12.9.17

Cet après-midi, j’ai regardé Vivre sa vie de Godard, et j’ai trouvé sublime le parallèle entre Jeanne d’Arc et la prostituée Nana. C’est ce qu’il faudrait mettre dans la tête dans tous ceux qui ne sont pas capables de penser. Mais comme ils ne sont pas capables de penser, ça ne rentrera jamais. Et puis, un peu plus tard, après avoir couché Daphné, pendant que Nelly faisait la vaisselle, j’ai retrouvé dans mes notes, ces phrases que Jean-Pierre Léaud dit dans La Chinoise : « Oui oui, je pense qu’il faut être différent de ce que nos parents étaient. Mon père, par exemple, a lutté très fort contre les Allemands pendant la guerre. Et maintenant, il dirige un Club Méditerranée. Vous savez, ce sont ces grands camps de vacances qu’il y a au bord de la mer. Et ce qui est terrible, c’est qu’il ne se rend absolument pas compte que c’est exactement fait sur les mêmes schémas que les camps de concentration. » Est-ce que les jeunes gens veulent encore être différents de leurs parents ? Je crois qu’à partir de ce film, Godard a traversé une période de militantisme malheureuse, au cours de laquelle il ne lisait plus ni n’écoutait de musique (il dit ça dans l’entretien qui précède Les années Cahiers), mais la musique tient encore un rôle très important dans ce film (Vivavldi, RV 523, c’est aussi ce que j’ai écrit dans mes notes). Je n’ai pas grand-chose à ajouter, ce soir, à part une image que je n’avais pas notée en 2015, mais que je découvre en quelque sorte maintenant.

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11.9.17

Ce matin, comme chaque fois que je rumine un peu trop, j’ai fait le ménage. Cette fois non plus, ce n’était pas du luxe, les vitres du salon notamment, qui étaient à peu près opaques (j’exagère, mais elles n’avaient pas grand-chose à voir avec celles du conte). En revanche, je me suis aperçu très vite que, si l’appartement avait besoin d’être rafraîchi, mes pensées, elles, n’avaient pas vraiment besoin de l’être et qu’en fait, j’essayais de mettre de l’ordre dans mes idées alors qu’elles sont déjà en ordre (en ce moment, du moins). Ce n’est pas dans mes pensées à moi qu’il faudrait mettre de l’ordre, mais quel pouvoir ai-je sur d’autres pensées que les miennes ? J’ai quand même continué de faire le ménage, et après, comme les idées étaient claires et les fenêtres aussi, qui laissaient passer la lumière, pâle mais existante de l’automne précoce à Paris, j’ai relu à haute voix la majeure partie de l’histoire de la forêt, un peu moins de sept heures. Je n’ai pas fini, donc, c’est ce que je viens de dire, mais j’ai une idée claire à présent de ce que fait le texte, qui ne ressemble à rien de ce que j’ai fait, ce qui me réjouit évidemment parce que je ne crois pas à l’idée d’un écrivain qui écrit toujours le même livre, sans doute les écrivains ont-ils des obsessions, mais écrire toujours le même livre, ce serait tellement triste, qu’à la fin, en revanche, il y ait une œuvre, qu’on a passé un long moment à élaborer, toute une vie, en fait, c’est autre chose, mais on verra à la fin, justement. Voix cassée, sinon.

10.9.17

Ce matin, sous la douche, je me suis fait une réflexion, peut-être que je ne devrais pas, sous la douche, le dimanche matin, me faire de réflexion, mais c’est venu tout seul, signe, sans doute, que j’avais enfin cuvé mon whisky, je me suis dit en un sens, le lumpenprolétariat de la famille, c’est nous, et ce n’est pas totalement inexact, nous sommes sans doute les plus pauvres de la famille, ma belle-mère, paraît-il, ne manque pas une occasion de faire savoir que je ne gagne pas beaucoup d’argent, cause que je ne peux pas rendre sa fille, mon épouse, donc, heureuse, ce qui, à supposer que ce soit une logique, est une logique étrange, au moins en ce sens qu’elle m’est étrangère à moi, et c’est vrai, je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais après tout, ce n’est pas ce qu’il y a de pire au monde, je me trouve assez heureux, et je sais que je serais encore plus heureux si je n’avais pas de famille, enfin, ce n’est plus ce que je me suis dit ce matin sous la douche, c’est ce que je me dis à présent que j’écris la page du journal de ce jour, et peut-être que je ne devrais pas dire ce genre de choses, mais je ne peux pas m’empêcher de les penser, pas plus que je ne puis m’empêcher de penser que je suis heureux, que Daphné et Nelly me rendent heureux, même si c’est difficile la vie de famille, quelquefois, ce matin, par exemple, quand il a encore fallu donner l’orange sacrificielle à Daphné qui n’en veut pas, et qui à présent qu’elle sait cracher ne s’en prive pas, et que j’espère que Daphné ne me détestera pas quand elle sera plus grande, pas plus que je ne puis m’empêcher à présent de rapporter ce mot de Beethoven que Morton Feldman rapporta au cours de l’une des émissions de radio, qu’il enregistra avec John Cage, géniales émissions, Beethoven qui répondit au courrier que son frère lui avait adressé en signant propriétaire terrien (Gutsbesitzer) : propriétaire d’un cerveau (Hirnbesitzer).

