Lumières, 14.

Au loin
la mer ne ressemble à rien
de clair
j’hésite un instant
devant la baie
plan de ciel suspendu
de la vérité.

18.4.21

Cheveux blancs : de plus en plus. Pas gris non, vraiment blancs, presque transparents. L’autre jour, j’en ai arraché un, et je l’ai observé, immaculée, sa couleur était semblable à celle de la neige pure. Il était beau. Et pourtant, qu’il me parut laid. De plus en plus de cheveux blancs, mais je peux encore les compter (ce que je ne fais pas). Est-ce que je serai vraiment vieux quand je ne pourrai plus compter mes cheveux blancs, seuls mes cheveux bruns ? Ou quand je n’aurai plus du tout de cheveux bruns ? Je préfère prendre les devants et me voir comme je suis : décati. Plutôt que de m’étonner trop tard que je suis devenu vieux. Avoir un choc (« prendre un coup de vieux ») à 75 ans parce que la personne à qui je demanderai quel âge je fais me répondra : 75 ans. (Une histoire vraie.) Sauf que moi non, je ne demande pas aux gens quel âge je fais, quel âge ils me donnent, rien de tout cela, je suis beaucoup trop imbu de moi-même pour m’en remettre aux autres, leur faire confiance à mon sujet. J’aimerais pouvoir signer mon propre certificat de décès. Tout comme l’idée de faire don de mes organes en cas de mort prématurée me semble une aberration. Aussi aberrant, en effet, que de supposer que toutes les vies sont dignes d’être vécues, valent la peine de l’être. En soi, la vie n’a aucune dignité. C’est un processus qui prend un certain temps et puis s’arrête. Se demande-t-on de la vie d’un champignon si elle est digne ? Ce n’est pas la vie en soi qui est digne ou pas, c’est ce que l’on en fait, ce en quoi on la transforme. (Dignité de la vie du champignon : donner la mort.) Il faut s’aimer assez pour avoir le courage de se haïr. Parce qu’il y a une partie de soi, plus ou moins grande, plus ou moins importante, qui doit périr nécessairement, qui doit périr pour sauver l’individu de lui-même. C’est peut-être cela, ce processus de destruction salvatrice, qu’on peut appeler dignité. Tu as le pouvoir de changer alors pourquoi te contenter d’être toi-même ? Même les grands esprits ont succombé aux séductions de l’être, d’où l’idée formulée par Nietzsche de devenir ce que l’on est, philosophie de petit-bourgeois, ce que Nietzsche aura toujours été, un petit-bourgeois, mais génial ; comme s’il suffisait de s’épanouir. À force de s’épanouir, on devient obèse, voilà ce qu’il arrive. Je suis allé courir ce matin. Et la foule absurde des badauds du dimanche accompagnés de leurs chiens hideux ne rendit pas moins futiles mes transpirations en vue de survivre encore un peu à la profusion de mes cheveux blancs.

Lumières, 13.

Pas un mot sur les zones
où je pourrais me sentir
respirer
quelque chose couve
sous les degrés instables
de l’authenticité
écoute
dis-je alors à quelqu’un que je ne connais pas
écoute
tout ce que l’on ferait mieux
que de se parler.

17.4.21

Je relis cette phrase que j’ai écrite hier dans mon carnet au bison rouge, cette phrase que je croyais définitive, mais qu’à présent, la relisant, je trouve stupide et insipide. Je ne la rature pas. Je la laisse en place. Peut-être que, si je la relis un jour, je la trouverai profonde. Peut-être que je ne la lirai plus jamais. On ne peut pas tout effacer. Même une pensée échouée dans un carnet est un acte révolutionnaire. En un sens, oui, et en un autre, c’est vain, comme tous ces mots qu’on a usés à force de s’en servir et qui ne veulent plus rien dire du tout. Je reviens une page en arrière dans le carnet et retrouve cette phrase que j’avais écrite la veille, en regardant les Histoire(s) du cinéma de Godard. La voici, elle qui me parle encore, telle qu’elle se trouve manuscrite : Comme Wittgenstein voulait ramener les mots de leur usage métaphysique à leur usage ordinaire, il faudrait ramener les mots de l’excès d’usage où ils sont tombés à une juste pauvreté où ils pourraient de nouveau vouloir dire quelque chose. Est-ce que le monde est parfait et que l’on tient la perfection en une telle haine qu’on s’acharne à la souiller ? On, ce serait l’espèce humaine, par exemple. Mais c’est faux, ce n’est jamais l’espèce humaine, comme s’il y avait une ligne de code dans nos gènes qui nous prédisposaient aux saccages, c’est une infime fraction de la population qui commande aux autres. S’abîmer devant la télévision, se dégrader, se détruire devant cette immonde comédie. Paroles de moraliste. Il a plu une grande partie de la matinée. Il fait gris. J’ai froid. Je m’enveloppe dans une couverture, et voudrais dormir jusqu’au bout de la nuit.

