14.11.20

À quoi ai-je pensé pendant mon heure de promenade règlementaire ? À rien de particulier, je crois. Il faisait beau et chaud pour la saison, le ciel était bleu traversé de grands nuages d’un blanc profond. Sentir le soleil avait tout d’une fin en soi. J’ai fait quelques photographies — c’était l’une des raisons pour lesquelles j’étais sorti —, regardé la ville changer et ne pas changer, des chantiers de construction, des vestiges. Comme cette grande maison dans ce qu’il reste, j’imagine, du vaste parc où elle devait être cachée, jadis. Passant devant, je me suis imaginé y louant une chambre où travailler, je me suis vu sortant m’asseoir sur une chaise, pieds nus dans l’herbe. Comme ces résidences qui surgissent du sol, béton coulé dans la ville à l’encontre de la végétation. Plus loin, finissant mon tour, j’ai vu encore cette double maison, à l’abandon avant même d’avoir été achevée, et que des habitants temporaires ont dévastée. Que s’est-il passé pour qu’on n’aille pas plus loin que ces murs vierges qui laissent apparaître, crus, leur ossature de parpaings en béton ? Ruines à l’envers, ai-je eu envie de dire, plus tard, écrivant, décrivant la scène. Nous bâtissons les ruines de notre civilisation. Ou mieux : nous bâtissons les ruines qui sont notre civilisation. Défiguration. D’où ce contraste qui surgit partout : la sauvagerie au carré de l’immobilier et la pureté du ciel, vif, la végétation qui sourd malgré l’asphalte sur elle déversé, le contraste entre la réalité de villes invivables et la possibilité d’espaces habitables. Résoudrons-nous un jour ces antinomies ? Et comment ? 

Thot graphomane (carnet noir) : surtout qui voit le monde

Surtout
qui voit le monde 
sort de sa tête
enquête ?
non tout le monde
est terré
écarquillées les orbites
dérive d’une chaîne à l’autre
grand sentiment de liberté
à l’usine au camp au supermarché
et ta race vorace
qui jamais ne se tait
refait l’histoire
ou son contraire
la vérité
on singe les actes
saints morts
dieu sait pour qui
dieu sait pour quoi
regarde là-bas
la mer
ils n’y voient qu’un cimetière
mais qui s’y est jamais baigné
hors les vacances d’été ?
mentalité de touristes universels
les drames se nouent
comme le destin des pierres
tout coule tu sais
mais pas toujours
dans le sens du courant.

13.11.20

Un homme allait de ville en ville, une mallette à la main. Partout où il s’arrêtait, sa réputation le précédant, la foule se pressait pour l’écouter. Il racontait que, dans sa mallette, il y avait le secret : la solution de tous les problèmes. La foule l’acclamait, acclamait le sauveur de l’humanité. Elle était prête à tout lui sacrifier. Certains même, dit-on, le faisaient. Mais lui était modeste, il acceptait ce qu’on lui donnait avant de s’en aller vers la ville à côté. Un jour qu’il racontait son histoire, une petite fille lui demanda s’il pouvait lui montrer ce qu’il y avait dans sa mallette. Stupéfait, tout le monde la regarda, regarda l’homme qui allait de ville en ville, une mallette à la main. Lui-même eut l’air étonné. Au bout d’un moment, il sembla se reprendre et déclara à la petite fille qu’il ne le pouvait pas. S’il le faisait, en effet, le secret s’envolerait. La petite fille pensa qu’il n’y avait rien dans la mallette. Et elle le dit. Mais personne ne voulut la croire. Alors l’homme, toujours aussi modeste, s’en alla vers la ville à côté.

