux, cela ne m’interdit en aucun cas de faire quoi que ce soit, de faire ce qu’il me semble bon de faire, d’autant que, pour une fois « bon » n’est pas synonyme de « ce que je veux faire », le bien n’équivalant pas à la volonté (ni ma volonté ni celle de n’importe qui), combien de fois, en effet, n’ai-je pas eu envie d’écrire, combien de fois, en effet, ai-je eu envie de ne pas écrire, combien de fois tout m’a-t-il dissuadé d’écrire, les gens, la vie, quoi, et ai-je écrit pourtant, oui, combien de fois ? Discipline n’est pas un nombre, mais c’est la réponse à la question : Que me semble-t-il bon de faire ? Discipline n’est pas ordre, comme on peut être enclin à se l’imaginer dans une perspective fascisante, en fait, telle que je la conçois, la discipline se place à un tout autre niveau, une sorte de dimension, paradoxale, qui n’est ni individuelle ni extra-individuelle (ni infra ni supra), qui n’est nulle part et partout à la fois, on a l’impression que cela ne veut rien dire, mais c’est très clair, toutefois : c’est ce que je fais. D’une certaine façon, « c’est ce que je fais — avec amour, avec passion » me semble la réponse à toutes les questions, toutes les interrogations, toutes les défiances, tous les doutes. Le monde social (ce que l’on appelait jadis la Presse, par exemple) est plein de gens qui ne m’intéressent pas et à qui, pourtant, le monde social (disons : les autres) ne cesse de m’enjoindre de m’intéresser : si je n’intéresse pas à ces gens (la Presse, les autres), ce n’est pas pour faire mon intéressant, c’est que je ne suis pas parmi eux, que je ne me sens pas parmi eux, on me dit qu’ils parlent la même langue que moi, mais moi, qui parle la langue que je parle, je n’en crois rien. Je suis peut-être exclu du monde social (ce n’est pas une tare, après tout), mais tant que cela ne m’empêche pas de faire ce que je fais, je n’en conçois nul ressentiment, et il faut que je n’en conçoive nul ressentiment, il faut que je continue de faire ce que je fais, il faut que continue d’être qui je ne suis pas, qui je deviens, le sans honte, et libre, qu’il nous est possible de devenir, — tout le monde.

22825

Il fait chaud à Marseille, mais pas trop, et je me sens bien à Marseille, mais pas trop. Les deux « pas trop », toutefois, ne se recoupent pas : ce n’est pas le pas trop du chaud qui implique le pas trop du bien, ni même le fait d’être à Marseille. C’est autre chose. Que voici. À deux reprises depuis que je suis arrivé ici, je me suis senti trahi et humilié. Et c’est un sentiment qui m’est des plus pénibles, cette honte que je ressens quand j’ai l’impression d’être humilié, de ne pas être pris en considération, d’être traité avec le plus considérable des mépris par quelqu’un qui ne fait aucun cas de moi, me traite comme quantité négligeable. Là-contre, et ceci renforce le sentiment que je viens de décrire, là-contre, je ne puis rien faire, je me sens bêtement impuissant, je ne peux que goûter l’amertume de ma misère ; et puis, me venger ne changerait rien, de toute façon, je ne me sentirais pas mieux. Il n’y a absolument rien que je puisse faire dans cette direction, il faut que j’agisse dans une autre direction, et c’est ce que j’essaie de m’employer à faire. Mais pourquoi faut-il toujours être humilié, se sentir humilié, pourquoi toujours cette honte qui nous détruit ? Le troisième livre du Gai savoir s’achève sur une série de huit questions dont suivent les trois dernières : « 273. Qui nommes-tu mauvais ? — Celui qui veut toujours faire honte. 274. Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un. 275. Quel est le sceau de la liberté acquise ? — Ne plus avoir honte de soi-même. » C’est dans cette liste de questions que se trouve pour la première fois chez Nietzsche l’impératif de devenir qui l’on est qu’il a emprunté à Pindare et qui fera le sous-titre d’Ecce homo, lequel impératif m’aura inspiré des sentiments contrastés : une admiration enthousiaste (un peu comme sous l’effet d’une révélation), puis un rejet logique (si l’on devient qui l’on est, on ne devient, il faut devenir qui l’on n’est pas), et enfin quelque chose de plus mesuré, compréhension mêlée de suspicion, sur le thème : mais n’est-ce pas un peu trop facile, n’est-ce pas un peu trop commode que de s’imaginer s’en tirer de la sorte ? Sommes-nous seulement (quelqu’un, quelque chose, une personne, etc.) ? N’est-ce pas déjà trop supposer ? Or, s’interrogeant de la sorte dans le contexte de la série de questions qui closent le troisième livre du Gai savoir, l’impératif s’éclaire d’un jour nouveau : il faut devenir sans honte, sans nulle honte causée ni nulle honte subie. Le est que l’on devient n’est pas un être, c’est une libération (der erreichten Freiheit, la liberté atteinte). De cela, est-il besoin de dire que je me sens infiniment loin, que plus j’avance et plus j’ai l’impression de m’en éloigner ?

