18.9.17

Hier, Christian T., qui est né le même jour que moi mais pas la même année, m’a envoyé en réponse à mon message lui souhaitant un joyeux anniversaire un lien pour écouter la pièce de Steve Reich, Proverb, qui est une mise en musique d’une phrase de Ludwig Wittgenstein, laquelle dit : comme une petite pensée peut cependant remplir toute une vie ! Les cadeaux de Christian sont des pièges, me dis-je aujourd’hui après avoir écouté le morceau de la veille. Je vais chercher la phrase en question (« Welch ein kleiner Gedanke doch ein ganzes Leben füllen kann ! ») et je lis la suite du passage : De la même façon qu’on peut, sa vie durant, parcourir la même petite province et s’imaginer qu’il n’y a rien en dehors d’elle ! Nous voyons toute chose dans une étrange perspective (ou projection) : le pays que l’on ne cesse de parcourir devient extraordinairement grand, et tous les pays avoisinants sont vus comme de petits territoires adjacents. Pour atteindre à la profondeur, il n’est pas nécessaire de voyager loin ; et même il n’est pas nécessaire de quitter son environnement le plus proche et le plus inhabituel, qui me semble contenir plusieurs idées qui ne sont pas équivalentes. D’une part, le fait que se concentrer sur une idée déforme la perception, on n’a pas de perception d’ensemble, simplement une vue difforme de ce qui nous concerne, qui prend une importance démesurée pour nous aux dépens du reste. Et, d’autre part, qu’on peut très bien faire de grandes choses, disons de grandes découvertes, tout en restant chez soi. Comme si, en somme, une part d’illusion était toujours nécessaire pour faire quelque chose d’important. Ce qui, par suite, pourrait vouloir dire quelque chose comme : il faut avoir des illusions pour en finir avec une illusion. Tout comme pour douter il faut bien avoir des certitudes.

 

17.9.17

40 ans. Jour pour jour. Depuis le dix-sept septembre mille neuf cent soixante-dix-sept. Beaucoup de sept. Tant que je sais les compter, ça va. J’aurai des idées demain pour aller jusqu’à 41.

16.9.17

Hier, j’ai parlé un long moment au téléphone avec Marguerite. Et c’est vrai que c’est agréable de parler avec un être humain. Ce n’est pas que je n’aime pas parler aux gens, c’est plutôt que, souvent, je ne sais pas quoi dire, avoir une conversation banale me demande des efforts disproportionnés, je réfléchis avant de parler et, du coup, je ne sais plus quoi dire ou, au contraire, je raconte n’importe quoi. C’est ce qu’explique Brice Parain à Anna Karina dans Vivre sa vie : penser paralyse. Socrate le savait d’ailleurs, qui avait découvert un pouvoir qui lui permettait de sortir sa pensée de lui-même et de paralyser les autres avec. Ce pouvoir s’appelle la torpille, comme le poisson. Bien sûr, Socrate savait que les pensées n’étaient pas dedans, penser c’est dialoguer, disait-il, toujours. Sauf que ce n’est pas toujours facile de parler aux autres, de leur dire quelque chose. Ce n’est pas que les mots ne parviennent pas à dire ce qu’on a à dire, non, mais c’est très compliqué, en fait, de dire quelque chose. Écrire des livres, c’est encore le meilleur moyen de dire ce qu’on a à dire — ou plutôt : de découvrir ce qu’on a à dire —, mais encore faut-il qu’on te lise. Nous avons parlé de ça, aussi, hier, avec Marguerite, du succès et de l’insatisfaction. Je lui disais que mon insatisfaction, je l’orientais vers mes livres, pour tâcher de toujours faire quelque chose que je n’ai pas encore fait, pas vers l’insuccès (relatif ou réel). De toute façon, les gens trouvent toujours des raisons de se plaindre, même quand ils ont du succès, mais ils ne se plaignent jamais de faire toujours la même chose alors que c’est ça, vraiment, qui est insupportable, de faire un livre, pas de l’écrire, c’est-à-dire d’avoir une certaine technique pour produire de la culture. Quand je commence un livre, je ne sais pas ce que je vais faire, quelque chose se passe qui déclenche l’écriture du livre, que je suis ensuite. Le premier texte de l’histoire de la forêt est toujours dans l’histoire de la forêt mais ce qu’était l’histoire de la forêt quand ce seul texte la composait n’a que peu de rapport avec ce qu’est désormais l’histoire de la forêt, et je n’imaginais pas en écrivant ce premier texte ce que serait l’histoire de la forêt, et je crois que je peux dire que c’est ça, pas un plan, pas un projet, tout le contraire, justement, l’imagination : quelque force imprévisible qui arrive et qui dure.

