Matin lent les choses sont visibles à l’angle de mon ombre contours et détours cependant que le temps légal s’écoule les gens sont des énigmes bleu clinique j’évite des manières trop évidentes d’exister songe à mes réflexes s’en défaire n’est pas une défaite me dis-je un art plutôt d’en finir avec et nos malentendus.
Sur la plage de sable fin que la tempête a vomis, rien que des cadavres de plastique. À considérer ce spectacle, l’idée de ramasser ces détritus qui jonchent le sol où le regard hésite à mettre les pieds semble dérisoire. À moins d’entendre se donner bonne conscience. Mais ce n’est pas ce que je désire. Qu’est-ce que je désire ? Regarder la réalité en face. Sur la route un peu plus tard, le regard humide de ce chien qui halète dans le coffre de la voiture de ses maîtres pourrait m’émouvoir. Le devrait-il ? J’y pense un instant. Et s’il est vrai que c’est ce que je vois de plus sincère sur ce trajet, cela ne constitue pas une raison suffisante de l’admirer. C’est là, en effet, et s’il retranche peut-être un peu de laideur à la laideur du monde, ce n’est pas ce que je recherche. Comme hier, introuvable. Alors pourquoi continuer ? Parce que, contrairement à mes contemporains qui se laissent dévorer par leurs désirs (ou, devrais-je dire, par leur unique désir), je n’ai pas envie de déserter la réalité, j’ai le désir d’aimer le monde. Le fait que cet amour ne trouve que rarement objet à sa mesure est une objection, c’est vrai. Mais qui a dit que je voulais renoncer à mes désirs ? Je ne veux pas confondre mes désirs avec la réalité ; — la perfection n’est pas donnée, c’est quelque chose qui se fait, dans le temps, le long temps. Voilà la différence. Je cherche quelque chose d’introuvable. Sans renoncer à le fabriquer de toutes pièces, phrase après phrase. Un bâti qui se débat avec l’absurdité des désirs des autres, ceux qu’on dit mes semblables, et que je ne reconnais pas. Je suis seul. Mais y a-t-il une autre solution que la solution de continuité ?
Le vent qui souffle rend saoul, rend fou. J’ai passé une bonne partie de la journée à marcher dans les rues de Marseille, à la recherche de quelque chose que je n’ai pas trouvé et que, peut-être, je ne pouvais pas trouver, parce que ce n’est pas ici que cela se trouve. Mais où ? J’ai marché, assez bêtement, fasciné par moments par la beauté du ciel, les vagues qui viendront se fracasser sur la Corniche. La laideur aussi, m’aura fasciné : visages voilés, visages masqués, silhouettes en jogging fièrement juchées sur leurs destriers à deux roues. Électrique triomphe de la civilisation. Ce que j’ai cherché, je ne l’ai trouvé ni dans les rues ni dans les librairies, ni dans le regard de mes semblables ni dans l’iode de l’air. C’était dans mes poches, peut-être, ça n’existe pas, peut-être. Peut-être que je ne sais pas regarder, peut-être que je ne sais pas chercher. Sur le chemin du retour (en passant par le front de mer), je me fais des promesses que je sais ne pas avoir envie de tenir. Je me les fais pour me faire quelque chose. Sinon, je ne me fais plus rien. J’ai l’impression qu’il pleut ou que la mer me ruisselle sur le chef. Je n’ai rien mangé depuis le matin, mais je n’ai pas faim. Je fixe mon attention sur le rivage sauvage et constate qu’il ne l’est pas. Pas un centimètre d’imaginaire, des kilomètres de réel. À perte de vue. Comment se méprendre à ce point sur la nature de la réalité ? me dis-je à présent que j’y pense. J’entends le vent qui souffle, mais il ne me fait plus rien. Je voudrais partir, mais où ? N’est-ce pas partout le même endroit ? Le décor change, et puis c’est tout. Ce qui ne change pas, je le transporte avec moi. C’est de cela que je dois m’occuper. Faire quelque chose au lieu de me faire des promesses que je n’ai pas envie de tenir.