Couru 45,8 kilomètres cette semaine, avec la grâce d’un taureau suralimenté, certes, mais si on ne s’intéresse qu’au résultat, en un sens, on peut considérer que cette semaine est une réussite. C’était d’ailleurs une remarque de ce genre que je m’étais faite, dans la matinée, avant ou après la course, je ne sais plus, aucune importance, me disant qu’il y a quelque chose de vulgaire à désobéir à la loi. Je crois que c’était après, au moment de me doucher. C’est vrai que certaines lois sont injustes, mais où est le pire : obéir ou manquer de dignité ? Ce qui m’a fait songer à une deuxième remarque, toujours dans le même ordre d’idées, que la dignité, ce n’est pas quelque chose qui se réclame, ni même un donné, mais quelque chose qu’il faut faire, qu’une pure apparence, peut-être, mais qu’y a-t-il, après tout, sinon de pures apparences ? Garder la tête haute, ne pas hurler comme une pauvre bête qui ne sait plus où se réfugier. Je ne trouve pas cela indigne de s’effondrer en larmes accablé de souffrance, ce n’est pas ce que je veux dire, mais c’est quelque chose que l’on devrait s’efforcer de garder pour soi. Pourquoi ? Eh bien parce qu’à force de confondre l’émotion et son expression, les émotions sont moins intenses et les expressions de plus en plus ridicules. Une époque se fait ainsi, excessive à l’extérieur et pauvre à l’intérieur, un monde où des bêtes apeurées et dépourvues de toute profondeur errent à la merci de puissances auxquelles elles ne comprennent rien. 

12.11.20

Quand quelque chose de désagréable te poursuit, que faut-il y faire ? Le brûler ou l’ignorer ? À supposer qu’il y ait quelque chose à faire. Rien n’est moins sûr. Je choisis le deuxième terme de l’alternative. Un peu comme si je déclarais : Je suis au-dessus de ça ! Mais si c’est une preuve de noblesse, elle est du pauvre. Le quelque chose en question (un artiste dont je préfère taire le nom dans l’espoir de l’oublier au plus vite bien qu’il s’entête à me refuser cette jouissance) se moque bien de ma noblesse : il accepte les honneurs qui engraissent. Il est d’ailleurs gras, vieux, chauve et laid. Caricature ridicule. Mais moi, dont la crinière respire la vitalité, qui ne suis pas encore tout à fait décrépit, et qui cours tous les jours ouvrés que Dieu fait, qu’ai-je sinon mes yeux pour pleurer sur le triste sort de mes poches désertées ? Il vaut mieux être noble que corrompu, certes, j’en suis convaincu. Mais ce trait de caractère, ce port de tête altier même dans l’adversité, ne se heurte-t-il pas à la réalité que d’aucuns ont échafaudée pour y triompher ? Ce n’était pas ce dont j’avais envie de parler aujourd’hui. Qu’y faire ? Rien, c’est encore le mieux. Narrer les choses telles qu’elles se présentent. Les voir telles qu’elles sont. Garder dans un coin de la tête l’idée des choses telles qu’elles devraient être ou, du moins, telles je voudrais qu’elles fussent. Ce matin, voilà ce dont j’avais envie de parler, pour expier les excès de la veille, je suis allé courir. Une heure. Cadence modérée. À peine plus de dix kilomètres parcourus. Mais le but n’était pas d’aller vite. L’acte même était le but. Et courant, je sentais bien que j’étais heureux non de courir, mais heureux tout simplement. Bonheur intransitif, qui ne se confond pas avec le pur être-là, n’est pas végétatif, mais actif. Activité pure, autotélique. Si elle ne l’est pas tout à fait (je cours pour ou contre quelque chose, de passé et d’à venir), cependant que je cours, rien n’existe que ce déplacement. Me mouvant, je ressentais cette joie pure, qui me fit me demander : est-ce que je pourrais courir toute la vie ? Il est probable qu’il ne vaille mieux pas. Mais le plus important est ailleurs. La vie accomplie se manifeste ainsi : ce que je fais, je dois pouvoir vouloir le faire à l’infini. Tout le reste n’est qu’approximation, ersatz, forme dégradée, médiocrité. À quoi nous sommes certes contraints au quotidien sans pour autant ne devoir nous y résoudre. À quand la perfection ?