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15.9.17

Aujourd’hui, j’ai lu sur le fil d’actualités en continu du site du journal Libération qu’un magazine français avait écrit aux 577 députés de la norme RF pour leur demander ce qu’ils pensaient de Rihanna et ce, dans le but de savoir, je cite de mémoire mais je cite quand même, s’ils sont en phase avec la société dans la mesure où ladite Rihanna est une star et donc ce sur quoi la société se phase. Où, par suite, ce n’est pas ce que disait le fil d’actualités, qui était plutôt d’accord, non, c’est moi qui le dis, où, par suite, être en phase avec la société est synonyme d’uniformité. Un peu plus tard, après avoir lu deux chapitres du Voyage à haute voix, dont celui où Bardamu prend le bateau pour aller en Afrique et sauve sa peau en chantant la gloire de la France dans une dithyrambe de la dernière des lâchetés, j’ai regardé 2 ou 3 choses que je sais d’elle de Godard. C’est le troisième film de Godard que je regarde en une semaine, et je crois que c’est cette espèce de produit malheureusement pas biodégradable du tout qui est sorti ces jours-ci sur (un livre qu’une de ses compagnes a écrit plusieurs décennies après à propos de) Godard qui m’a paradoxalement donné envie de regarder des films de Godard, mais bien évidemment pas son truc-là, je ne sais pas comment dire, avec des images comme on en voit à la télé. Le film de Godard s’achève sur ces phrases :

J’écoute la publicité sur mon transistor. Grâce à eSSo, je pars tranquille sur la route du rêve, et j’oublie le reste, j’oublie Hiroshima, j’oublie Auschwitz, j’oublie Budapest, j’oublie le Vietnam, j’oublie le SMIG, j’oublie la crise du logement, j’oublie la famine aux Indes. J’ai tout oublié sauf que, puisqu’on me ramène à zéro, c’est de là qu’il faudra repartir

, phrase que Godard prononce en chuchotant, comme toutes les phrases du film qu’il dit en voix-off, ou en narrateur plutôt. Je ne sais pas pourquoi il avait choisi de chuchoter dans ce film, pour marquer justement le ton de la confidence qu’il s’apprête à faire pour dire les deux ou trois choses qu’il sait d’elles (Marina Vlady, Juliette Jeanson, la banlieue parisienne) ? peut-être, pour qu’on tende l’oreille et qu’on l’écoute par contraste avec le bruit assourdissant qui règne dans la banlieue parisienne et dans le film (sauf quand le montage coupe le son et que le plan est montré en silence) ? sans doute. On peut trouver ces phrases exagérées, excessives, marquées par une idéologie qui date désormais, mais on ne peut pas les trouver obsolètes, non, on ne peut pas dire qu’elles datent. En fait, ce qui est fascinant dans le film de Godard, c’est que nous vivons toujours la même époque, mais à un stade plus intensifié de la domination de la consommation de masse. Les réponses à la question du magazine français n’ont évidemment aucun intérêt, mais la question, elle, oui, parce qu’elle dit le monde dans lequel nous vivons, un monde toujours plus uniformisé, mais toujours plus violent en même temps. Un monde (comme on dit dans les pubs à la télé, on aime ce genre d’anaphores dans les pubs à la télé) dans lequel un mode de vie s’est imposé qui est devenu le seul mode de vie possible, où l’imagination est combattue avec rigueur par tous ceux qui ont voix au chapitre, parce que l’imagination, c’est ce qui permet de voir les choses différemment, de se mettre dans la peau de l’autre, dans toutes les peaux de tous les autres, de faire des choses que personne n’avait jamais faites — avant, de changer, c’est-à-dire : de se changer soi-même, c’est-à-dire : de tout changer.

