19.11.20

Étrange cantate que cette « Schweigt stille, plauder nicht » (BWV 211), surnommée « Cantate du café », laquelle met en scène une fille qui souffre de dépendance au café (un mal répandu au xviiie siècle) et son père qui, souhaitant qu’elle arrête d’en boire, promet de la laisser se marier, ce que la fille accepte, tout en confiant en secret qu’elle choisira un mari qui la laissera boire tout le café qu’elle veut. Une farce. L’écoutant à l’aveugle (quasi au sens propre, dans le noir, la nuit, au casque, avant de m’endormir) dans ma découverte des cantates de Bach dirigées par Ton Koopman, je ressens une gêne, comme si quelque chose n’allait pas dans ce que je suis en train d’écouter. Alors, je me fais cette remarque : Ce n’est pas du Bach, et c’est vrai qu’on dirait plus une opera buffa qu’une cantate à proprement parler, plus une blague de Monteverdi qu’une cantate de Bach. Mais c’est surtout que, me faisant cette remarque que je ne puis m’empêcher de faire, je me fais aussi remarquer que c’est moi qui projette sur ce que j’écoute une conception qui précède l’écoute de l’œuvre, et qu’après tout, à la différence de l’auditeur qui est souvent prisonnier de ses préjugés, le compositeur, lui, n’en a peut-être pas autant, voire pas du tout, des préjugés, et qu’il n’est pas responsable en tout cas des idées reçues auxquelles la postérité voudra bien s’efforcer de le réduire. Bach est plus libre que son auditeur, et c’est heureux : il y a encore tant à découvrir, tant à apprendre, tant de préconceptions à abandonner pour des conceptions plus précises, plus justes, plus sensibles. Est-ce que, copiant les pages des éclaircies dans le grand cahier noir, je donne du sens à ma vie ou est-ce que je gagne du temps ? Du temps sur quoi ? Sur la mort, par exemple, que je maintiendrais à distance, ce faisant, un peu plus longtemps. Mais je sais très bien que ce n’est pas vrai. Ce serait un mensonge. Alors, peut-être que j’espère, passant le plus de temps possible à écrire, mourir en écrivant, m’effondrer, le front sur la page ou sur le clavier, finir comme cela, sans autre forme de procès. Ou peut-être que je n’espère rien, simplement faire quelque chose en quoi je crois, même si cela peut sembler absurde. Mais qu’est-ce qui est absurde ? De vieux écrivains masqués dans un bateau qui geignent parce qu’ils ne peuvent pas écouler leur marchandise ou quelqu’un qui écrit même si cela n’intéresse personne, même s’il est le seul à croire en ce qu’il fait, et qui écrirait même s’il avait la certitude que personne ne s’intéresse à ce qu’il fait, et qu’il était le seul à croire en ce qu’il fait ? Il faut toujours trouver une raison de vivre. Sont-elles toutes aussi bonnes les unes que les autres ? 100313 signes espaces inclus dans ce second volume de mon journal, qui viennent s’ajouter aux 1853506 du premier volume, tous ceux du jour inclus. Est-ce une bonne raison de vivre ?

Thot graphomane (carnet noir) : images noires

Images noires
noires ou versicolores
tous les jours que dieu fait
un ange passe
exterminateur
et nos âmes
laïques reliques
contemplent complète
l’étendue parfaite
de notre finitude
quelque part il paraît
quelqu’un
qui n’est personne
écrit un poème
pour les chiens
galeux comme des clichés
et ce sont les hommes
qui aboient
en baisant leurs femmes.