21825

Bonnes Mères, 2. — Écrit le premier poème de Bonnes Mères, même si c’est en fait le second, le premier, je ne l’avais pas écrit in situ, mais in spiritu, seulement, alors celui-ci est réellement le premier, car il est écrit à la fois in situ et in spiritu, ce qui répond à l’intention de l’écriture : monter à la Bonne Mère et écrire un poème, répéter autant de fois que nécessaire. Nécessaire à quoi ? Je ne sais pas, à ma vie, je suppose. Il y avait beaucoup de monde, en cette fin d’après-midi, quand je suis monté à la Bonne Mère. Mais de tous ces gens, il n’y en a pas trace dans mon poème, seulement de ce avec quoi je suis monté, j’ai hésité à ajouter « sur le cœur », ce que j’avais sur le cœur quand je suis monté là-haut, et j’ai eu tort d’hésiter, je crois, car c’est exactement cela. Monter à la Bonne Mère, ce n’est pas monter faire quelque chose (visiter, prendre des photos, dire : « Je suis monté à Notre Dame de la Garde. De là-haut, l’on a une vue splendide, ah, mais vraiment. »), c’est monter avec quelque chose sur le cœur dont on ne se défera pas là-haut, mais dont la montée témoignera. Monter témoigne de. Et le poème est une trace de ce témoignage, de ce passage, ou peut-être mieux qu’une trace : le poème est l’écriture de ce passage. Chair à sa manière. Μάρτυς, qui témoigne. D’un certain martyr, ou martyre, je ne sais pas, au juste, comment choisir ? les deux, sans aucun doute, il doit être question dans ces poèmes, puisque c’est cela que je porte avec moi en marchant, en écrivant. J’ai respecté le dispositif à la lettre (voir 6825) et, à aucun moment, je ne me suis arrêté pour écrire : cependant que je marchais, je notais les rues par lesquelles je passais et je composais mon bref poème que j’ai écrit. C’est ce soir, avant d’écrire mon journal que j’ai copié dans mon cahier au bison rouge tout ce que j’avais noté en montant, en marchant. Ce que je ferais de tout cela ? Mais de tout quoi ? Pour l’instant, il n’y a presque rien. Un livre, oui, pourquoi pas ? Que sais-je faire d’autre ? Que faire d’autre qu’écrire ? 