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14.9.17 (hier, donc)

En classe de troisième, il y a un siècle à peu près, quand ma copine de l’époque m’avait parlé de Céline, disant que le Voyage au bout de la nuit, c’était bien parce qu’au début il était anarchiste mais qu’à la fin il devenait antisémite, ce qui l’était moins, j’avais dû ouvrir deux grands idiots parce que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle pouvait bien vouloir dire. J’avais bien sûr entendu parler de l’auteur dont Anne-Sophie me parlait, mais lu, non. Il faut dire que je n’ai jamais été particulièrement en avance et qu’elle, en revanche, elle l’était, en plus d’être beaucoup plus intelligente que moi. C’est à cette époque-là que j’ai ouvert le Voyage pour la première fois, pris dans la bibliothèque ancestrale, et refermé aussitôt à cause que je n’y compris rien, du tout. Depuis, c’est ce que j’ai toujours fait avec ce livre, quelques pages tournées avant de le replier sur lui-même sans jamais pouvoir aller très loin. Faiblesse, mollesse cérébrale, sans aucun doute, et puis fatigue a priori aussi parce que, quelquefois, les livres précèdent leur lecture et qu’il faut une grande force morale — ou, au contraire, pas du tout, comme moi en ce moment, quoi — pour entrer dedans et, en l’occurrence, rentrer dedans. Elle parlait peut-être de Mort à crédit, Anne-Sophie, ou de Céline en général, je ne sais plus exactement, mais à présent que j’ai réussi à avancer dans ce livre, je me dis que c’est peut-être à cause d’elle, en fait, si je n’ai jamais réussi à le lire, parce qu’elle m’avait impressionné avec son jugement définitif, elle et son opulente poitrine.

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13.9.17

Trop de pensées. Trop de dialogues avec moi-même. Mais pas la moindre idée. Il a plu toute la journée.

12.9.17

Cet après-midi, j’ai regardé Vivre sa vie de Godard, et j’ai trouvé sublime le parallèle entre Jeanne d’Arc et la prostituée Nana. C’est ce qu’il faudrait mettre dans la tête dans tous ceux qui ne sont pas capables de penser. Mais comme ils ne sont pas capables de penser, ça ne rentrera jamais. Et puis, un peu plus tard, après avoir couché Daphné, pendant que Nelly faisait la vaisselle, j’ai retrouvé dans mes notes, ces phrases que Jean-Pierre Léaud dit dans La Chinoise : « Oui oui, je pense qu’il faut être différent de ce que nos parents étaient. Mon père, par exemple, a lutté très fort contre les Allemands pendant la guerre. Et maintenant, il dirige un Club Méditerranée. Vous savez, ce sont ces grands camps de vacances qu’il y a au bord de la mer. Et ce qui est terrible, c’est qu’il ne se rend absolument pas compte que c’est exactement fait sur les mêmes schémas que les camps de concentration. » Est-ce que les jeunes gens veulent encore être différents de leurs parents ? Je crois qu’à partir de ce film, Godard a traversé une période de militantisme malheureuse, au cours de laquelle il ne lisait plus ni n’écoutait de musique (il dit ça dans l’entretien qui précède Les années Cahiers), mais la musique tient encore un rôle très important dans ce film (Vivavldi, RV 523, c’est aussi ce que j’ai écrit dans mes notes). Je n’ai pas grand-chose à ajouter, ce soir, à part une image que je n’avais pas notée en 2015, mais que je découvre en quelque sorte maintenant.

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11.9.17

Ce matin, comme chaque fois que je rumine un peu trop, j’ai fait le ménage. Cette fois non plus, ce n’était pas du luxe, les vitres du salon notamment, qui étaient à peu près opaques (j’exagère, mais elles n’avaient pas grand-chose à voir avec celles du conte). En revanche, je me suis aperçu très vite que, si l’appartement avait besoin d’être rafraîchi, mes pensées, elles, n’avaient pas vraiment besoin de l’être et qu’en fait, j’essayais de mettre de l’ordre dans mes idées alors qu’elles sont déjà en ordre (en ce moment, du moins). Ce n’est pas dans mes pensées à moi qu’il faudrait mettre de l’ordre, mais quel pouvoir ai-je sur d’autres pensées que les miennes ? J’ai quand même continué de faire le ménage, et après, comme les idées étaient claires et les fenêtres aussi, qui laissaient passer la lumière, pâle mais existante de l’automne précoce à Paris, j’ai relu à haute voix la majeure partie de l’histoire de la forêt, un peu moins de sept heures. Je n’ai pas fini, donc, c’est ce que je viens de dire, mais j’ai une idée claire à présent de ce que fait le texte, qui ne ressemble à rien de ce que j’ai fait, ce qui me réjouit évidemment parce que je ne crois pas à l’idée d’un écrivain qui écrit toujours le même livre, sans doute les écrivains ont-ils des obsessions, mais écrire toujours le même livre, ce serait tellement triste, qu’à la fin, en revanche, il y ait une œuvre, qu’on a passé un long moment à élaborer, toute une vie, en fait, c’est autre chose, mais on verra à la fin, justement. Voix cassée, sinon.

