Manuel Candré, Autour de moi

N’écoutez pas qui vous dit que la littérature ne sert à rien. N’écoutez pas qui vous dit qu’elle n’est qu’un divertissement. N’écoutez pas qui vous dit que la littérature est une arme au service d’une politique. N’écoutez pas qui vous dit la vouloir réformer au nom de quelque chose de plus juste, de plus vrai. Ce sont les mensonges de qui n’aime pas la littérature, de qui n’aime pas la vie. La littérature peut tout. Et cette toute-puissance lui permet d’échapper au pouvoir, qui veut mettre la vie en boîte, de renverser le pouvoir, le pouvoir du père, le pouvoir de la société, le pouvoir de l’État, le pouvoir de la politique, de les montrer pour ce qu’ils sont : de ridicules tentatives vouées à l’échec d’enfermer la vie dans des frontières trop étroites pour elle. Prenez ce livre de Manuel Candré, Autour de moi, et suivez son narrateur. Il tient son journal où il consigne sa détresse, sa peur, sa tristesse, ses malheurs, où il vomit sa haine, sa rancœur, s’efforce de conjurer la pauvreté, l’alcoolisme, la violence, la misère. Suivez-le et puis découvrez peu à peu que le narrateur n’est pas seul. Il y a ses personnages, certes, mais ce n’est pas de cette absence de solitude-là que je veux parler : il n’est pas seul à parler. Ou plutôt, s’il n’y a qu’un seul narrateur, le narrateur est plusieurs, le narrateur a cinq ans, dix ans, vingt ans, quarante-cinq ans. Le temps n’est pas une flèche que rien ne brise, c’est un labyrinthe dans lequel une multitude de moi (de mois, écrirai-je) cherchent à trouver leur chemin, à découvrir une issue. Dans ces dédales, il y a une mère, un père, des grands-parents, un chien. Et tout le monde meurt et tout le monde semble vivre et revivre encore. Les corps passent d’un état à l’autre, du solide au liquide, de la chair à la poussière. Le temps se démultiplie : hier, aujourd’hui, demain ne sont plus des catégories a priori, ce sont des expériences que le narrateur fait et refait. D’où ces scènes (comme l’appel pour annoncer la mort du père) qui semblent se répéter et ne jamais se dérouler deux fois de la même manière, selon la temporalité dans laquelle elles sont vécues, la temporalité selon laquelle elles sont racontées, au présent ou au passé. La littérature peut tout parce que quiconque peut y être tout le monde à la fois. Et la confession égotique de qui tient son journal se muer en épopée familiale que traverse le narrateur aux mille points de vue, un peu comme Ulysse et ses mille ruses. Tous ces mois ne sont pas des masques derrière lesquelles se dissimulerait le vrai moi, impossible à atteindre, avec son vrai langage, impossible à parler, l’inaccessible faisant un avec l’ineffable. Tous ces mois existent, ils se côtoient, semblent s’adresser des messages publics d’un bout à l’autre de l’histoire. Quiconque peut être n’importe qui. N’importe qui peut se mettre dans la peau de tout le monde. Cette compréhension de l’existence, de ce qu’est la chair d’une vie, est une des puissances de la toute-puissance littéraire. Partout où l’on ne cesse de nous enfermer dans notre expérience privée, dans notre moi clos et enclos, dans notre culture impénétrable, dans notre identité indépassable, partout où donc l’on nous interdit de nous parler les uns aux autres, il faut qu’il y ait un livre qui brise ces discontinuités, qui fracasse ces hiatus, qui rappelle, non sur le mode de l’incantation, de l’imprécation, mais de la narration, de l’exposition de soi, en chair et en os, dans toute la pureté, la dureté de l’écriture, que tout le monde peut devenir n’importe qui parce que tout le monde est tout le monde, notre expérience, notre histoire (personnelle, familiale, tribale, historique) ne nous enferment par dans l’incommunicabilité, elles nous ouvrent à la parole, elles nous ouvrent à la conversation, elles nous ouvrent à la démocratie de qui parle et écoute. Il y a quelque chose de profondément beau dans la façon dont, loin de parler tout seul, de se parler tout seul, Manuel Candré, ne semblant parler que de lui, ne semblant parler que de sa vie à lui, parle en réalité à tout le monde, parle en vérité de tout le monde. Tous ces mois qui peuplent son monde pénètrent dans le nôtre pour montrer qu’ils ne font qu’un. Nous ne sommes pas les mêmes et pourtant, nous ne sommes pas des autres. Notre différence, ordinaire, triviale, belle, originale, notre différence est la raison même pourquoi nous parlons, pourquoi nous avons quelque chose à dire, pourquoi nous avons quelque chose en commun. Comme dans les pages d’Autour de moi, c’est quand nous croyons étouffer, quand nous croyons qu’il n’y a pas plus noire misère, que nous trouvons un second souffle et fabriquons une lampe torche pour nous orienter dans le dédale sombre de notre labyrinthe.