20825

Faut-il croire en quelque chose pour écrire quelque chose ? J’entends : autre chose que soi-même, qui n’est pas une chose, mais quoi ? Je ne sais pas. Rien ? Sans doute. C’est-à-dire : pas une chose, pas une entité, qui dirait que l’air est une chose, l’eau, une entité ? Non, on sait en donner une définition chimique, par exemple, mais on ne s’aventurerait pas à en faire un être, un élément, oui, peut-être, tout au plus, comme dans l’ancienne physique. Non, que x soit ne signifie pas que ce soit une chose. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Et je ne sais plus très bien ce que je voulais dire. Dans l’idée que je me faisais de ce que je voulais dire en commençant à écrire, il devait être question de plusieurs sujets : la société égalitaire, l’éducation, le paragraphe 174 du Gai savoir, et peut-être que je n’ai pas su comment mettre tout cela ensemble, peut-être que rien de tout cela ne va ensemble, peut-être que ce n’est pas le bon moment, je ne sais pas, mais voici où j’en suis : nulle part, à essayer de noter quelques phrases assez cohérentes pour parvenir du début à la fin, mais est-ce vrai ? Est-ce quelque chose ? Quoi ? Écrire. Qu’est-ce que tu veux dire ? Mais enfin, c’est la rentrée littéraire, et moi, je suis là, qui. Mais non, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est peut-être ce qu’un autre moi que ce moi-ci voudrait dire, mais moi, non, pas celui-ci, pas en ce moment, non. Je suis arrivé à Marseille dans l’après-midi. Et ce soir, je me suis installé sur la terrasse de l’appartement que nous avons loué pour écrire. Un vent frais souffle, des plus agréables. Les bruits de la ville me parviennent d’assez loin, étouffés, ou atténués, ils ne sont pas intrusifs, même si les pots d’échappement des motos rendent un vacarme grotesque, ils font partie d’un paysage sonore que je trouve vivable, accueillant, voire. Au contraire des avions, qui passent dans le ciel, avec une régularité de machine, j’entends le bruit de leurs moteurs et, avec leurs lumières qui clignotent, on dirait des anges absurdes, un peu imbéciles. Je ne comprends pas comment nous pouvons vivre comme nous vivons. Mais qui s’en soucie ? Et puis, qui vit autrement ? Peut-être que rien n’a de sens, mais dire que rien n’a de sens, en a-t-il un ?

19825

Absolument rien. Départ pour Marseille demain. Dans mes notes, je retrouve ce poème de Ryōkan : « Après avoir quêté durant une journée, / je rentre m’enfermer dans ma pauvre cahute. / En brûlant du menu bois garni de ses feuilles, / tranquille, je récite des vers de Hanshan. / Le vent d’ouest apporte les pluies de la nuit, / et c’est le bruit des gouttes sur le toit de chaume. / Restant quelquefois étendu de tout mon long, / je n’ai plus rien à penser, rien à mettre en doute. » Puisse l’existence m’accorder de temps à autre pareille sagesse, pareille paix, pareille vérité.