J’arracherai les yeux pour qu’ils ne fassent plus de visages je proclamerai la haine de l’amour de l’art de l’univers tellement nous avons aimé tellement nous nous sommes aimés et puis soudain plus rien pas le désamour oh non mon amour les gens tombèrent sous nos regards comment résister au mal des milliards de fois par jour comment résister au monde chaque instant qui s’écoule ? j’arracherai leurs yeux et fixerai les miens droit sur le néant écrans aveugles de toute part allumés songeant aux morts qui prononcèrent l’amour plus grand que l’amour heures de mensonges télévisées y a-t-il une vie plus profonde que la vie ? mélodies grégaires pour nous assassines elle est là la vie plus profonde là l’amour plus grand ad libitum la même rancœur tous en chœur pas de haine les dents blanc pur elles tranchent nos veines j’arracherai des yeux pour y voir à travers dans leur nuit je survivrai à tout ce qui ne se peut nommer j’arracherai mon cœur et tout saignerai dans ma platitude limpide mon infinie clarté j’offrirai à dévorer les tripes de ma sainteté.
Me taire et ne pas me taire. C’est la nuance subtile de ma désillusion volontaire. Si j’en crois les statistiques quotidiennes (quelle horreur), il y aura soixante jours demain que je n’aurai plus cessé d’écrire ce journal. Ce qui, en un sens, est absurde cependant que, d’un autre point de vue, c’est un fait qui exprime une réelle nécessité. Pas égoïste. Le contraire. Nécessité de s’orienter dans la pensée. Est-ce que je pourrais m’arrêter désormais ? Question inepte. Dans la baie, je ne vois qu’une seule voile blanche, hapax d’un froid dimanche. Est-ce que la laideur des gens est une forme qu’ils manifestent ou une déformation de ma perception ? Comme s’il y avait sur terre un pays de gens beaux à l’exception de tous les autres. En courant, je pense à ces fragments de visages que je croise. À ces bribes de musiques qui hurlent dans de grosses voitures aux fenêtres ouvertes. Jouissance médiocre. Et irrationnelle. Toute notre existence semble se fonder, d’ailleurs, sur cette irrationalité. Raison pour laquelle, ainsi, quand on en appelle à la rationalité, on échoue lamentablement. L’irrationalité est solidaire de la laideur. Sentiment grec. Antique. On tombe, pris au piège des artifices les plus vulgaires. Plus la ficelle est grosse, plus on a envie de se pendre avec. Est-ce que j’ai tort d’en venir à haïr un endroit dont j’aime tant l’idée ? Ne devrais-je pas avoir d’autres idées ? Renoncer, à l’image de la majorité, à désirer autre chose que ce qui se trouve être immédiatement accessible. 50 euros de réduction sur un produit dont nous n’avons pas besoin et dont la possession nous rendra encore plus malheureux que nous le sommes déjà. Aphorismes triviaux. Voilà où nous sommes tombés. Je ne tendrai pas la main pour te relever. J’ai autre chose à faire désormais. Γνῶθι σεαυτόν, comme disait Daphné, hier, en jouant dans son bain. L’art constamment reconduit à son enfance. Ou condamné à l’ignorance.
Qui désire le ciel s’il n’existe pas ? contempler n’est pas le mot il y a d’autres remèdes thérapies du nihilisme là-bas la mer dessine un isthme seul acceptable tout le reste n’est que camp tranchées et retranché souvent ayant quelque chose à dire il me semble je le retiens moins pour le faire mien que pour ne pas le faire tien renoncer à partager la chose la laisser être telle qu’elle est pas une nature humaine non pas une nature du tout toi — c’est ce que je veux dire — toi tu te vois partout et admire ce qui te ressemble mais toi t’es-tu jamais demandé si tu l’étais admirable ? il y a une cruauté plus profonde à laquelle se soumettre pour prétendre exister peut-être au lieu de sans cesse faire semblant.