Manuel Candré, Autour de moi, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2012.

La légèreté de l’esprit. 4.

J’avais commencé d’écrire depuis quelques minutes à peine quand Daphné vint me réclamer un câlin. Je lui répondis que j’étais en train d’écrire. Elle insista, m’interrogea, je perdis mon sang-froid. Elle retourna dans sa chambre. Je me remis à écrire, cherchant à renouer le fil de mes phrases, rompu, comme il arrive toujours qu’il se rompe.

23.5.22

Hypercommunication, — difficile de savoir ce qui est le plus assommant : ce à quoi elle nous expose ou quand elle se rompt. J’avais déjà commencé à former des réflexions en vue de les consigner dans mon penseur du jour, des considérations relatives à la démocratie, la communication, la parole, le droit, toutes ces choses barbantes, comme dirait Daphné, quand je m’aperçus que la connexion internet était coupée. Panique. Mais pas longtemps. En bon inductiviste, me souvenant de la dernière fois qu’un phénomène semblable s’était produit, je décidai instinctivement d’aller acheter un nouveau câble pour la fibre optique. Cette fois-ci, on ne me la ferait pas. Traversant un peu plus tard Marseille en voiture pour me rendre au Darty le plus proche afin de faire l’acquisition dudit câble, même si je n’en serais plus tout à fait sûr, je prendrais mon mal en patience, je ne m’énerverais pas, je laisserais mes contemporains commettre toutes les infractions au code de la route possibles et imaginables sans broncher, sans même effleurer l’avertisseur sonore qui n’attendrait pourtant que mes coups de poing exaspérés et rageurs pour se mettre à hurler. Non, je demeurerais d’un calme olympien. Dans la boutique aussi, je le garderais, et sur le chemin du retour encore et jusqu’au moment de découvrir que mes efforts auraient été en vain : le problème ne viendrait pas du câble, mais du réseau. Mais là non plus, je ne perdrais pas mon câble, au contraire, je prendrais même les choses avec légèreté, me frayant un chemin souple et alerte parmi les embûches de l’existence. Si cet événement banal et indigne de figurer dans le livre d’un écrivain digne, lui, de ce nom n’avait pas eu lieu, Dieu sait ce que j’aurais dit, Dieu sait le mal que j’aurais dit de qui. C’est vrai que mes contemporains sont des bêtes étranges, mais le sont-ils vraiment, mes contemporains ? J’entends bien, au sens strict qui signifie « vivant à la même époque que », j’entends bien que mes contemporains sont mes contemporains, mais au sens plus profond, au sens de gens qui partagent une sensibilité commune, le sont-ils encore mes contemporains mes contemporains ? Je n’avais pas envie d’en parler, mais je m’apprêtais quand même à le faire parce qu’elle m’avait fait rire, et qu’elle m’avait accablé un peu, aussi, il faut bien le dire, cette saynète qui déchaînait les passions démocratiques de mes réputés semblables et lors de laquelle Daniel Cohn-Bendit, l’homme qui cria un certain jour de mai 68 dans les rues de Paris : « La