18825

S=P-1. — La conscience fatigue. Pourrais-je oublier que l’existence est étrange, et vaine ? Pourrais-je me dispenser de penser ? J’observe un homme faire son lit dans sa mansarde. La fenêtre est ouverte, il y a de la lumière qui vient de l’intérieur de la pièce et je le vois qui tourne autour d’un objet invisible, un drap blanc à la main dans un vêtement de même couleur. La scène se déroule de l’autre côté du boulevard. Un instant, je me demande : Me voit-il en train de le regarder ? Hautement probable que non. Je ne vois que des bribes de ses mouvements. Il dessine un arc-de-cercle du bras, pivote sur lui-même. Et, à vrai dire, je ne suis pas certain de ce qu’il fait. Peut-être que je m’imagine qu’il fait son lit parce que je me trouve allongé sur le mien. Peut-être n’en fait-il rien. Peut-être joue-t-il au fantôme (« Ouh ! Ouh ! », gémit-il sous son drap blanc). Peut-être est-il un fantôme, un vrai. Ce qui viendrait physiquement contredire ce que j’ai affirmé à mon père, il y a quelques jours à peine de cela : « Mais papa, les fantômes n’existent pas. » Je ne sais presque rien d’elle, et pourtant, cette chorégraphie fragmentaire me fascine. Mouvements qu’on exécute sans même y penser, sans y être concentré, sans être réellement à ce que l’on fait, présent, sans être nulle part, vraiment. Je me souviens que, souvent, je passe l’aspirateur pour ne plus penser à rien d’autre que passer l’aspirateur : le bruit, la tâche, la quête de la tache, tout ce qui condense, absorbe, et dispense in fine de se savoir exister. C’est ce que j’ai fait ce matin, et la poussière. Je ne suis pas très doué pour, mais la détermination est réelle. Simplement, je crois que je cache mal mon jeu : je ne traque pas tant la miette ou le grain de poussière que l’oubli, le pardon de l’inconscience, la béatitude du silence de l’âme, les gestes automates, et les salades de tomates. Je n’accomplis pas la tâche pour son accomplissement, j’accomplis la tâche pour l’accomplir, rien que pour ne pas me sentir exister, rien que pour simplement exister, sans supplément. L’oubli de soi, quand on y pense, c’est une chose curieuse que de le chercher, ne trouves-tu pas ? On ne sait jamais qu’on atteint au but puisque le but est la disparition du but, la disparition du moi, le tacet de la psyché. Tu vois, je ne puis m’en empêcher, il faut toujours que je voie des bizarreries partout, comment ne serais-je pas bizarre moi-même, alors, à force ? À moins que ce ne soit l’inverse : si je vois du bizarre partout, c’est parce que je suis bizarre avant tout, et ce bizarre, je le transporte avec moi, il est où que je sois. Et pour les gens comme moi, il existe toujours une solution de moins que de problèmes. À croire que nous les cherchons pour vivre. Ne faut-il pas une raison ? Ne sont-elles pas aussi bonnes les unes que les autres, après tout ? Souviens-toi : détrompe-toi. (Ne crois pas que tu vas sauver le monde, ne crois pas que tu vas te sauver toi-même.) Ce n’est pas une raison de faire n’importe quoi. Mais le ménage, ce n’est pas n’importe quoi.

17825

Eschatologie de la patience. — Quoi que tu fasses, tu ne sauveras pas le monde. Et il n’est pas même sûr que tu te sauves toi-même. Surtout pas si « être sûr de se sauver soi-même » signifie « être en sûreté ». Est-ce défaitiste que de tenir pareils propos ? Mais qui pourrait décemment vouloir tenir des propos de vainqueur ? J’imagine que personne n’a envie de perdre, ce n’est pas un élan vital qui nous y pousserait, en tout cas, non, je crois que cela, nous pouvons le dire, mais qui pourrait réellement vouloir gagner puisque « gagner » cela signifie toujours « perdre » ? Toi, tu gagnes ; moi, je perds. Ou inversement. Bref, gagner = perdre. Et ce n’est pas aussi simple que cela, non, au contraire, je crois que c’est d’une complexité extraordinaire, un peu comme une apparition, c’est très difficile de rendre sensible une apparition sans répéter la proposition : « J’ai vu la Vierge », c’est-à-dire : « Elle était là », c’est-à-dire : « Je ne suis pas fou ». En réalité, la différence entre la folle et la sainte est infime, voire inexistante ou quasi, presque rien ne sépare la béatification de l’aliénation, l’internement du sacrement. Et cela, est-ce vraiment si difficile de le comprendre ? Quelque chose apparaît, il faut le voir. Mais si c’est une hallucination ? Si c’est une hallucination, nous sommes de retour au point de départ : Tu ne sauveras pas le monde et certainement pas toi-même. Mais comment faire, alors ? Je ne sais pas. Et il me semble qu’il faut toujours commencer par là : le point d’interrogation, l’absence de solution. Que savons-nous de la vie, en effet ? Qu’avons-nous appris de la vie ? N’avons-nous pas fait tous les efforts du monde pour nous extirper de la vie ? Pour oublier la vie ? Pour nous émanciper de la vie ? La distinction entre l’âme et le corps, entre la métaphysique et la physique, n’aura servi à rien d’autre : donner un fondement théorique (peu importe sa validité littérale, il suffisait qu’on y croie) à la scission, à n’en pas faire une élucubration parmi tant d’autres que des sectes profèrent, mais une vérité première, fondée en raison, fondée en dieu, fondée en droit, universelle. Quoi que tu fasses, tu ne sauveras pas le monde. Quoi que tu fasses, tu ne te sauveras pas toi-même. Ni le monde ni le moi n’ont besoin d’être sauvés. Mais de quoi ont-ils besoin ? Mais de rien, ni d’être ni de rien. Est-ce que cela te semble terriblement décevant ? Sans doute, oui. C’est que tu n’es pas encore prêt à la patience, à l’immense patience qui ne nous attendra pas. C’est tout le paradoxe : il faut être patient, mais je ne peux pas patienter. Fracasse-toi la tête contre les récifs du temps, ne fût-ce que pour le passer. Un peu.

