5.1.21

Dimanche, j’ai reçu un message d’une fille que je n’ai plus vue depuis une vingtaine d’années. Elle me donnait son numéro de téléphone pour que je l’appelle parce que, disait-elle, elle allait passer quelques jours à Marseille et avait à me parler de choses. De quelles choses elle avait à me parler, cela, elle ne me le disait pas. Ce qu’elle disait, toutefois, c’était que la raison de ce message n’était pas indécente. J’ai réfléchi au message de cette fille, qu’on ne pourrait plus appeler fille aujourd’hui mais qu’on pouvait appeler fille il y a une vingtaine d’années et que je continuerai donc d’appeler fille, et ce matin, après être allé courir, je l’ai supprimé. En pensant à ce message, je m’étais déjà dit hier qu’après être allé courir, je saurais quoi faire de ce message, le supprimer ou non, mais à cause de la pluie sans doute, après être allé courir, hier, je n’ai pas su quoi en faire, mais ce matin, oui, sans doute parce qu’il ne pleut plus, parce qu’il fait soleil. Éclaircie du temps comme des idées. Comment pourrait-il en être autrement ? Est-ce que si elle m’avait dit de quelles choses elle avait à me parler plutôt que de me dire qu’elle avait à me parler de ces choses dont elle ne me parlait pas, je l’aurais appelée ? Je ne sais pas. Dans cet improbable message, pour moi, quelque chose se nouait autour de la question de l’indécence. Lisant ce message la première fois, je me suis demandé qui pouvait bien avoir le culot d’écrire quelque chose d’aussi insensé. Et puis, ce n’est pas ce que je me suis dit, mais j’aurais pu me le dire si j’avais été un autre que moi-même, qu’est-ce donc qu’une fille qui n’est pas prête à se livrer à moi corps et âme ? Une extraterrestre ? En fait, ce qu’il y avait de plus indécent dans cette question de l’indécence, c’était que quelqu’un puisse se présenter à moi, après vingt années passées sans nous être vus, et s’imaginer que, d’une façon ou d’une autre, cette présence pourrait provoquer en moi quelque chose comme du désir (désir de lui parler, désir de la voir, désir pur et simple sans objet autre qu’elle), que, d’une façon ou d’une autre, j’étais disponible à sa présence renouvelée dans le moment même où elle déciderait de la renouveler. Et en fait d’indécence, ce serait plutôt d’outrecuidance qu’il faudrait parler. L’humanité n’est-elle donc composée, disons intégralement moins n, où n est un nombre qui peut se compter sur les doigts de la main gauche, l’humanité n’est-elle donc composée que d’énergumènes arrogants et imbéciles ? Je ne me suis pas posé cette question, qui n’est guère charitable, soit dit en passant. Non, je me suis contenté de supprimer ce message sans en parler à Nelly parce que je n’avais rien de particulier à lui en dire. Cette nuit, cependant, peut-être que ceci n’a aucun rapport avec cela, mais je le fais quand même, le rapport, cette nuit, j’ai rêvé que je perdais mes cheveux. C’était une scène assez répugnante où je voyais ma personne, cheveux longs, et des plaies se former sur mon crâne et mes cheveux se détacher de ma tête par petites poignées. Je me suis réveillé, ai touché mes cheveux, vérifié qu’ils étaient bien en place (à mon soulagement, ils l’étaient), et je me suis rendormi. La chaîne autobiographique qui conduit de ce message à ce rêve n’est pas trop longue à reconstituer (elle passerait par S., qui m’a présenté la fille du message, une mésaventure survenue bien des années plus tard, en présence de S. dans un centre commercial, une remarque que S. a faite après coup sur la différence entre l’implantation de ses cheveux et celle des miens, etc.), et elle me permettrait d’interpréter le rêve comme ceci : ne laisse le passé insulter ni le présent ni l’avenir. Et je crois que cette interprétation et la décision subséquente d’ignorer ce message est en accord avec ce que je crois profondément, mais que je n’ai pas toujours été capable de faire. Si je déroule après l’avoir remontée la chaîne onirique, je parviens à l’idée qu’il faut une image choc que fournit le rêve pour activer la morale, pour affermir la conclusion de la délibération. Au fond, j’ai su dès que j’ai reçu ce message que je n’y répondrai pas, quoi que cette fille puisse bien avoir à me dire, mais il fallait encore deux choses pour que la décision soit ferme : un raisonnement (quelque chose qui se déroule dans la logique et dans le temps) et une image (quelque chose qui choque instantanément). Hier, à la demande de Daphné, nous avons repris la lecture d’une version simplifiée de l’Odyssée, et il m’a semblé que c’était la plus belle histoire jamais racontée. Et que j’avais de la chance de la raconter à mon tour à ma fille.

