La légèreté de l’esprit. 9.

Le réel a déjà eu lieu. Et ce que nous appelons la réalité n’est vraiment que le résidu immobile de tout ce qui bouge, tout ce qui passe, tout ce qu’il se passe, tout le temps. On pourrait parler de passé, mais il n’y a de passé qu’enregistré, perçu et aperçu. Le passé égale la conscience. Passé, conscience, réalité — tous ces mots sont des synonymes.

28.5.22

Si seulement je parvenais à surmonter mon impossible paresse. J’ai chaud. Mais ceci n’a rien à voir avec cela. Dans le livre que, sans trop savoir pourquoi, j’ai pris cette nuit dans la bibliothèque, je redécouvre l’écriture de maman. Elle avait 20 ans. Qu’est-ce qu’attend de la vie une jeune femme qui, au milieu des années 1960, lit Il mestiere di vivere de Cesare Pavese ? C’était à Sienne. 1965. C’est écrit de sa main. Qu’est-ce qu’elle aura accompli de ses désirs ? Est-ce que moi, je fus l’accomplissement de l’un de ses désirs ? Ou simplement quelque chose qui arrive ? Si je n’étais pas si incorrigiblement paresseux, je ferais quelque chose, je ferais un effort, mais non, je n’en suis pas capable. Je n’en suis plus capable ? Il fait affreusement chaud. Le visage me brûle. Je me sens lourd. Je repose le livre que je feuillette sans grande conviction, sans réelle énergie depuis quelques minutes. Cette fois non plus, je n’en ferai rien. Je ne ferai plus jamais rien. C’est décidé. Il fait trop chaud pour faire quoi que ce soit. Il fait trop chaud pour les décisions. Il fait trop chaud pour tout, pour n’importe quoi. Depuis quelques heures, le vent s’est levé. L’air est sec. Il semble couper. Accentue la sensation à peine supportable que le monde est dur. J’ai baissé le grand volet du côté de l’appartement qui donne sur la mer, ouvert la fenêtre qui donne sur la colline. Créant ainsi un courant d’air. À présent, dans ce courant d’air, je pourrais presque me plaindre d’avoir froid. Frisonne en tout cas. Est-ce que j’attends encore quelque chose de la vie ? Je ne le crois pas. Mais est-ce moi qui, disant cela, parle ? Je ne le crois pas. Mais qui alors qui ? Personne ne répond. Oublions.

27.5.22

Ne plus rien penser, serait-ce la seule façon de survivre ? Trop facile de se tenir en retrait, dans la distance, dans une position de surplomb, trop commode ainsi juché de juger de loin qui a les mains sales au regard des miennes de mains qui de ne rien faire sont immaculées. Mais être dedans, ou avec, dans la présence, l’époque, les êtres tels qu’ils sont, n’est-ce pas l’assurance d’étouffer ou de se noyer dans un océan de non-sens ? Que faire là-contre ? Précisément rien. Ne plus penser, ne plus avoir d’idées, ou des intuitions bizarres seulement, se promener dans des contrées qui n’existent pas, arpenter des territoires inexistants. Qu’ai-je contre le monde tel qu’il est ? Rien. Mais absolument rien. Parce que le monde n’est pas comme il est : il est comme les gens sont. Aussi, tout ce qui est réel doit-il être frappé de doute, interrogé sévèrement, scruté sans complaisance. Tout ce qui existe est suspect, discutable, réfutable, qui est venu au monde sur la montagne en or des cadavres de tous les possibles qui ne seront jamais devenus réels, de tous ceux qui ne le deviendront jamais. J’arrête. Rien de tout ceci ne va nulle part. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être suis-je un bon à rien. Peut-être suis-je un imposteur. Mais de quoi ? Quel bénéfice tiré-je de mon imposture ? Ridicule supposition. Je suis comme je suis et tâche de l’être de moins en moins. Hier, au début de la nuit, feu d’artifice. Dans le périmètre de l’arrondissement, j’évalue le nombre moyen de tirs à plus d’un par semaine, disons entre un virgule deux et un virgule cinq par semaine. Celui-là était tiré depuis la plage, mais il en part de n’importe où. On retrouve des conteneurs à ordures brûlés le lendemain matin. C’est joli, les feux d’artifice. Ça fait briller les yeux des enfants. Mais qui en tire par bonheur ? N’est-ce pas l’inverse que leur tir exprime ? L’impuissance devant le réel, l’impuissance devant l’existence, l’impuissance tout court. Je ne sais pas quoi penser. Je ferais mieux de ne rien penser. J’écoute Samson François jouer les Polonaises de Chopin. Et me dis que, si le progrès est haïssable (dehors, les éternels jardiniers barbares font vrombir leurs mécaniques à saccager l’univers), il permet toutefois d’écouter les morts.

