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7.11.18

7+11=18

Plongé dans Ulysses depuis plusieurs semaines déjà. Chaque nouvelle sortie hors du texte — chaque hors-texte est littéralement une apnée — est plus difficile que la précédente parce que, si je progresse dans le texte, il ne faut pas croire que la bêtise ne progresse pas de son côté. Et plus vite que moi. Ulysses éclate l’idée même d’unité de style, la croyance qu’un écrivain, c’est une écriture. Ulysses, ce sont d’innombrables écritures qui se succèdent, se chevauchent, s’appellent, se répondent, s’entrexpriment, se rejettent. La bêtise, elle, dit toujours la même chose sur le même ton. Quand je sors la tête de l’Ulysse, je suis obligé de retenir mon souffle. C’est irrespirable. Les végétariens manifestent pour le végétarisme, les transgenres pour le transgenrisme, les écrivains pour l’écrivanisme, les militants pour le militantisme. Chacun, en fait, est fasciné par l’idée qu’il se fait de lui-même parce que cette idée, pour lui, représente le plus haut degré de perfection. Ah, si tout le monde pensait comme moi, ah, si tout le monde faisait comme moi, pense le petit curé qui prêche pour sa paroisse tel un chien qui aboie devant sa niche, les opposés se réconcilieraient, les contraires s’embrasseraient, s’enlaceraient, et le règne millénaire de la paix, de la justice et de la vérité serait enfin sur terre. La lecture de Ulysses n’est pas une expérience parce qu’on lirait un chef-d’œuvre — lire un chef-d’œuvre a rarement beaucoup d’intérêt —, mais parce que tu fais l’expérience de l’altérité radicale, d’une langue autre. Cette langue n’est pas autre parce que ce ne serait pas, par exemple, ta langue maternelle — en fait, ce n’est la langue maternelle de personne —, mais parce qu’elle devient toujours autre ; la langue devient toujours une autre langue, et une autre et une autre, tant de langues que l’on comprend que de langue, il n’y en a pas, pas une, il n’y a pas lalangue, mais des langues, toujours une de plus, et qu’ainsi la langue s’écrit toujours lalangue+1 (l+1).

Si j’écris, c’est probablement parce que je ne peux pas faire autrement. Alors même qu’il faudrait faire le deuil de la langue morte dans laquelle j’écris. Rien d’exaltant donc aujourd’hui. Sentiment désagréable : si seulement je pouvais la fermer une bonne fois pour toutes, je ne partagerais plus ces propriétés avec tous ces autres, et leurs horribles sourires, et leurs affreuses colères, tout, mais ce n’est pas possible, pas pour moi. Un jour comme aujourd’hui, pourtant, tout ce qu’il faudrait faire, c’est disparaître. Mais qu’on disparaisse ou qu’on ne puisse pas s’y résoudre, ou bien ou bien, cela importe peu. Ou bien ou bien est un échec. Et c’est une histoire drôle aussi. Ou bien et ou bien sont dans un bateau. Ou bien tombe à l’eau. Il est déchiqueté par l’hélice d’un porte-conteneurs. Ou bien, voyant la scène, se jette à l’eau. Il se noie. Le porte-conteneurs continue sa route.

Le pas de l’Ulysse.

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