4.1.21

Nous ne sommes pas des collections de fragments disparates. Cela signifie-t-il que nous soyons des touts ? Peut-être, quoique ce tout ne soit pas donné, il nous reste à faire. C’est ce que je viens d’écrire dans mon carnet à spirale mais pas mot à mot : nous avons le goût de notre morale, et inversement. Quoi d’autre ? J’avais décidé d’aller courir ce matin, pour en finir avec cette période de mollesse et d’abaissement qui aura duré ces deux dernières semaines. Il pleuvait, mais cela ne m’a pas empêché de faire ce que j’avais prévu de faire, plutôt me traînant que courant, mais enfin il faudra bien quelques jours pour rattraper le temps gâché qui vient de s’écouler. Je ne prends pas de décisions concernant l’avenir, je le laisse être, je me rends à moi-même la discipline que je m’étais donnée, et je laisse le reste advenir ou ne pas advenir. Si nous ne sommes pas donnés à nous-mêmes comme des touts, n’avons-nous pas trop tendance néanmoins à singer cette totalité en concevant des projets, en nous étendant dans un futur qui n’existe pas et auquel nous essayons de donner sens avant qu’il se produise ? Toujours plus loin en avant. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas très bien. C’est étrange, mais tout à l’heure, réfléchissant à quelque fait précis me donnant raison, j’en suis venu à me dire que l’un de mes principaux défauts était de ne pas insister suffisamment sur le fait que j’aie raison. Or, ce n’est pas suffisant d’avoir raison, encore faut-il le manifester, le faire savoir, souvent  lourdement qui plus est, et c’est cette lourdeur que je ne supporte pas, alors qu’elle est nécessaire dans la vie sociale, alors même qu’elle est essentielle à la vie sociale. Il faut être socialement lourd et moi je n’aime rien tant que la légèreté (qui n’est pas la frivolité). Preuve possible que si nous ne sommes pas des touts, certains s’efforcent tout de même d’en former un ou un autre, comme une sorte d’image de soi à laquelle ils aimeraient bien parvenir à ressembler un jour, fût-il très lointain, ce jour. N’est-ce pas concevoir un projet ? Oui, mais aussi l’abandonner. Et puis, ce n’est pas le temps que l’on veut ainsi maîtriser, c’est soi que l’on veut former comme chose qui dure (res durans ?).

3.1.21

On avait annoncé de la neige au réveil, mais au réveil pas un flocon à l’horizon. Que deviennent les futurs qui ne se seront pas réalisés ? Aucun rapport, mais comment se fait-il qu’on soit si proche des gens et qu’on se sente si loin d’eux ? Tellement qu’on en vient à regretter la distance imposée, la privation, qui permettait de fabriquer et d’entretenir l’illusion du manque, qui dissimulait loin sous une épaisse couche d’absence la distance réelle, celle qui sépare les êtres, infranchissable, aussi proches dussent-ils se sentir en réalité. Hier, alors que nous déjeunions à la maison avec les parents de Nelly, son père a dit pour plaisanter qu’entre sa mère et lui, il y avait 90% de désaccord et 10% d’accord. Ce à quoi, moi, très sérieux, j’ai répliqué qu’entre Nelly et moi, c’était l’inverse : il y a 90% d’accord et 10% de désaccord. Et c’est la vérité. Quand même elle serait exprimée de la sorte d’une manière si statistiquement vulgaire. Mais que dire quand il n’y a rien à dire ? Rien. Sauf qu’on est obligé de parler. Quelle est la vérité ? Qu’il n’y a pas de sens à parler parce qu’il n’y a rien de commun, rien sur le fond de quoi on puisse faire quelque chose, inventer quelque chose, faire circuler quelque chose. Pas d’autre amour que celui du mensonge. Alors certes, oui, il y a bien des phrases qui s’échangent, mais sont-elles du langage ? Assurément pas. C’est vrai qu’elles lui ressemblent. Et c’est cette ressemblance qui fausse tout. Déforme tout. Plonge tout dans la confusion. Les gens parlent, mais rien ne se dit. Incompréhension totale. Raison pour laquelle la maîtrise du langage n’est pas qu’une question de compétences, de règles pures et désincarnées, la signification n’est pas quelque chose que l’on décrète, c’est une question de savoir et de sentiment. (La grammaire n’existe pas.) Science et sentiment : l’une ne peut pas aller sans l’autre. Et le microcosme (privé) et le macrocosme (public) sont des images en miroir l’un de l’autre : une goutte de sens se dissout dans un océan de non-sens. Sémantique, esthétique, éthique. Et si moi aussi j’échouais ? C’est une question dont je ne puis me débarrasser d’un revers de la main. Je me la suis posée ce matin. Et instantanément, j’en suis venu à la conclusion que, si cette distance devait nous séparer un jour, Daphné, Nelly et moi, j’aurais le sentiment d’avoir raté ma vie, d’avoir détruit une dimension primordiale de l’existence. Amputé la vie. Je ne peux pas avoir la certitude que cela n’arrivera pas. Aussi m’arrive-t-il de trembler de peur. Mais peut-il en être autrement si l’on essaie d’être sincère, d’être vrai, si l’on hait le mensonge viscéralement.