26.5.22

Dehors rodéo nocturne. Des humanoïdes comme moi ou à peu près font crisser les pneus de leur véhicule au beau milieu de la nuit. Ici, on prononce peneu et moi, je ne dors pas. Non qu’ils me réveillent, non, c’est comme ça. Je pense aux humanoïdes et me demande : comment exister autrement qu’en déchaînant cette rage barrage qui s’exprime aussi dans les feux d’artifice, le trafic, la prière, et que sais-je encore, tout ce qui permet de résister un peu au craquage ? Il vaut mieux n’importe quoi plutôt que rien, on le sait bien. Et tout ne se ressemble-t-il pas terriblement vu d’ici, d’où je ne regarde pas, n’écoute même pas, ne fais rien — qu’entendre ? Hier rodéo diurne. Je les ai vues, les mères de famille projeter leur véhicule sur le moindre espace libre d’où jeter ensuite leur enfant en retard pour l’école catholique. Tout se ressemble cruellement quand on sait comment regarder. Tout le monde colonise l’espace dont il a besoin pour exister. Survivre. C’est ainsi que c’est fait, l’humanité. Ça s’étend. Ne supporte pas le vide. Pourtant, il y en a partout. Mais on ne croit pas les esprits, on croit les devins. On croit ce qu’on touche. Les charlatans (qui bavarde). Illusion. C’est le 19 septembre 1648, je viens de vérifier, que les frères Pascal, réalisant une anodine ascension du Puy de Dôme, démontrèrent que le vide ne l’était pas, vide, inexistant, mais réel. Ce n’est pas la nature qui en a horreur, mais les gens. Peuchères. Je n’ai rien lu d’autre pour l’instant de son Histoire de la Révolution française, mais je me souviens qu’au début Michelet raconte qu’à la fin de son enseignement, en été, pensant à la Révolution, il va au Champ-de-Mars, le seul monument que celle-ci ait laissé d’elle-même, et se rend compte de ceci : que la Révolution a pour monument « le vide ». Je m’en souviens parce que, ayant lu cela, je m’étais dit qu’il fallait que j’en parle à R., qui a écrit un livre sur ça, que je n’ai pas lu non plus, le vide de la révolution, ou à peu près, et puis que je me suis retenu, me disant qu’il le savait sans doute déjà, et que j’étais suffisamment bête pour ne pas, en plus, le montrer. Dehors, un mâle sans rut crie à intervalles réguliers. J’ai peur, mais je fais semblant de ne pas. Après tout, ne faisons-nous pas partie de la même humanité ? Vapeurs de joint qui me chatouillent le nez. Je me lève pour aérer. J’ai envie de bouger, mais ne sais où aller. Ayant eu l’impression de trouver, plus tard, dans mon carnet de poche, je finirai par écrire : « Jeudi de l’Ascension Cloître de l’Abbaye de Silvacane sans autre émotion me dis-je qu’une paix juste et ordinaire trouvant cette expression étrange je constate cependant qu’elle est exacte. »

La légèreté de l’esprit. 6.

Je décris ceci — j’entends : la scène avec l’enfant —, qui n’est pas à mon avantage, à ma gloire encore moins, pour démontrer que je ne cache rien. Je serai ici sans dissimuler, sans mentir, avec ma langue sincère, sans rien cacher. Et désormais, le serai toujours.

25.5.22

Les gens parlent trop. Tellement que moi-même, je trouve que je parle trop. Peut-être est-ce par réaction que j’ai ce sentiment. Mais non, je sais que je parle vraiment trop. Je m’en rends compte dans mes relations avec Daphné et Nelly : nous parlons trop, nous nous saoulons de paroles. C’est assommant. Non qu’il faille en la matière préférer les silences zen à la Cage, mais une plus juste économie de la langue devrait s’imposer. Aller aux choses mêmes. Et face à la perspective de longues descriptions, d’interminables explications, d’interprétations tautologiques, couper court. Les gens parlent trop, s’écoutent trop parler, déroulent le moindre de leurs faits et gestes sur les immenses avenues du bavardage. J’aime les choses bien faites, pas les interminables discours pour justifier l’existence d’une œuvre ratée ou à peu près achevée. Plutôt que d’adresser un document clair et précis du déroulé de quelque événement sans grande importance, on convoque une réunion où l’on monopolise la parole en prétextant la nécessité du dialogue en personne. Cet excès de parole est certes lié aux mutations du capitalisme tardif : il en faut des ressources pour vendre un sandwich dégueulasse, il en faut des mots pour vendre une voiture pourrie, il en faut des mensonges pour convaincre les gens de se ruiner dans l’achat d’une maison standardisée dans un trou paumé. Mais le capitalisme se mue en éthique et l’image du monde qu’il fabrique s’ancre si profondément dans l’esprit des gens qu’ils s’imaginent que c’est ça, la vie. Qu’être en vie, c’est raconter des mensonges sur des sujets dépourvus du moindre intérêt. Mais qu’est-ce que tu peux faire, toi, avec ton petit langage, contre l’immense machine à décérébrer de l’american way of life ? Car, si tu parles, on ne t’entend pas, et si tu te tais, tu laisses les autres parler. Qu’est-ce que tu peux faire sinon montrer quelque chose du doigt qui n’existe pas et te contenter de dire : voilà, c’est ça, la vie. Regardant Daphné à table, ses yeux face à la lumière du jour qui venait de la baie vitrée, j’ai écrit ce petit poème :
la splendeur (rouge)
de ton iris (vert)
immacule l’univers :
tout est rajeuni.