Lumières, 12.

Distancer le temps
s’arrimer aux cimes
les tempes de l’aréopagite
et une balle lointaine
sur le bout de mes doigts
je compte les heures
en chiffres romains
comment se fait-il
me dis-je
comment se fait-il
que tout ce qui est soit
passé ?

16.4.21

Sujet d’étude : l’influence décisive d’Élie Faure sur Jean-Luc Godard, qui envahit l’écran dans les Histoire(s) du cinéma, au point que Godard reprend les tableaux mêmes qui figurent dans l’Histoire de l’art de Faure, comme cette Leçon d’anatomie du docteur Deijman de Rembrandt. À confirmer avec la lecture de L’esprit des formes, dont les images sont un montage qui pourrait être tout à fait semblable à celui qu’opère Godard. Revu hier, c’est là que je voulais en venir, les deux parties du premier chapitre des Histoire(s) du cinéma, dans le noir, casque sur les oreilles, face à mon petit écran d’ordinateur. Après avoir vu ces images-là, impossible d’en voir d’autres : elles changent jusqu’au fond de la perception. Nous sommes si habitués à voir de mauvaises images, que les bonnes, quand nous les regardons, nous éblouissent. Même phénomène pour les phrases. Si l’on se contentait de lire ce qui se publie au quotidien dans les journaux, sur les réseaux sociaux, on ne comprendrait rien, par exemple, en ouvrant un exemplaire d’À la recherche du temps perdu. Ce serait du charabia (alors même que le charabia, ce sont ces signes infâmes et obscènes qui nous violentent à longueur de journées). Le sens ne se perd pas tant, il n’est pas tant en crise qu’il n’est recouvert par des habitudes de consommation qui nous étourdissent, nous aveuglent, nous abrutissent. Et le prétendu besoin de divertissement des masses accablées par le travail n’est pas un argument qui tienne : si j’ai besoin de repos, je ferme les yeux. Mais les mauvaises images ont un pouvoir hypnotique que les bonnes n’ont pas : je peux m’abandonner devant la nullité, qui prend dès lors possession de moi, je me demande mais pourquoi est-ce que je regarde ça et, sachant cependant que c’est mauvais, ne puis pas m’en empêcher. Le pouvoir des bonnes images (la distinction est certes un peu grossière, mais elle a le mérite d’être claire) n’est pas une emprise, il est le nôtre. C’est tout autre chose : je ne suis pas l’objet des bonnes images, plus qu’elles n’agissent sur moi, j’agis à travers elles.

Lumières, 11.

Crampes mentales
des souvenirs tragiques
l’avenir nous voudrait
enfants sauvages
et moi qui te regarde
écouter ma déclamation
je souris à l’idée que rien
absolument : rien
ne change jamais.