9.9.17

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Trois heures. Le matin. J’écris des chapitres fantômes de l’histoire la forêt en buvant du whisky japonais (hf+1=7398). Akashi — mauvaises notes par rapport au prix (qu’est-ce que j’en ai à foutre du rapport qualité / prix ? rien) sur internet. Internet ne se saoule pas — moi oui. Alors, pour moi, Akashi, à l’heure qu’il est, c’est parfait. Et la bouteille descend à vue d’œil. Oh, je ne devrais pas faire ça. Non. Je sais. C’est honteux. Va te coucher. Tu as vu l’heure ? Mauvais père. Mauvais mari. Nelly dort depuis longtemps. Sans parler de Daphné, qui a piqué une crise à cause d’un pauvre médicament au goût d’orange artificielle (orange sacrificielle) qu’on devait lui faire boire aujourd’hui. Tu veux quoi, qu’on baisse tout le temps les bras ? Je suis père de famille, la semaine prochaine à un jour près, j’aurai quarante ans. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? Je ne compte pas les années. Il n’y a que les moribonds qui comptent les années. Vieillir, c’est ne pas mourir. La semaine dernière, Nelly m’a demandé : Alors, ça fait quoi ? Si je vieillis, c’est que je ne suis pas mort. C’est ce que je lui ai répondu. Je suis peut-être un connard (un jour, Nelly me quittera, en tout cas, j’en ai peur), mais c’est bien, non, de ne pas mourir ? — [ici 83 mots 443 caractères (espaces compris) supprimés] Tu n’es pas obligé d’aimer. Tu n’es pas obligé de vivre. Mais si tu le fais, fais-le bien. Et si tu hais, idem. Je n’ai pas peur de dire que j’écris de mauvais poèmes. Je n’ai pas peur de la mort. Je n’ai pas peur de la vie. J’ai peur de tout. Je n’ai peur de rien. Le temps passe, c’est tout. Je ne fume plus. Je bois du whisky japonais.

 

8.9.17

8+9=17

lundi matin
tu te demandes
par où commencer
par effacer les traces
ou contempler les affres
les havres de paix
couverts de galets
les havres de paix
couverts de galets
havre de paix
tu peux toujours crever
havre de paix
tu peux toujours crever

Du moins, c’est ce que le mauvais poème que j’ai écrit cet après-midi laisse entendre.

 

7.9.17

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De toute façon, c’est toujours la faute de quelqu’un d’autre. À la micro-échelle ou à la macro-échelle, c’est une structure de pensée universelle, accuser quelqu’un ou quelque chose d’autre (une personne privée, une personne morale, un État, un courant de pensée) d’être responsable d’une situation que tu ne sais pas résoudre, ou que tu n’as pas le courage de résoudre, est une structure universelle de la pensée : tu ne t’entends pas avec ta fille, c’est parce que son mari la rend malheureuse ; le chômage ne baisse pas en France, c’est à cause de l’Europe et de la mainmise allemande sur l’Europe. Évidemment, tu ne prends pas la peine de demander à ta fille si elle est heureuse ou non avec son mari pas plus que tu ne prends la peine de demander aux Allemands ce qu’ils pensent de leur part de responsabilité sur le taux de chômage en France. Et pour cause, tu pourrais avoir des surprises. Non, tu as horreur des surprises, et tu t’enfermes dans ton univers clos où tu as toujours raison, y compris quand tu as tort. Si, au moins, tu ne parlais pas tout le temps.

Ce matin, écrit d’un trait la dernière partie de l’histoire de la forêt, plus de 35000 signes en un seul jet, je ne dirais pas comme une grande éjaculation, mais ça pourrait être drôle, en effet, mais non, je ne le dirais pas surtout parce que je savais que je finirais cette semaine, une première version du texte, même si je ne savais pas ce qu’il se passerait exactement dans cette dernière partie (et dans la fin de celle qui précède non plus). Et puis, surtout tu ne relis pas tes éjaculations, ou alors c’est que tu es quand même un vrai pervers. En tout cas, moi, je ne m’attarde pas dessus alors qu’il va falloir que je m’attarde sur le texte, à présent, que je le découvre (oui, depuis que j’ai commencé l’écriture de l’histoire de la forêt, je n’ai rien relu à tel point que je ne sais même pas vraiment ce qu’il y a dans le texte, j’en ai une idée, mais une idée assez vague parce qu’entre le cœur du texte de départ — qui ne représente désormais plus qu’une partie du texte — et le texte actuel, il y a un monde d’écart), que je l’aime, que je le déteste, que je l’oublie, que je le redécouvre jusqu’au moment où je me dirai : bon maintenant ça suffit il faut que je passe à autre chose sinon je vais devenir fou. Peut-être qu’un jour, je ne pourrais pas passer à autre chose, peut-être que ce jour-là, je deviendrais fou, je m’enfoncerais peu à peu dans la folie comme dans le texte pour n’en plus jamais sortir, ni de la folie ni du texte. Puissé-je vivre longtemps encore avant que cela ne m’arrive.