18.11.20

L’art : répugnant. Nous avons tant désiré qu’il fasse partie de nos vies. Et maintenant qu’il y est, nous n’avons plus qu’une envie : qu’il en sorte, qu’il retourne dans ces musées poussiéreux où il n’incommode que les fanatiques, dans ces galeries que personne ne fréquente à part de riches collectionneurs, dans ces bibliothèques inaccessibles à qui n’a pas le pédigrée, dans ces ateliers obscurs qui sentent le stupre, les stupéfiants, et le suicide ; bref, qu’il redevienne chose privée. Faut-il donc que tout se convertisse en son contraire ? Sur une péniche, en période de pandémie, de vieux écrivains embourgeoisés réclament la réouverture des librairies : « Ne plus vendre de livres, dit l’une d’eux (pourquoi me dis-je, après avoir cherché son nom sur internet, et regardant les images de sa décrépitude : tiens, je pensais qu’elle était noire ? — décidément je ne comprends rien à ces histoires de couleurs de peau, d’ethnies diverses : l’individu, c’est tout ce qui compte dans mon ontologie), ne plus vendre de livres, c’est catastrophique. » Pas la littérature, non : la boutique. Pas la lecture, non : le commerce. Est-ce vraiment un lapsus ou est-ce que, passé un certain âge, on s’oublie même en parlant ? Que l’art fasse partie de la vie devait contribuer à l’élévation de la vie. Ce que pensaient les pragmatistes deweyiens. Naïve engeance qui fut la mienne. Quelle erreur ! Tout est rabaissé. Faut-il donc que tout se convertisse en son contraire ? Que nos vœux, se réalisant, nient ce que nous espérions les formulant ? Ne plus rien désirer, ne plus formuler de souhait, ne plus rien vouloir qui puisse se réaliser, ne plus avoir de rêves qu’utopiques, irréalistes, impossibles ; est-ce le seul remède ? 

Thot graphomane (carnet noir) : chaque jour les subterfuges

Chaque jour les subterfuges
égaré au pays des nains
armée de semblables juges
cherche à échapper au destin
quatrain sans plus de raison
que de rime
comme une journée passée
à chercher un sens qui toujours
nous échappe
dans le ciel baroque des éclairs
par une fin de nuit d’orage
je guette des mots plus clairs
l’esprit souple avant le lever du jour
insomniaque à temps partiel
j’invente quelque chose que je ne connais pas
et qui sera nul doute ma perte.

17.11.20

Οὖτις ἔμοιγ’ ὄνομα. Mon nom est Personne. (Odyssée, IX, 366). Qui aurait pu prononcer une phrase aussi drôle et profonde, sinon un Grec ? Un Grec, c’est-à-dire : un Méditerranéen, un homme dont les yeux sont bleus du dehors, couleur de ciel et couleur de mer, qui ne craint pas la dissolution de son être, la perte de son identité, parce qu’il est de toute part relié à l’univers. Tout entier pénétré de l’ouvert et le pénétrant. Mon nom est personne. Cette phrase me fascine, et je suis souvent ramené à elle par mes contemporains, contre leur gré, certes, mais par eux, tout de même (ce qui, j’imagine, leur confère tout de même quelque valeur). Polyphème ne comprit pas le jeu de mots d’Ulysse. Ce qui lui coûta la vue. Et des millénaires de ridicule. Polyphème était un bavard, ce qui signifie qu’il ne croyait qu’aux vertus communicatives du langage, étranger qu’il était à son épaisseur, sa profondeur, à ce que l’on peut faire, non seulement avec lui, mais aussi de lui, et avec lui de lui. Polyphème parlait beaucoup, mais pour ne rien dire. C’est ainsi que nous le présente Ovide dans les Métamorphoses (livre XIII), le dépeignant muni d’une flûte aux cent roseaux, composant un poème dans l’espoir de séduire Galatée, qu’il aime, mais qui lui en préfère un autre, Acis, qu’il écrasera avec un morceau de montagne. Déclamateur hirsute, dont le langage est impuissant et qui convertit cette impuissance en violence, dans le meurtre de son rival imberbe. Il y a plus de poésie dans une phrase d’Ulysse que dans tous les vers de Polyphème. Polyphème ne bande pas cependant qu’Ulysse performe. Origine mythologique de la poésie. C’est à cette phrase que j’ai pensé, en marchant, à l’instant. Le ciel était bleu pur. Le soleil, chaud. Jaune pâle. Le monde, une fois de plus, m’avait semblé laid, absurde et bête. Et puis, mettant le nez dehors, je le trouvai beau et profond. Comment une telle contradiction pourrait-elle n’être pas surmontée ? 
— Mais ne se résout-elle pas d’elle-même, dans l’ouvert ?
— Oui, mais seulement pour moi.
— C’est mieux que personne, n’est-ce pas ?