24.5.22

Il y a un fauteuil sur lequel je me suis défendu de m’assoir. C’était hier, je me suis dit : « Ce fauteuil-là, c’est le diable. » À la place de mes fesses, une de mes guitares y trône en majesté, même si elle aurait bien besoin de faire un tour chez le luthier. Moi aussi. Chez le luthier, non, mais j’aurais bien besoin d’une révision. Raison pour laquelle je me suis interdit de m’assoir sur ce fauteuil. Pour me réviser moi-même. Le pire, c’est que, ce fauteuil, il est là, en face de moi, je ne peux donc pas ne pas le voir, il me tente, et je lui résiste, pour l’instant, je lui résiste. Est-ce que littéralement ce fauteuil est le diable ? Non, je ne le crois pas. D’abord, parce que je ne crois pas au diable, et ensuite parce que, le diable, s’il existait, ne s’incarnerait pas sous la forme d’un fauteuil. À moins, bien sûr, que ce ne fût pour me tenter moi. Et alors là, les choses deviennent beaucoup plus compliquées : ce fauteuil-là, dis-je, c’est le diable, mais le diable n’existe pas, et certainement pas sous la forme d’un fauteuil, à moins que ce ne soit pour me tenter moi, et ça marche, puisque dans ce fauteuil, je m’y assois, donc, le diable existe. Quod erat diabolandum. Qu’il existe ou qu’il n’existe pas, le diable, ce fauteuil me tente, je m’y assois, je m’y enfonce et, avec elles, ce sont non seulement mes jolies fesses qui s’y enfoncent, mais toute ma volonté, toute mon énergie vitale qui se trouve aspirée par cette satanée pompe à dynamite. Deux jours, donc, que je n’y ai plus posé les fesses. Depuis lors, ai-je constaté un changement quelconque ? Il serait bien présomptueux de tirer des conclusions après un si court laps de temps. Attendons encore un peu avant de faire un premier bilan de la situation. J’adopte un ton léger, mais le fond ne l’est pas, au contraire, qui s’enfonce, donc. Et moi avec. Je regardais ce film où Fabrice Luchini, jouant au grand acteur, engage une philosophe qui n’est pas une philosophe parce qu’il ne pense plus. Moi, ce n’est pas mon cas, mais je peux comprendre : on se laisse avoir par le confort et, un beau matin, c’est la panne. En fait, dans le film, on le comprend assez facilement à la façon dont Luchini prononce la phrase : « Je ne pense plus », ça veut aussi dire : « Je ne bande plus », il ne faut pas être bien malin pour saisir la fine allusion. Le film est très mauvais. La scène d’après, la philosophe qui n’en est pas une retrouve des amis dans un parc. Elle parle avec une amie et puis elle voit Michel (je ne sais plus comment le personnage s’appelle, donc appelons-le « Michel »). Elle dit : « Tiens, c’est pas Michel là-bas, près des toilettes ? » Sa copine lui répond : « Bah si. » Elle : « Oh là là là là, mais ça fait au moins six ans que je l’ai pas vu, Michel. » La copine : « Ah bon, comment ça se fait ? » Elle (remettant de l’ordre dans les mèches de ses cheveux que le vent souffle sur son visage) : « Je sais pas, peut-être qu’on était devenus trop proches. » Michel arrive. Ils se sourient. Du genre de qui se sourie parce qu’on s’aime on se quitte on se retrouve c’est compliqué, l’amour dans les films, tu sais. Là, j’ai arrêté. C’était vraiment trop con. Je suis allé dans la cuisine me faire un café, je me suis dit que je ne supportais pas ce qui n’était pas beau pas bon et, une idée en entraînant une autre, je me suis dit que je n’aurais pas pu devenir psy, comme je l’avais envisagé un temps, il y a longtemps, parce que je n’aurais pas pu supporter d’écouter des cons parler à longueur de journée. Cinq minutes à peine, et je deviens fou. Sauf que, si je continue de m’assoir dans ce fauteuil, c’est exactement ce qu’il va se passer : le con qui ira chez le psy parce que ça ne va pas, ce sera moi. Saloperie de fauteuil, si tu ne continues de me tenter, je te balance aux encombrants, t’entends !