grève générale, la grève générale, la grève générale ! » et la déclencha effectivement, s’écriait : « Même si je dis des conneries, j’ai le droit de parler ! », ce qui est absolument vrai, un droit inaliénable que chaque citoyenne et chaque citoyen membre d’un état démocratique comme la France a le droit d’exercer, et absolument désespérant. On se représente la société démocratique comme un immense service public dont les individus seraient les usagers, ce qui, dans leur esprit, signifie qu’ils ont le droit de s’en servir comme ils l’entendent, que personne ne peut les en empêcher. Cette idée, renforcée par la naturalisation des « droits de l’homme », lesquels ne s’appellent même plus « droits des humains », mais « droits humains », adieu au génitif et à l’intelligence dont il est porteur, cette idée occulte la vraie question, laquelle n’est pas d’avoir le droit de parler pour dire quelque chose, dire des conneries ou ne rien dire du tout, mais du sens de la parole. Quiconque prend la parole devrait être obsédé et terrifié par ce qui en est l’alpha et l’oméga : le sens. L’occultation de cet abîme qu’est le sens au profit du droit est symptomatique de notre époque car, le droit, en réalité, ne contient pas en lui-même son usage, le droit n’implique pas l’usage, l’usage est quelque chose de plus que le droit, le droit autorise, mais il ne permet pas, ce n’est pas au nom du droit que nous parlons, c’est au nom de l’usage, du sens, si dans la société démocratique où nous vivons, nous nous autorisons à parler, cela ne signifie en aucun cas que nous devions absolument parler. En une sentence tranchante, le pouvoir n’implique pas le devoir. La démocratie, en réalité, ce n’est pas le droit, c’est l’usage : dans une démocratie parfaite, accomplie, nous pourrions nous passer du droit, mais pas de l’usage, nous pourrions nous dispenser de textes de loi et de l’État qui les fonde (c’est d’ailleurs ce vers quoi tend, selon moi, la démocratie), mais pas de la parole et de son horizon qu’est le sens. La démocratie, c’est la conversation. Hors du sens, la conversation n’est plus, qui devient bavardage et la démocratie, tyrannie.

La légèreté de l’esprit. 3.

Allant dans le jardin de la maison que nous avions louée pour les vacances afin d’y étendre sur le dossier d’un banc la serviette avec laquelle je venais de me sécher, ce matin-là, à demi nu, une sensation passa tout d’abord inaperçue. Je le compris après, quand je la perçus réellement. Quand elle arriva à ma conscience (mais est-ce ainsi qu’il faut le dire ?), je faisais quelques pas dans l’herbe mouillée du jardin. La rosée sous mes pieds, je ne l’avais pas sentie, mais elle était là. N’est-ce pas le destin des sensations de venir en retard, et ce que nous appelons conscience est-elle autre chose qu’un enregistrement de la latence entre le temps et nous ? Nous vivons une existence qui a déjà eu lieu sans nous. Mais nous ne lui courons pas après, non, nous la remarquons trop tard. C’est tout.