15.4.21

Hier, j’ai noté dans ma mémoire un morceau d’une phrase de Proust pour en faire la sorte de maxime que voici : Ce n’est pas le désir d’être célèbre, mais l’habitude d’être laborieux qui nous permet de produire une œuvre, maxime qui est d’une vérité telle que, parfois, le sens semble en échapper, comme si je la trouvais trop simple pour être d’une vérité authentique, comme si elle n’était qu’une sorte de fragment d’une sagesse ancienne dont on ne sait plus trop quel usage faire. Certes, le mot célébrité n’a plus le sens qu’il avait à l’époque de Proust, mais ce n’est pas tant à lui qu’il faut songer qu’à cette habitude d’être laborieux. À quoi il faudrait opposer quoi : la paresse ? Oui, ou la peur que, même en étant laborieux, je ne parvienne à rien, ce qui me renvoie au genre de paradoxes qu’il me semble déjà avoir évoqués et que je n’ai pas envie d’aborder aujourd’hui. Pourquoi pas aujourd’hui ? Parce que pas aujourd’hui. Mais ce n’est pas exact puisque ce journal, s’il ne mérite pas le beau nom d’œuvre, je le tiens malgré tout, et qu’il ne faudrait dès lors pas grand-chose d’autre pour tenir quelque chose de plus, pour ainsi dire, quelque chose à quoi je puisse vouloir adresser ce compliment : « C’est une œuvre. » En attendant, certains jours, il me semble que je ne fais rien avec un certain sens du sublime, sans rien attendre, caressant des rêves un peu idiots, certes, mais qui sont tout de même les miens. Qu’est-ce que serait cette œuvre qui m’obsède d’autant plus qu’elle n’existe pas ? Faut-il, c’est-à-dire, qu’une forme la précède ? Une forme dans laquelle elle n’aurait plus qu’à se couler ensuite ? À quelles conditions pourrait-elle inventer sa propre forme ? Si elle n’inventait pas sa forme, mériterait-elle encore le nom d’œuvre ? Ce matin, cependant que le monde continuait son chemin boiteux entre bêtise et haine, tout en écoutant Alfred Brendel jouer une sonate de Beethoven, je me suis tondu la barbe. J’ai eu l’impression de redécouvrir mon visage. Et c’était un sentiment agréable.

14.4.21

Était-ce pendant le film ou après, pensant à elles ou les voyant sur le motif, que je me suis fait cette remarque ? Je ne sais pas. Mais voyant ces images de la réalité et la réalité elle-même, une sorte de rapprochement s’est opéré, collision entre ce chien filmé et ces trottinettes électriques échouées un peu partout autour de nous. Me parlant de cet Adieu au langage, Étienne me dit que c’est comme si tout le film était un prétexte pour filmer le chien. Et ces scènes simples, mais si justes, et si belles, où l’on voit le chien au bord de la rivière enneigée sont émouvantes, sublimes. Pourtant, je me méfie des chiens parce que leurs maîtres m’effraient. Bêtes mal dressées, à peine alphabétisées, que seule l’occasion sépare du meurtre, que seule l’absence de mobile écarte de la barbarie pure et simple. (Le motif contre le mobile.) Dans le film, il me semble que le chien n’a pas de collier. Godard lecteur de La Fontaine. Les chiens que je croise sont des menaces. Armes aux mains de maîtres qui jouissent de l’illusoire domination qu’ils exercent sur l’animal alors qu’ils ne sont que des appendices humains que la bête traîne derrière elle, boulet au bout de sa chaîne. Plus de liberté — ni pour l’homme ni pour l’animal. Toutes ces trottinettes à l’abandon me font penser par la négative aux images du chien dans le film. Ces objets jetés sont d’une humanité terrible. Je me dis qu’il faudrait filmer ces cadavres de notre monde, montrer tout ce que nous nous infligeons, la ruine que nous faisons subir à l’espace dans lequel nous vivons. Terrifiante. Ces objets échoués, et que personne ne regarde sinon pour s’en plaindre, comme moi, comme tout le monde, ces objets impudiques dessinent pourtant le paysage dans lequel nous vivons, ils sont notre conscience incarnée au-dehors de nous-mêmes. Pourquoi les gens consultent-ils encore à prix d’or des spécialistes de la psyché alors qu’elle est là, cette psyché, la même pour tous, étendue morte sous nos yeux ? Quand on éventre notre âme, se répandent les entrailles de cette société douce et durable qui doit faire notre bonheur. Citant le journal de Julien Green, Godard fait dire à ses personnages hors-champ : « — Il n’a pas pu faire de nous… Il n’a n’as pas pu faire de nous des humbles. — Qui ça ? — Ou pas su ou pas voulu. Alors il a fait de nous des humiliés. — Qui ça ? — Dieu. » Mais Dieu y est-il pour quelque chose ? Nous jouissons si fort de cette condition d’humiliés. Pendant que je regarde le film, le voisin hurle en regardant des millionnaires taper dans un ballon contre le racisme. Avec ou sans Dieu. Passion de l’obscénité.