Thot graphomane (carnet noir) : composition couleurs sombres

Composition
couleurs sombres
à mesure que le soleil passe
raisons sans raisons
de l’autre côté
d’on ne sait où
on voit des formes
elles font des gestes
ou des mouvements
inconsidérés
à la fin de la journée
le beau monde épuisé
disparaît
on regagne un antre
dissimulé
quand certains se figurent
devins de fortune
que c’est là
que se cache la vérité
les autres — visiteurs prétentieux —
les regardent d’un air moqueur
a b c
il suffit de compter
et tout — l’univers, il paraît —
s’estompe
pression atmosphérique
épopée onirique
et au bout 
une version d’Ithaque
combien de Pénélope
demande-t-il
connaissent encore
l’objet de leur affliction ?
1 2 3
histoire d’une famille
au grand complet.

16.11.20

Idéal du moine copiste. Exactement : être à soi-même son propre moine copiste. Pensé à ce que Morton Feldman disait que John Cage lui avait appris à faire : écrire, copier, écrire, copier, etc. — pendant que tu copies, tu échappes à l’ennui (au vide) et de nouvelles idées sont susceptibles de te venir. Ainsi, ce matin, j’ai copié les premières pages des éclaircies : d’un cahier dans un autre, de la main à la main, alors que, d’habitude, j’aurais eu tendance à copier le manuscrit sur la machine, directement, ce qui est une erreur, sans doute, le passage à la machine donnant l’impression que le texte est achevé justement à cause de son aspect déjà imprimé, la page d’ordinateur ressemblant à la page du livre, ce qui n’est pas le cas de la page manuscrite qui garde la trace du processus d’écriture. Le passage à la machine produit un effet de dépersonnalisation. Raison pour laquelle, sans doute, j’écris ce journal à la machine et non à la main. Les journaux écrits à la main sont toujours trop personnels, intimes : ils sentent les atmosphères confinées, les draps froissés des chambres à coucher, les histoires de famille. Penser à la main, ce n’est pas la même chose. La main ralentit, n’emporte pas la pensée trop loin alors que la machine fabrique de l’empressement, de la vitesse. Des excès. Un texte qui devrait s’auto-engendrer, comme il m’est arrivé d’en rêver quelquefois, il faudrait l’écrire à la machine. Les narrations qui naissent sans que je ne les écrive, mais cependant que je me les raconte à moi-même (ce qui est le cas de tous les contes et nouvelles que j’ai écrits, ainsi que des romans), à la machine aussi, parce qu’il faut aller vite, corriger beaucoup en très peu de temps. Une phrase qui cherche les profondeurs, qui cherche à s’approfondir soi-même et son auteur, au contraire, il faut qu’elle soit manuelle : lente, ou qu’elle ait l’empressement du temps dans lequel elle se forme, rien de plus. Ce genre d’écriture, les crampes lui sont salutaires, qui la font ressentir dans son corps propre, sa chair. Pour elle, il faut que la phrase soit tout sauf désincarnée. Dans l’appartement à côté, j’entends le voisin qui pousse des mugissements comme une inoffensive bête enfermée dans une cage. Je repense à ces phrases de Cioran que j’ai lues hier soir dans ses Cahiers où il parle de ses voisins. Je me suis littéralement endormi sur les Cahiersde Cioran, et me suis réveillé en faisant de sadiques versions latines en rêve, les voici : « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai haï tous mes voisins. Sentir quelqu’un vivre à côté, derrière le mur, entendre le bruit qu’il fait, percevoir sa présence, imaginer sa respiration, — tout cela m’a toujours rendu fou. Le prochain, dans le sens physique du mot, non, je ne l’ai jamais aimé : et d’ailleurs, on ne peut pas l’aimer. Il est essentiellement haïssable — pour tout le monde. Et si on ne peut aimer le prochain qu’on connaît, à quoi rime d’aimer celui qu’on ignore, et dont on se fait une image dans l’abstrait ? En résumé, on peut avoir pour les hommes de la pitié, mais de l’amour… » Pourquoi une telle haine sinon parce que c’est soi-même que l’on voit dans son prochain, en lui que l’on se découvre misérable ? Et il faut vivre avec cette misère — vivre, c’est-à-dire : la dépasser, devenir meilleur, moins bête.