Thot graphomane (carnet noir) : extases

Extases
aux alentours du mal
nuances écarlates
à force de fixer le plafond
blanc
à moins qu’il ne s’agisse
des cieux
qui habite là-haut
qui gît ici
qui gueule la nuit
tombée
alors que nous jouissons
tout bas ?
fais un signe avec la main
histoire de jouer avec le destin
et puis pense aux serpents
de Tirésias
que feras-tu dans la peau
de l’autre 
quand le moment sera venu
de muer ?

Thot graphomane (carnet noir) : mer plate au loin

Mer plate au loin
dans le noir
je ne vois rien que des reflets
astres électriques
et qui brillent
mais pour quelle raison ?
à force de chercher
on ne sait même plus voir
le versant illuminé
de la réalité
idées fixes
qui ne les ressasse ?
ressac de la vérité
je fais semblant de savoir nager
et ne vois rien que la nuit noire
derrière les ampoules
esprits éclairés
sensibles artifices
si les cieux pouvaient brûler
toute l’énergie du monde
et la restituer
calme limpide
comme l’eau où je baigne ce corps
agité.

11.11.20

Manière de printemps en hiver. Azur. De loin, les nuées semblent des signes de ponctuation ou bien des morphologies organiques en perpétuel changement. Mais le soleil ne trompe pas. Pâle, malgré des notes citron qu’on devine çà et là. Dehors, ainsi, tout paraît normal. Rien ne l’est, en vérité. Tout le monde a si bien pris l’habitude de faire comme si depuis des décennies qu’on s’y méprend. Les héritiers sont des rebelles. Les autres posent problème. Et la phrase énoncée pour énième fois « Rien n’a de sens » n’en a pas plus d’être répétée. Idem pour tout. Tu as beau multiplier les signes que quelque chose, la multiplication de ces signes n’implique pas la chose dont ils sont supposés être la preuve multipliée. Daphné dit : « Dieu n’existe pas. » Et moi : « Quelle preuve as-tu pour cela ? » Façon d’induire, c’est ce que je veux dire, qu’il faut toujours soumettre à la question ses propres opinions, à défaut de quoi ce ne seront jamais que cela : des opinions. Ce que je lui dis aussi. Hier, lisant encore les Cahiers de Cioran, ma lecture du moment avec le Port-Royal de Sainte-Beuve, j’ai noté cette phrase : « Le bruit me rend fou, particulièrement celui de la radio qui me jette dans des convulsions d’épileptique. La civilisation, qu’on ne s’y trompe pas, c’est la production du bruit, l’organisation du vacarme. Qu’une vieille immonde ait la faculté de vous rendre la vie intolérable rien qu’en tournant un bouton, cela dépasse l’entendement. La technique confère à n’importe qui des pouvoirs de monstre. Tout compte fait, la nature valait mieux. Et puisque l’homme n’est plus maître de ses créations et que son œuvre se révèle de plus en plus néfaste, vivement la guerre atomique ! » où j’ai reconnu quelque trait de ma personnalité en même temps que j’y ai vu tout l’absolu ridicule. Vanité de la vanité : il déplore sa gloire, regrette les dîners en ville. Cioran se complaît à être ce médiocre lui-même. Avoir conscience de ses contradictions, cela ne signifie pas être en mesure de les dépasser. Souvent, Cioran me touche par son inaptitude dialectique. C’est comme si les antinomies lui encombraient les mains. Oh, ne te méprends pas : je suis comme lui. En fait, nous sommes tous comme lui. Quelquefois, au prix d’un effort surhumain, nous arrivons à surmonter une contradiction parmi tant d’autres indépassables, mais la plupart du temps nous ne les voyons même pas ; nous sommes privés de lumière. Et puis, nous ne sommes pas de la même époque. Un habitant de la Terre du xxe siècle pouvait encore en effet caresser le rêve d’une fin sublime, d’une grandiose apocalypse. Un feu d’artifice final. À nous, même cet ultime espoir nous est refusé : nous n’avons plus que des frayeurs saisonnières, des angoisses passagères, rien qu’un cachet avalé ou une dose injectée ne puissent dissiper. Nous crevons à vif de notre médiocrité. Et inspectons, désespérés, le fond de notre assiette pour y dénicher la preuve dernière de notre immoralité. — Qu’importe ? M’étant couché avec Bach, je me suis éveillé avec lui. Ce matin : « Gott ist mein König », où j’entends Tat und Macht au lieu de Tag und Nacht ist dein. Piètre germaniste.