10.9.17

Ce matin, sous la douche, je me suis fait une réflexion, peut-être que je ne devrais pas, sous la douche, le dimanche matin, me faire de réflexion, mais c’est venu tout seul, signe, sans doute, que j’avais enfin cuvé mon whisky, je me suis dit en un sens, le lumpenprolétariat de la famille, c’est nous, et ce n’est pas totalement inexact, nous sommes sans doute les plus pauvres de la famille, ma belle-mère, paraît-il, ne manque pas une occasion de faire savoir que je ne gagne pas beaucoup d’argent, cause que je ne peux pas rendre sa fille, mon épouse, donc, heureuse, ce qui, à supposer que ce soit une logique, est une logique étrange, au moins en ce sens qu’elle m’est étrangère à moi, et c’est vrai, je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais après tout, ce n’est pas ce qu’il y a de pire au monde, je me trouve assez heureux, et je sais que je serais encore plus heureux si je n’avais pas de famille, enfin, ce n’est plus ce que je me suis dit ce matin sous la douche, c’est ce que je me dis à présent que j’écris la page du journal de ce jour, et peut-être que je ne devrais pas dire ce genre de choses, mais je ne peux pas m’empêcher de les penser, pas plus que je ne puis m’empêcher de penser que je suis heureux, que Daphné et Nelly me rendent heureux, même si c’est difficile la vie de famille, quelquefois, ce matin, par exemple, quand il a encore fallu donner l’orange sacrificielle à Daphné qui n’en veut pas, et qui à présent qu’elle sait cracher ne s’en prive pas, et que j’espère que Daphné ne me détestera pas quand elle sera plus grande, pas plus que je ne puis m’empêcher à présent de rapporter ce mot de Beethoven que Morton Feldman rapporta au cours de l’une des émissions de radio, qu’il enregistra avec John Cage, géniales émissions, Beethoven qui répondit au courrier que son frère lui avait adressé en signant propriétaire terrien (Gutsbesitzer) : propriétaire d’un cerveau (Hirnbesitzer).

9.9.17

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Trois heures. Le matin. J’écris des chapitres fantômes de l’histoire la forêt en buvant du whisky japonais (hf+1=7398). Akashi — mauvaises notes par rapport au prix (qu’est-ce que j’en ai à foutre du rapport qualité / prix ? rien) sur internet. Internet ne se saoule pas — moi oui. Alors, pour moi, Akashi, à l’heure qu’il est, c’est parfait. Et la bouteille descend à vue d’œil. Oh, je ne devrais pas faire ça. Non. Je sais. C’est honteux. Va te coucher. Tu as vu l’heure ? Mauvais père. Mauvais mari. Nelly dort depuis longtemps. Sans parler de Daphné, qui a piqué une crise à cause d’un pauvre médicament au goût d’orange artificielle (orange sacrificielle) qu’on devait lui faire boire aujourd’hui. Tu veux quoi, qu’on baisse tout le temps les bras ? Je suis père de famille, la semaine prochaine à un jour près, j’aurai quarante ans. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? Je ne compte pas les années. Il n’y a que les moribonds qui comptent les années. Vieillir, c’est ne pas mourir. La semaine dernière, Nelly m’a demandé : Alors, ça fait quoi ? Si je vieillis, c’est que je ne suis pas mort. C’est ce que je lui ai répondu. Je suis peut-être un connard (un jour, Nelly me quittera, en tout cas, j’en ai peur), mais c’est bien, non, de ne pas mourir ? — [ici 83 mots 443 caractères (espaces compris) supprimés] Tu n’es pas obligé d’aimer. Tu n’es pas obligé de vivre. Mais si tu le fais, fais-le bien. Et si tu hais, idem. Je n’ai pas peur de dire que j’écris de mauvais poèmes. Je n’ai pas peur de la mort. Je n’ai pas peur de la vie. J’ai peur de tout. Je n’ai peur de rien. Le temps passe, c’est tout. Je ne fume plus. Je bois du whisky japonais.