22.5.22

Relisant ce texte au nom peu convaincant et qui, dans le fichier texte où il demeure, s’intitule simplement « le matin du 29 juillet », hier au soir, avant de me coucher, m’endormant déjà, je n’ai pas été attentif à tous les défauts dont il souffre, mais à ce qui importe le plus : la voix. Les défauts peuvent être améliorés, les erreurs corrigées, mais la voix, le ton, le son, non ; ou bien la voix est là ou bien elle n’y est pas et, si elle n’y est pas, tous les ajustements, toutes les modifications de détail, toutes les corrections seront vaines, le texte sonnera faux. Il n’y a rien à faire qu’à l’abandonner et en commencer un autre ou alors abandonner définitivement l’écriture (ce que l’aspirant écrivain rechigne trop souvent à faire pour le plus grand malheur de la langue qu’il s’acharne à saccager sans jamais y parvenir). C’est cette voix qui m’a ému, qui m’a parlé, pour ainsi dire : j’entendais un autre que moi prendre la parole (dire qu’il la prend et la prendre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, l’un geste sans l’autre risque d’être insuffisant) et, pourtant, cet autre que moi, c’était moi, c’était le moi que j’avais désiré d’être et que j’étais parvenu à être le temps d’écrire un texte, c’est-à-dire : un certain temps. Il faisait nuit. Dehors, on fêtait la qualification du club de la ville en coupe d’Europe, et moi, je ne participais pas à la liesse, je ne participais pas à la ville, je ne participais d’aucune vie sociale, j’étais tout entier concentré dans cette écriture, concentré par elle en un point où se focalisaient les souvenirs, les atmosphères, les vérités recherchées, les pas sur le chemin d’elles, des odeurs, des scènes que la langue faisait être là, en chair et en os, ou autrement : incarnait. Dans la langue, tout cela vivait. Aussi, ai-je lu le texte jusqu’au bout, apporté des modifications, procédé à des collages. Ce matin, quand j’ai commencé de relire le texte, je me suis rendu compte que la fatigue de la veille m’avait fait manquer bien des erreurs, bien des défauts, mais le plus important était toujours là : la voix ne s’était pas tue. Si je n’avais pas été fatigué, je me serais peut-être arrêté à ces erreurs, à ces défauts, et mes oreilles seraient demeurées sourdes à la voix. La fatigue a fait sauter la censure, censuré la censure, et laissé parler la voix qui n’attendait que mes oreilles pour se faire entendre.

La légèreté de l’esprit. 1.

Le matin du 29 juillet, quelques jours après une vague de chaleur intense que, dans le jargon de mes contemporains, on appelle canicule, je m’assis à une table, qui devint ma table d’écriture, pour écrire. Quoi ? Je ne le savais pas. Je n’avais d’autre projet qu’écrire. Ce qui, naturellement, n’était pas un projet du tout, mais une sorte d’anti-projet, plutôt. Et il me sembla, m’asseyant à ma table d’écriture, que c’était cela qu’il fallait poursuivre, ou chasser, ou fuir, je ne sais pas, la notion même de projet. Ne souffrons-nous pas d’être toujours en avance sur l’avenir ? Et en retard sur nous-mêmes.

21.5.22

Symboles absurdes de vérités simplistes. Qui ne me causent même pas assez d’excitation pour la colère, rien qu’un peu plus d’ennui, toujours plus d’ennui. Mais qui croit ces histoires ? Le monde entier, qui se satisfait de croire, justement, ou de ne rien penser du tout. N’est-ce pas la même chose ? Les vérités ne sont pas cachées, elles sont là (« credo quia absurdum »), il n’y a qu’à les cueillir, mais qui cela intéresse-t-il ? Ce qui n’est pas une question rhétorique, mais si évidente que soit la réponse, il faut paradoxalement une énergie que je n’ai pas envie d’aller chercher et de déployer pour y répondre. Alors, question et réponse, je les laisse là, flotter dans le néant. Marcher dans les rues de la ville ce matin. Tôt déjà, la chaleur est étouffante. Soleil dur. Pas le charme doux d’un printemps, mais sensation d’innombrables pierres surchauffées au milieu desquelles je serais condamné à me promener, prisonnier. Quant à la ville proprement dite, elle ne m’évoque rien, aucun sentiment. Les ruelles coincées entre des axes de circulation saturés n’ont peut-être pas perdu tout à fait leur charme désuet et pittoresque, pourvu qu’on ne voie les plaques de béton entre lesquelles elles sont enclavées, mais elles me semblent révéler l’étroitesse d’esprit de ces gens qui ont payé des fortunes pour y vivre, entassés à l’horizontale plutôt qu’à la verticale. Densité des zones résidentielles. Pourquoi est-ce que je passe mon temps à critiquer, à dire du mal ? Est-ce bien ce que je fais ? Comme si le mal et la vérité n’étaient pas intimement liés (relire Musil). Est-ce à dire que le bien et le faux parlent d’une même voix ? La vérité ne craint pas la cruauté tandis que le bien — et son odieuse version post-moderne, la bienveillance —, le bien s’enlise dans la graisse de la complaisance. Pauvres petites bêtes blessées. Tristes petites choses fragiles. Mais tout ceci, est-ce bien intéressant ? Ô mon moi, si étrange que ce soit, je te permets d’en douter.