Thot graphomane (carnet noir) : cet interminable bavardage

Cet interminable bavardage
je cherche comment faire
des rimes avec le calme
comment ne pas me laisser prendre
au jeu de la nuisance
regarde !
partout ces corps
ils s’acharnent à se décharner
pas un temps de répit
humanité repue d’elle-même
imbuvable parole
encore une tentative d’écouter l’inaudible
le grand audit de l’otite
autobiographie de l’écriture
détruite — tais-toi
un mot de trop à la suite de l’autre
je me figure en sorte d’ange déchu
tout s’écroule autour de moi
je baisse les yeux
tout le monde se compare
mais je ne te ressemble pas
qui suis-je ?
une espèce de un
dans le capharnaüm des âmes
qui parla avant moi ?
je ne les comprends pas
imagine contre elles une langue fraîche
sur la pourriture de ce cadavre
loquace.

2.1.21

Ne faudrait-il pas avoir le courage de tout sacrifier ? À force d’attendre, ne le sait-on pas ? À force d’attendre, il finira par être trop tard, et l’on regardera ce temps, non comme du temps perdu, mais comme le temps mortel, qui aura été la cause que nous sommes morts. Tout sacrifier, c’est-à-dire : la vie sociale, cela qui nous relie aux autres à qui pourtant, nous le sentons, même confusément, nous n’avons rien à dire. Ce n’est pas que l’essentiel soit incommunicable, quelle idée stupide, non, l’essentiel, si on le regarde avec le bon œil, l’essentiel est ce qu’il y a de plus facile à dire, c’est qu’il n’y a personne à qui le dire, ou alors quoi : une, deux, trois ? Et puis, encore faut-il avoir envie de le dire. Si tu pressens que celui à qui tu t’apprêtes à parler n’est pas en mesure d’entendre, tout tremble, un mot vient à la place d’un autre, et tu ne sais même plus articuler. Non, le mieux, c’est encore de ne parler à personne, de s’adresser à l’inconnue. J’ai toujours été terrifié par les gens qui veulent rencontrer les auteurs, toutes ces gens qui se pressent dans les salons, les rencontres, pour serrer une main, se faire signer son exemplaire, faire sa petite photo. C’est qu’il y a quelque chose qui n’est pas compris de la nature de la littérature. Ou alors, est-ce que ce n’est pas de la littérature, ces choses écrites pour les foules agglutinées, rien qu’un support de communication de plus ? Est-ce que la littérature n’existe pas à moins qu’elle soit adressée à l’inconnue ? N’est-elle rien à moins qu’elle tende vers l’anonymat ? Questions rhétoriques, évidemment. Ne crois pas cependant que ce soit une façon de justifier mon insuccès. Non. Là n’est pas la question. Ce serait trop simple. Vois cela comme une manière de me représenter l’objet que j’ai sous les yeux chaque jour que Dieu fait et que je ne vois pas toujours très clairement, non qu’il soit confus, non, plutôt parce qu’il n’est pas nécessaire de s’en former chaque jour une idée précise, souvent, il suffit d’œuvrer, sans regarder, se contenter de voir clair.