Thot graphomane (carnet noir) : arrière-goût d’où le monde

Arrière-goût d’où le monde
tel un souvenir un peu brumeux
voici la vie voici ce qui nous ressemble
les images vieillissent et les pages sont jaunes
on croit que c’est le temps qui passe
— l’âge nomme —
mais non
on perd de vue le large
s’attache au rivage blême
que la rive est triste pour qui s’y ancre
une dernière fois
voici la vie voici la distance
pas de place pour la nostalgie
ruines de temples impies
demain on fêtera quelque chose mais quoi ?
voici le monde — infini
et pourtant rien
que des limites
force de lois si faibles
et nous ployons pourtant
trop de poids
demain on fêtera quelque chose
mais quoi ?

10.11.20

Épaves d’un rêve échouées de la nuit. Étonnant, d’habitude, il ne m’en reste quasi rien. Est-ce l’effet d’un changement de régime : m’endormir en écoutant de la musique (encore les cantates de Bach : Aus der Tiefe rufe ich, Herr, zu dir) ? Mais ces bribes de rêves de la nuit, je n’ai pas envie de les expliciter. Ce sont des images qui flottent là, dans un coin de mon espace mental, des signifiants presque insignifiants ou que, du moins, je voudrais rendre tels. Peut-être que je ne le devrais pas, comment savoir ? Faut-il seulement savoir ? Faut-il savoir, par exemple, ce que pensent tous ces gens qui vivent de la chronique du temps présent ? Tous ces professionnels de l’actualité, qu’ont-ils à dire qui ne soit redondant ? Hier dans les Cahiers de Cioran, j’ai noté cette phrase : « Je ne prise rien tant qu’une prose squelettique traversée d’un frisson. » Mais justement, pour parvenir à ce squelette fiévreux, de quelle force, de quelle ardeur, de quel amour et de quelle haine de soi, de quelle détestation du temps présent faut-il faire preuve ! Tous ces tâcherons affairés à commenter le temps dans lequel ils sont empêtrés ne produisent jamais qu’un galimatias bedonnant et fier de soi. On voudrait découvrir un continent où l’on aurait l’espoir d’y échapper. Mais le bavardage est universel ; — le dernier des droits de l’homme. Quand j’essaie de rassembler les débris de la nuit, je ne vois rien de l’époque dans laquelle nous nous noyons. Plutôt des signes d’espoir, non d’une autre époque — toutes les époques se ressemblent in fine —, mais d’une vie moins recroquevillée sur elle-même. Une architecture : de grands espaces intérieurs qui semblent déserts, plafonds à des dizaines de mètres de hauteur, immenses escaliers en métal et en bois, vastes baies vitrées d’où parvient une lumière blanche, légèrement bleutée. Mais sur quelle mer donne-t-elle, cette baie ? Deux personnages évoluent dans ce bâti : un homme et une femme. Que font-ils ? Le rêve ne le dit pas. Est-il besoin ?  

Thot graphomane (carnet noir) : espace entre les lignes

Espace entre les lignes
où respirer
faut-il préférer le blanc
à la face du monde ?
il y a toujours quelque chose 
qui efface
traces sublimes de l’avenir
panorama d’où admirer
ce qui n’est pas encore arrivé
joie de n’être pas ni moi
ni un autre
ailleurs infini
je le vois dans les regards jetés
par les miroirs
l’admirable c’est cette cruauté
reflets dans l’œil
paupières mi-closes
je m’interroge sur le sens de l’expression
et de fatigue
— et qui en doute ? —
les ferme toutes.