Jardinier mécanique bruit que fait l’être en crevant ou ma bulle de néant hyperacousie méthodique je capte des signaux venus de contrées où l’on ne parle pas ne clame pas le silence non fais-le ou quelque chose avec les doigts manifestation concise au monde étrange et sur quoi s’échouent nos nuits calme obsédant je m’endors en écoutant une cantate de Bach psaume sur la lueur un son perce la couche qui au sens lui nuit déchirement psaume venu d’ailleurs je comprends à demi-mots des vérités dont je n’avais jamais entendu parler.
Quiconque se trouve au monde est à sa place. Encore faut-il savoir qu’y faire. Remontant la traverse que j’emprunte dans un sens et puis dans l’autre pour aller me promener, je surprends malgré moi une phrase dans la conversation entre un homme et une femme qui transporte un bébé dans une poussette. Elle lui dit quelque chose à quoi il répond Ça va pas changer ma life. Ensuite, c’est une femme à vélo qui hurle sur sa fille à vélo, indifférente à ce qui l’entoure : Mets le pied droit sur la pédale en bas, lui répète-t-elle trois ou quatre fois. Gueulant. (Quand on s’imagine chez soi partout, où est-ce ? — Remarque marginale.) Même ton que celle qui, tout à l’heure sur la plage, avait ordonné à son chien Lâche ! Comme une gigantesque communication à l’échelle de la planète et au-delà, mais pas de communiqué. Rien que des phrases dépourvues de sens, à l’exception des ordres que les uns adressent aux autres dans l’entreprise de domination généralisée que constitue l’aventure de l’espèce humaine. Dès lors, parler, c’est comme mourir, les phrases se détruisant dans le moment même de leur énonciation. Tout un système de valeurs fondé sur des approximations, des confusions, des contresens. Une foule de barbarismes qui monopolisent les esprits. Qui pourrais-tu avoir envie de croire ? Qui pourrais-tu avoir envie d’écouter ? Quiconque se trouve au monde est à sa place, mais y a-t-il encore quelque chose à y faire ? À part obéir, c’est-à-dire. À part se contenter d’être ce qu’on nous ordonne de faire. Et puis après tout, qu’importe ? Comment pourrais-tu parvenir à trouver un sens à ta vie quand ta vie, c’est ta life ? Parfois, j’aimerais savoir ce qu’il se passe dans l’esprit de mes contemporains, mais ce n’est pas la peine, je le sais déjà, la carte en est dressée par les médias de masse. Parfaitement claire et précise. Sur la plage, assis au même endroit que quelques jours auparavant, j’ai écrit un poème. Sans me demander s’il était bon ou mauvais. Ce n’est pas la question. Tu ne peux pas déterminer la valeur d’une chose parce que toutes les échelles à l’aune desquelles mesurer cette chose sont cassées, inutilisables, et qu’il te faut donc constamment inventer de nouveaux étalons, de nouvelles unités de mesure. Quand tu écris, tu inventes dans le même temps l’unité de mesure de ce que tu écris. Tu inventes le poème, son échelle et sa valeur. Aussi faut-il ne pas faiblir et remplir d’infinis cahiers avant d’être épuisé. Tu es la source de ta vitalité.
Avertisseurs dans le noir qui sont ces gens et pourquoi ? l’enfant se réveille il est une heure vingt-quatre du matin je regarde mes doigts mes mains mes avant-bras s’il y avait quelque chose écrit dessus une phrase un slogan une déclaration d’amour une déclaration de guerre me sentirais-je mieux meilleur plus moi plus quoi ? cet hiver quand je suis allé chercher mon père à l’hôpital ou non l’accompagner j’avais remarqué l’étrange similitude de couleur entre mes souliers — j’étais en train de regarder mes pieds — et la signalétique du lieu j’avais pris la photographie de la chose je m’en souviens mais je ne veux pas la revoir je préfère rester là imaginer et écrire ce poème aussi faux soient-ils en vérité.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.