1.1.21

Les jours de rien sont-ils haïssables ou sommes-nous faibles ? Sont-ils ce à quoi nous mesurons notre force ou notre absence d’elle ? J’envisage quelque chose mais ne comprends pas très bien. Est-ce que la réalité est un sous-ensemble de la fiction ? Mais alors, ne manquons-nous pas cruellement d’imagination ? Si tu traces une figure dans l’air avec le doigt, personne ne la voit sauf toi, c’est vrai, mais elle n’en est pas pour autant dépourvue de sens. N’est-il pas sensé d’en venir à préférer ces formes éthérées aux structures chargées ? Époque au discours lourd, pesanteur généralisée, où tout ce qui est léger, insaisissable, semble bon pour y échapper. Une politique ne devrait-elle pas prôner, d’ailleurs, au-delà de la révolution, l’évaporation ? Sorte d’humanité à l’état gazeux. Je rêve. J’ai du mal à rassembler mes idées. Avec les mains, je fais des gestes pour représenter les mots que je cherche sans parvenir à les trouver. Une fois le geste fait, le mot vient. À force de les entendre répéter la même chose, je me demande s’ils ne cherchent pas leurs mots, eux aussi, s’ils ne sont pas incapables de les trouver, faute de ma méthode gestuelle. Ils parlent pour trouver ce qu’ils ont à dire alors qu’il faudrait cesser de parler pour le trouver. Ce n’est pas que le sens soit immatériel, invisible, ou je ne sais trop quoi, non, c’est plutôt qu’il ne faut pas se montrer grossier : parler est une activité subtile, la pointe la plus fine de la civilisation, par laquelle tous, barbares y compris, peuvent se révéler. L’ontologie de la parole est une ontologie de l’air. L’ontologie du langage, une météorologie.

Thot graphomane (carnet noir) : pas de doute

Pas de doute
quelque chose tremble en nous
sans quoi
notre lacrymale alarme
molle au mal
nous laisserait transis
corps perdus
dans le transport des croupes
dont je jouis
au bûcher
explosifs exploits
qui n’est un volcan
n’admire rien de la beauté
du monde
spectaculaire destruction
qui laisse les corps enlacés
éternels et figés
la dernière extase
n’a-t-elle pas un parfum
des plus singuliers ?
je jette un coup d’œil
au récit de mes songes mystiques
toute passion consommée
comment vivre
à moins de s’en remettre aux flammes
et brûler ?

31.12.20

Règle numéro un : quoi qu’il arrive, ne jamais renoncer à son œuvre. Si j’en crois les propriétés du fichier, le texte que je viens de terminer, ou plutôt dont je viens de terminer le début, le grand un, disons, je l’ai commencé le seize juillet. Il y a quatre mois et demi. Onze pages. Presque rien en un temps démesurément long. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien. Ce fait n’est pas une conséquence logique de la règle numéro un. La règle et le fait n’ont rien en commun. Ils sont simplement juxtaposés. Si j’énonçais la règle numéro un, c’était simplement pour me convaincre qu’il ne fallait jamais désespérer, si stupide que cette idée puisse sembler, trop stupide, d’ailleurs, je vais la biffer, et je dirai donc : qu’il ne faut jamais se laisser briser. Mais qu’est-ce que ça veut dire ça aussi ? Aucune idée. Laisse tomber. Ne suis-je donc capable que de généralités absurdes aujourd’hui ? Probablement. Quatre mois et demi, c’est démesurément long, en effet, et pourtant, je ne pensais pas parvenir à mettre un point (même s’il n’est pas final) à ce texte, je pensais qu’il resterait comme ça, inachevé, lettre morte avant d’avoir pu signifier quoi que ce soit. C’est en courant ce matin, sous la pluie, que la façon de le finir m’est apparu. Pas avec des mots, pas avec des idées, pas avec du langage ; mais avec un rythme, une mélodie que mon oreille ne semblait plus capable d’entendre depuis des mois, et que j’ai entendue de nouveau. Aussi n’est-il pas faux de dire que j’écris à l’oreille. Un peu comme ce que Feldman, la langue dans la joue, racontait qu’il disait à Barbara Monk : it’s okay to find the notes with the fingers. Tu as le droit d’écouter profondément et de trouver les notes avec les doigts. C’est une question de. Ce n’est pas une question du tout. C’est une réponse à un problème. Et si tu ne résous pas ce problème, quoi que ce que tu fasses vaille, tu es impuissant. Règle numéro un : quoi qu’il arrive, ne reste pas muet.