Thot graphomane (carnet noir) : au loin

Au loin
des pneus crissent 
dans la nuit
manière de coloniser
encore un peu plus
les esprits
après les pays
la réalité
qui voudrait vivre dans ce monde
aurait l’air d’un saint
mais personne n’y croit plus
alors on dit
c’est un capitaliste
et c’est vrai
la différence n’est pas si nette
qu’il n’y paraît
je regarde l’heure
temps d’aller me coucher
d’autant qu’on
n’entend plus rien
dehors
et plus tard
plus tard je dormirai.

15.11.20

Je m’y reprends à trois fois pour écrire cette page. Peut-être est-ce le signe que je ferais mieux de me taire. Mais je ne le fais pas. Je m’efface. Recommence. Efface. Recommence. Entretemps, lisant un article au sujet d’une histoire sordide, je découvre ce mot d’un expert : conjugopathie, et je me demande quel esprit malade peut bien inventer un mot pareil avant de me corriger, évidemment, dis-je, ce n’est que dans une civilisation malade qu’on peut inventer des mots pareils. Preuve qu’on parle trop. Sans doute. Ou qu’on ne parle pas assez. Pas assez bien. Mais qu’est-ce que c’est, bien parler ? Essaie de deviner. Ailleurs, je lis quelqu’un qui explique que la peur de dire des bêtises doit s’effacer derrière la peur plus grande de, etc. Et, à moi, tout semble lié : jamais la peur de la bêtise ne devrait s’effacer devant quoi que ce soit. Langue approximative pensant dans une forme d’à peu près une réalité aux contours flous qu’elle ne parvient pas à cerner. Comment faire pire ? Il y a toujours quelqu’un qui trouve le moyen de. Nous ne devrions avoir qu’un seul but : trouver une thérapie pour notre civilisation. Au lieu de quoi nous ajoutons du langage à du langage. Couche après couche. Désédimenter. Wittgenstein voulait ramener les mots de leur usage métaphysique à leur usage ordinaire. Or à quoi peut-on ramener l’usage ordinaire ? À quelle civilisation ? Les pieds plantés ici, il faut avoir la tête ailleurs. Oui, mais où ? Ciel gris. Par la baie vitrée, je cherche l’horizon du regard. Et celui-ci s’arrêtant encore sur l’une de ces grues qui en interdit l’accès, j’essaie de comprendre, mais n’y parviens pas. Il arrive que le sens et le non-sens se ressemblent tant que tout paraisse sur le point de basculer, de s’effondrer.

Thot graphomane (carnet noir) : force efforts

Force efforts
jusqu’à l’aurore
en attendant l’horreur
l’art mis à mort
ou bien l’art de la mise à mort
jeux avec les sons ou toute chose
joute
l’autre joue tendue
jouxte au boutiste
métaphysique révisionniste
si j’inventais une mélodie
qui aurait envie de la fredonner ?
il y a si longtemps
que la dernière lyre a brûlé
les poètes sont aveugles
ils se jettent des regards haineux
sur la place du marché
en patientant 
je fabrique des bûchers
pour de nouveaux rêves
histoire de m’attirer
les faveurs molles
des faiseurs de vérité
— tant d’érections 
me dis-je 
et si peu de foi.