16825

Question d’équilibres, l’existence. Combien il faut dépenser pour penser. Combien il faut refuser pour accepter. Combien il faut se défaire pour faire. On ne peut pas ingurgiter n’importe quoi. Le mot de régime est d’une polysémie des plus intéressantes : la règle et la consommation ne sont pas deux institutions distinctes, ni même deux faces d’un même phénomène, mais la même expression de la vie. Tout ce qui pénètre dans l’organisme doit être filtré, il est impossible de tout laisser passer, de tout ingérer, et il est nécessaire de régir l’alimentation de l’organisme en tant qu’ensemble complexe, mais non distinct. C’est-à-dire, pour dire les choses de façon triviale, notamment : on ne peut pas faire comme s’il fallait faire attention à ce que l’on mange et écouter, lire, regarder n’importe quoi, comme si l’écologie du moi n’existait tout simplement pas, comme si nous étions un corps qui fonctionne de manière autonome et un esprit qui peut faire n’importe quoi, le second ayant une influence relative sur le premier et réciproquement, comme si l’on pouvait découper l’individu en tranches. Le dualisme corps / esprit est probablement l’erreur la plus fondamentale de l’espèce humaine, laquelle explique en grande partie l’état des civilisations qui existent actuellement sur terre et dont aucune ne semble être ni en paix avec le monde ni en paix avec elle-même ni en paix avec les autres ; — et comment le pourraient-elles ? Il en va de même en ce qui concerne les civilisations et en ce qui concerne les individus : comment quiconque organisant l’écologie de soi à partir d’une telle méconception pourrait bien parvenir à être en paix avec soi-même, avec le monde, avec les autres ? On pourrait faire une histoire de l’Occident du point de vue de la métaphysique : comment, à partir d’une déformation sémantique (τὰ μετὰ τὰ φυσικά, les livres qui viennent après la physique, devenant la métaphysique en tant que telle), la métaphysique s’est constituée en discipline à part entière devenant le fondement de la théologie avant de se présenter comme science et, finalement, de tomber en désuétude comme discours vide de sens, élucubrations pré-scientifiques artificiellement sophistiquées. À partir du moment où la métaphysique se constitue en tant que telle, c’est-à-dire à partir du moment où, à la suite d’Aristote, elle se sépare du discours sur la nature (ce qui était auparavant le discours essentiel de la philosophie, Περὶ Φύσεως étant le titre des ouvrages d’Anaximandre, Empédocle, Héraclite, Parménide, Épicure, etc.) pour constituer un champ d’enquête autonome, elle se coupe de la vie et, en tant que discipline constituée, spécialisée, théorie d’un objet, prend acte de la séparation de l’âme et du corps : à l’âme, la métaphysique, au corps, la physique. Plus grande erreur de l’Occident et, peut-être, l’Occident n’est-il rien d’autre que cette erreur en tant que construction théorique et développement civilisationnel. À supposer que nous ayons ce temps, comme il aura fallu un millénaire à la métaphysique pour devenir autonome, peut-être faudra-t-il encore un millénaire pour défaire la métaphysique, pour qu’elle redevienne naturelle et non cette contre-nature qui a déformé notre conception et notre perception de l’univers au point que nous n’y voyons plus rien, n’y comprenons plus rien. À supposer que nous ayons ce temps, peut-être faudra-t-il mille ans pour que nous retrouvions le sens. Aurons-nous cette patience ?