Thot graphomane (carnet noir) : rien écrit

Rien écrit
depuis dieusaitquand
le temps de s’effacer
tout a disparu
tant il faut d’amour
ou de distance
pour aimer l’amour
ou la distance
pour tenir sa place
ou la lâcher
je me fais des yeux
perpendiculaires au loin
ni raison ni tort
abord des rivages
inconsidérés
depuis que je suis né
tu sais me dis-je
depuis que je suis né
je parle une langue morte
et n’est-ce pas un privilège
de me pouvoir exprimer
en cet idiome putride ?
vertige de l’antiquité
je passe une vie à écouter
des locuteurs muselés
marmonner dans le verbe d’un autre
apogée linguistique
dans mon hypogée esthétique.

30.12.20

À Daphné qui me demande quels sont mes vœux pour la nouvelle année, je réponds sans cynisme que si 2021 devait se passer aussi bien que 2020, je serais heureux. Ne sommes-nous pas ensemble, trois cerveaux qui fonctionnent parfaitement, pleins de ressources ? Que pourrions-nous désirer d’autre ? Que cette année semble catastrophique, et que celle qui se présente ne s’annonce guère meilleure, qui pourrait le nier ? Mais est-ce là ce qui importe le plus ? D’un point de vue microcosmique, je pourrais me lamenter parce que je n’ai absolument aucun succès, que je ne gagne presque pas d’argent, et il m’arrive de me laisser aller à cette tendance, en effet, je pourrais m’apitoyer sur moi-même, sauf que je suis là, je tiens debout, je bois encore un peu trop, certes, je ne le nie pas, mais je ne suis pas abattu, — rien de la bêtise, de la méchanceté, de l’indifférence, du mépris à quoi j’ai dû me confronter ne m’aura abattu. D’un point de vue macrocosmique, l’idée que le monde dans lequel nous allons vivre — le monde d’après — sera pire que celui dans lequel nous avons vécu ne fait à peu près aucun doute, et de cela aussi je pourrais me lamenter, mais je n’en ai pas envie. De quoi est-ce que j’ai envie ? Est-ce seulement la question ? Nous nous tenons ici, encore en vie, sur le seuil. Si l’on y pense, c’est tous les jours la même chose. Chaque jour est un seuil. Nous avons besoin de conventions pour mettre de l’ordre dans notre temps, mais elles n’ont rien de réel. La preuve : le monde est pourri et j’ai encore envie de vivre. Avant d’écrire dans mon journal, j’ai regardé les chaînes d’informations en continu où il était toujours question du seul et unique sujet dont on parle depuis des mois. J’ai regardé ces gens parler, ceux-là ou d’autres, me suis-je dit, cela ne fait aucune différence, ce sont tous les mêmes, j’ai regardé ces gens parler, et il m’a semblé qu’ils parlaient d’un monde qui n’étaient pas le mien, qu’ils parlaient de gens qui n’étaient pas moi, qu’on aurait pu confondre avec moi, si l’on nous observait sans prêter vraiment attention, mais qui m’étaient étrangers. Ce sentiment d’étrangeté, je le connais bien, mais ce n’est pas de lui que je voudrais parler. Je regardais ces gens qui parlaient et si je comprenais tout ce qu’ils disaient, rien n’avait de sens réel pour moi ; c’était comme surprendre une conversation à propos de gens qu’on ne connaît pas : on ne peut qu’essayer de reconstruire un discours qu’on est assuré de ne pas entendre ; et moi, je comprenais tout et moi, je ne comprenais rien, j’étais censé être le sujet dont ces gens parlaient, faire partie du sujet dont ces gens parlaient, mais je ne me sentais pas là, je me sentais ailleurs, dans la question que m’avait posée Daphné et à laquelle j’avais répondu sincèrement. Si toute la vie, avais-je voulu dire, si toute la vie peut être aussi catastrophique que l’année que nous avons vécue, alors la vie vaut la peine d’être vécue. Comment parvient-on à exprimer un tel sentiment, une telle certitude, une telle confiance, quand son naturel est enclin au doute, quand toute la masse médiatique pousse à la peur, à l’angoisse, au repli sur soi, à la distance ? Tout semble conduire au désespoir, et je n’en conçois pas. Pourtant, il m’arrive de demander à Dieu si je mérite réellement ce qu’il m’arrive, il m’arrive de demander à Dieu pourquoi il m’aime si peu. Est-ce l’enfant alors qui change la forme des choses, l’enfant qui change la destination des actions ? Elle, et tout ce qu’elle exprime, tout ce qui en est à l’origine, tout ce qu’elle envisage, tout et que nous ne voyons pas encore.