20.5.22

Pourquoi ne puis-je me satisfaire de vivre ? Ou, pourquoi ne puis-je me résoudre à me dire que vivant, cela suffit, que je n’ai rien à faire de particulier, en plus ? Faut-il donc que toute conscience soit morale ? Ou n’avons-nous de conscience que parce que nous avons une morale ? Mais le phénomène perceptif en tant que tel n’est pas moral, il y a donc tout une dimension de la conscience qui n’est pas morale, ni morale ni immorale, amorale donc, et une autre qui est constituée par la morale. Ou n’est-ce que moi qui pense et sente ainsi ? En un sens, je devrais me réjouir de ne pas me satisfaire d’être au monde, mais en un autre, n’est-ce pas précisément là, dans cette insatisfaction, dans ce sentiment qu’il y a un manque, là, au cœur même de ma présence au monde, là, que se trouve l’origine du malheur ? Hier, je me disais qu’il était insupportable d’exiger de moi, qui n’ai rien demandé à personne, qu’on a jeté au monde, et qui avais réussi tout de même, malgré cette injustice primitive, à vivre quarante et quatre années, d’exiger de moi que je ne me contente pas de vivre ma vie, mais que je doive encore la gagner. Je me suis dit que, de mon point de vue, ma vie était réussie, je vis avec la femme que j’aime, nous avons une enfant formidable, j’écris, que puis-je désirer de plus ? Rien. Et pourtant, cela ne suffit pas, il manque quelque chose, quelque chose dont je n’ai pas besoin et qui est le besoin même. Non content de vivre ma vie réussie, on attend encore de moi que je la gagne et, si je ne la gagne pas, alors je deviens suspect, alors on m’accable de tous les maux, maux que je ne commets pas, je ne fais que le bien, aimant mon épouse et ma fille, écrivant les livres que j’écris, les poèmes que j’écris, le journal que j’écris, l’écriture que j’écris, mais dont je suis quand même coupable. Et qui plus est, je suis si pénétré par cette morale-là que je me l’applique à moi-même et, dans la solitude où je me trouve cet après-midi, solitude paisible qu’accompagne seul le chant d’un moineau, je ne me satisfais pas seulement d’être là où je suis, tel ce moineau qui chante, je cherche quelque chose à faire, je cherche à faire quelque chose. Je m’assois à ma table d’écriture et j’écris. C’est ainsi que j’obéis à l’impératif moral qui me fait agir et c’est ainsi aussi que je l’interroge, lui désobéis.