6.9.17

Tenir un journal permet au moins de savoir quel jour on est.

Sur le site de je ne sais plus trop quel organe de presse — ils se ressemblent tous, que puis-je y faire ? —, je lis que les aides pour le logement coûtent tant à l’État, et je comprends en lisant cette phrase que plus personne, en fait, ne comprend rien à rien, que si l’on confond investissement et coût, on ne peut pas faire fonctionner une économie, si l’on ne comprend pas qu’il vaut mieux que les gens soient bien logés plutôt que mal, bien nourris plutôt que mal, propres plutôt que sales, cultivés plutôt qu’abrutis, c’est qu’on ne comprend pas ce que c’est qu’une communauté politique, et puis aussi cette notion de l’État, dont on parle comme ça, telle mesure coûte tant à l’État, telle autre tant, et caetera, comme si l’État, c’était une entité qui avait une existence séparée, comme s’il existait indépendamment de cette communauté politique, comme s’il n’était pas justement cette communauté politique, comme s’il n’était pas strictement l’ensemble des buts, des moyens, des ressources qu’un certain nombre d’individus décident de se fixer et de mettre en œuvre pour y arriver, comme s’il flottait quelque part au-dessus des gens. L’État, abstraction désincarnée, mythe bâtard quelque part entre le souvenir monarchique et l’acteur principal de la guerre économique de chacun contre chacun. L’État, merveilleuse métaphore pour dire qu’on préfère effectivement que les gens soient mal logés plutôt que bien, mal nourris plutôt que bien, sales plutôt que propres, abrutis plutôt que cultivés — les gens, c’est-à-dire les autres.

Ce matin, un peu plus de 20000 signes dans l’histoire de la forêt. Soit « la fin » de la troisième partie — la partie principale — du roman. C’est la première fois que j’écris autant. C’est à la fois jouissif parce que c’est ce que je voulais faire, et qu’il y a quelque chose d’excitant dans l’effet d’accumulation, et indifférent parce qu’après tout, un peu plus un peu moins, le plus important ne se joue bien évidemment pas dans le nombre de signes. Mais je mesure tout le temps, le logiciel compte les signes et moi je consulte le compte, c’est comme ça. C’est aussi, je crois, un des facteurs qui me permettent d’avancer. On trouve des moteurs partout (comme disent les bons anarchistes méthodologiques : anything goes). Encore une partie et ce sera « fini », à supposer que cela veuille dire quelque chose, parce qu’il faudra tout relire, reprendre, recommencer — écrire.

 

5.9.17

Plus de 30000 signes de plus dans l’histoire de la forêt ce matin. Plus rien d’autre à dire.

4.9.17

le vent
ou quelque flux continu
toujours faux semblant
et le fleuve qui ne coule pas
aussi est-ce toujours la même eau qui stagne croupit
et le vent souffle
tout est sec
toujours plus
sec
c’est le mot dans la bouche
sèche elle aussi
et le sol qui prend feu sous tes pieds
tu avais choisi cet appartement avec une terrasse pour en profiter l’été pour sortir pieds nus et faire des sortes de promenades en suspension au dernier étage de l’immeuble au-dessus de la ville que tu regarderais d’en haut de très haut mais le soleil tape si fort que le sol est brûlant et que tu ne peux pas marcher oh tu le pourrais peut-être si tu étais une espèce de fakir je ne dis pas ça pour rire mais ce serait désagréable quand même et puis tu ne peux pas être et un fakir et une femme qui danse
je referme la porte fenêtre derrière moi
allume la climatisation
ce n’était pas le vent
non
(où turin quand 7-8.2017 type souvenir)

Ce matin, j’ai écrit un peu plus de 28000 signes de l’histoire de la forêt avec des idées qui tournaient en boucle dans la partie nonécrite de moi-même depuis deux mois au moins, et qui n’attendaient qu’une chose : passer dans la partie écrite de moi-même. Mais écrire, c’est aussi savoir ne pas écrire, attendre le bon moment. Je crois, même si je ne sais pas très bien ce que ça veut dire écrire c’est savoir ne pas écrire. Être assez seul pour écrire comme tu l’entends, comment tu l’entends quand tu es assez seul pour écrire. — Maintenant, il faut continuer, passer à la suite, aller au bout.