19.5.22

La province est une contrée extraordinaire. Là, à guère plus d’une heure de Paris à peine, s’ouvre un vaste territoire que le monde entier nous envie sans jamais bien parvenir à en cerner la richesse et la complexité, sans jamais tout à fait réussir à le comprendre vraiment. À qui le veut, pourtant, aventurier ou simple curieux, pourvu qu’il n’ait pas peur de se crotter les bottes et garde les yeux bien ouverts, s’offrent des personnages étonnants, des caractères fascinants, qui constituent le cœur battant de notre belle France. Et je ne parle pas seulement de ces femmes à burqa ou de ces vieillards bedonnants qui suivent au bout de leur laisse un petit chien pas plus gros que leur cuisse, non, des comme ça, on en trouve même à Paris. Je veux parler de ces gens ordinaires, mais si touchants de naturel que leur silhouette se détache sur le fond d’un ronronnement un peu trop banal. Tenez, pas plus tard que ce matin, j’allais chercher mon pain et quelque brioche pour mon génie d’enfant chérie quand, tout à coup, je croisai une vieille dame replète et exotiquement mise qui m’intrigua. Déjà alerté par ma rencontre de la veille qui m’avait conduit à observer cette coutume des plus originales qui veut que l’on arbore sur ses vêtements des messages en anglais, peut-être en existe-t-il en langue autochtone, mais je n’ai pas encore pu en déchiffrer, j’ouvris l’œil et constatai que ma rencontre fugace portait elle aussi ce type de vêtement parlant, si j’ose m’exprimer ainsi. Dissimulé par mes lunettes de soleil derrière lesquelles je m’abrite pour ne pas paraître trop impoli, mon regard saisit le message suivant :
OPEN
YOUR MIND
TO THE
New
juste comme cela, oui, en capitales d’imprimerie, le dernier mot, afin de le souligner, je le suppose, en police de caractères à l’imitation d’une écriture manuscrite élégante, dans le style chancellerie. Je trouvai le slogan des plus cocasses, la dame qui portait le vêtement n’étant plus, vous me pardonnerez l’expression, de la première fraîcheur, mais je me gardai bien d’éclater de rire, de peur de vexer l’indigène, et préférai réserver à mon public que je sais friand de ce genre de détails amusants qu’il goûte en amateur éclairé le privilège de la boutade. Je dois à la vérité de dire que je ne suis pas parvenu à savoir si ce qu’il faut bien appeler, mon Dieu, n’ayons pas peur des mots, un « trait d’esprit », je ne sais donc si ce trait d’esprit était volontaire ou non, je n’ai pas osé aborder la passante, mais il me semble révélateur des mœurs et coutumes de cet étrange pays qui forme la plus grande partie de notre noble et vieille patrie. Et maintenant, mes chers lecteurs, vous me permettrez de quitter quelques instants le ton badin sur lequel je vous ai entretenu jusqu’ici pour prendre une voix plus grave. De notre point de vue civilisé, trop civilisé, il nous arrive souvent de prendre de haut le petit peuple, de le juger à la va-vite, de nous en amuser avec légèreté, comme nous venons de le faire, mes bien chers amis. Oh, nous ne pensons pas à mal, non, bien sûr que non, nous sommes d’honnêtes gens nous aussi, derrière notre sourire un tantinet moqueur se cache le cœur juste et bon d’une épouse, d’un mari, d’un parent, d’un ami et, dussions-nous accueillir quelque provincial en réfugié, nous leur ouvririons grand et nos bras et nos portes. Mais nous ne devons pas, au nom de je ne sais quelle supériorité morale et culturelle, oublier que ces êtres dont la vie semble parfois s’écouler sans rime ni raison sont des femmes et des hommes comme nous, des parents, des enfants. Certes, leurs mœurs nous paraissent quelque peu barbares, mais ne nous y trompons pas, la couche de crasse n’est pas bien épaisse sous laquelle se tient fièrement la dignité de ces bonnes gens au parler simple et haut qui coulent des jours aussi insouciants qu’heureux. Me promenant dans les rues de telle ville de province, j’ai voulu partager avec vous ce moment d’authenticité qui restera, je crois, longtemps gravé dans ma mémoire, comme un instantané de simple vérité qui tutoie l’éternité. Car oui, mes amis, oui, elle avait raison, cette bonne dame — paix à son âme — : nous devrions toujours ouvrir notre esprit à la nouveauté.